Tout a commencé par un dialogue entre ma copine Céline et moi, il y a deux mois. Je lui faisais part de ma lassitude de recevoir sans arrêt des invitations Facebook pour un jeu nommé « Candy Crush » : c’était le harcèlement. Du non-stop. Toute la journée, je ne recevais que ça. Pour un jeu ? Non mais sans déconner ? Les gens, des fois.
Céline m’avait alors mis en garde :
- Tu ne connais pas encore Candy Crush ? Surtout ne commence jamais. Tu m’entends ? Jamais. Si tu mets le doigt dans l’engrenage, tu es mort.
Je m’étais dit qu’elle était un peu dramaqueen, comme fille, et j’avais mis ça sur le compte de son baby blues.
J’ai fini par céder, il y a deux mois. Et, depuis, je paye ma névrose et ma came, je joue plus avec mes nerfs qu’avec mon plaisir. Je suis devenu une loque : je suis addict à Candy Crush.
Candy Crush est un jeu « Match Three », une variation d’un principe immuable : en alignant trois cases (au minimum, quatre emmènent un bonus, cinq un super bonus) de la même couleur, celles-ci disparaissent et font descendre de nouvelles pierres. Parfois, en combinant des alignements de 4, une grande partie des cases disparaît d’un coup. C’est tout sauf aléatoire (il y a plein de règles pour créer de bonnes combinaisons, en toute honnêteté, je n’ai pas été les lire, ça me saoule) et c’est parfois charmant de voir disparaître plein de pierres d’un coup en ayant juste touché un bonbon violet. Le but varie selon les niveaux : parfois on doit accumuler les points, parfois on doit en un minimum de temps remporter un challenge, parfois on doit faire disparaitre la (FOUTUE) gélatine des bonbons, en cumulant les alignements.
En vidéo, ça donne ça :
Bon, là, tu te dis, c’est quand même pas la fin du monde. Un jeu où il faut aligner des bonbons qui explosent pour avancer dans le niveau, si mes potes y arrivent, je peux y arriver aussi. En plus, via Facebook connect, tu vois les gens dans les niveaux au-dessus et dedans il y a des brêles de la vie, un peu abimés par les soirées, tu te dis, quand même (bis), si lui il est au niveau 215, moi je peux à l’aise devenir une star du truc. Sauf que tu n’as pas prévu trois détails :
1) Tu vas rester coincé pendant des jours au niveau 38. Voire des semaines. Et tu verras tout le monde te dépasser.
2) Le jeu n’est pas pensé avec une difficulté croissante. Il a été imaginé pour te faire payer (de l’argent). Oui. J’y reviendrai.
3) Tu joues à Candy Crush comme tu fumes. Juste pour voir et faire comme les copains. Tu penses que tu maitrises. Tu penses que tu vas être plus fort. Sauf que rien du tout : trois mois après, la nuit, quand tu dors pas, tu te fais une partie. Puis une autre. Et encore une autre, juste pour voir.
Et puis la déchéance commence.
Tu fais des trucs que tu osais plus faire depuis des années, rapport à la Netiquette sur Facebook : tu envoies des invitations en masse à tout le monde (« Autoriser le jeu à poster à ma place OUI autoriser le jeu à envoyer des invitations sans mon accord OUI autoriser le jeu à vendre mon rein à un trafiquant Ouzbèke OUI DU MOMENT QU’IL ME DONNE CINQ DEPLACEMENTS DE PLUS). Tu deviens un boulet pour les gens qui ne jouent pas et se retrouvent inondés par tes mails avant de réaliser que TOUT LE MONDE JOUE et que TOUT LE MONDE ENVOIE DES INVITATIONS A TOUT LE MONDE, même les hipsters, même les pauvres, même les gays, même les vieux, TOUT LE MONDE. On est 46 millions de joueurs mensuels, entre Facebook, l’iPad, l’iPhone, on est tous DEDANS. Bien dedans.
Tu te rends compte que parfois ton compte ne se synchronise pas comme il faut et ça t’angoisse : sur Facebook, tu es au niveau 115 alors que sur l’Iphone tu es au 117. Tout ça pour avoir voulu jouer à Candy Crush dans le métro, sans 3G et là tu oses plus rien faire. Genre et si tu perdais tout en allumant l’iPhone à nouveau ? Noooooon ??
Tu te rends compte qu’en payant (oui, en PAYANT) tu pourrais peut-être comme dans Angry Birds tricher comme un porc et sauter sans problème le niveau (tu sais, quand il envoie le gros suppo noir dans les cochons verts et que tout le monde disparaît) SAUF QUE dans Candy Crush, même pas en rêve. Tu payes genre 31,99 euros (sans déconner) pour débloquer UNE super boule PAR tableau. Même si tu es riche, tu devras faire comme tout le monde. C’est, je crois, le pire de cette addiction, savoir que l’argent ne pourra pas te débarrasser facilement des niveaux infaisables.
Tu penses que tu es LARGE : WOW, j’ai 48 déplacements ? Je peux FACILE le passer, celui-là. Un peu comme quand tu fumais et que tu pensais que 20 cigarettes pour SEULEMENT 3 euros, ça allait te faire le week-end, voire la semaine. Voire jusqu’à jeudi.
Evolution physique d’un joueur de Candy Crush :
Tu réalises à mi-chemin, quand tu as dépensé 24 déplacements, que NON, tu ne vas pas gagner ce tableau mais que OUI, tu es obligé d’aller jusqu’au bout, parce que tu ne peux pas recommencer comme ça. Tu as cinq vies. Cinq parties. Une fois les cinq écoulées, tu dois revenir au tableau du début et attendre cinq vies de plus. Pendant genre un été entier qui dure comme si tu habitais à Périgueux, sans 3G, avec un portable qui sert juste à téléphoner et 42 degrés dehors et tu captes que trois chaînes et il n’y a que des livres du Reader’s Digest dans la bibliothèque genre « Le dernier des Mohicans » ou « Le roman de la momie ». Et il n’y a plus de coca-light car la supérette ne vend que du coca Leader Price. VOILA.
Tu gagnes des fois et tu sais même pas pourquoi tu as gagné. C’est, je pense, encore plus angoissant que de s’être battu bonbon par bonbon.
Oui. Tu as payé pour passer un niveau. Tu as lâché du blé pour qu’on te lâche, un peu, enfin, toi, qu’on t’autorise à te camer un niveau plus loin, toujours plus fort, toujours plus dur mais tu en veux, tu veux faire partie du club, tu veux être dans la bande, tu te sens enfin à nouveau SUPER PRET pour le niveau suivant, tu es UN KILLER, tu repars à fond les ballons, on efface tout on recommence, cette fois-ci, pas de triche, tu vas gagner à la loyale.
Tu sens que tes amis sont dans la même merde que toi. Tout le monde. Sans exception. Tu hésites à en parler à ceux qui n’en prennent pas encore plein les pouces mais tu le fais quand même, bien alléchant, pour les faire plonger avec toi. Au moins tu ne seras pas seul dans la galère. Et puis, qui sait, il y a aura peut-être plus MAUVAIS que toi ? Comme à Ruzzle, tu détestes jouer avec les bons, tu recherches les médiocres juste pour le plaisir de gagner avec des mots de TROIS lettres : lac, les, lue, lit, LUES au pluriel, QUATRE !! Je te nique.
Tu réalises tardivement que quand les bonbons clignotent pour t’indiquer la voie, c’est pas vrai. C’est le diable de Candy Crush qui parle, c’est la tentation, c’est la faiblesse, c’est PAS LE BON CHEMIN mais parfois tu as beau revoir dix fois la grille, tu VOIS RIEN alors tu cliques sur ce que Candy Crush t’a dit et t’es dégouté parce que trois malheureux violets viennent de péter alors qu’en bas, SOUS TON NEZ, il y avait un alignement de 4 verts que tu avais même pas vu juste avant.
Tu penses que c’est un complot : par vagues, certaines couleurs sont moins dispatchées que les autres. T’en es sûr. Ils créent la pénurie. Un peu comme les autocollants Panini du Foot dans les années 80 : les « bons » joueurs, il y avait moins de cartes dispos que les teubés : tu devais échanger avec parcimonie quand tu en trouvais un. Là, tu commences à collecter des statistiques mentales sur les verts, les violets, les jaunes (ALLEZ FAIS PAS TON RAT DONNE UN JAUNE) et tu sens qu’on se moque de toi et pas qu’un peu.
Tu vois des potes craquer, sur Facebook, ils désinstallent le jeu. Les pauvres. Tu les méprises : toi tu maitrises.
Tu joues sur l’ordi en pensant que tu vas mieux voir la grille que sur l’iPhone. Au boulot, tu pars aux toilettes t’isoler, faisant semblant de pisser pour t’en griller une jouer une. (authentique histoire d’une copine)
Tu es tellement énervé que, quand tu vois où les autres en sont (DEVANT) et que toi tu glues au même niveau comme une huitre oubliée sur son rocher du Pyla que tu sélectionnes à qui tu files des vies et des bonus (il mérite pas, lui) avant d’accepter des vies et des bonus de gens que tu méprises dans la vraie vie (donne, putain, donne, merci bébé, oh c’est boooon) et que tu sais ENFIN pourquoi tu les as gardés en potes sur Facebook, ils te sont ENFIN utiles à un truc.
Tu trouves tellement cheap les animations, les personnages, les petites histoires entre niveaux, même pas en rêve tu aurais dit que tu jouerais à des trucs comme ça quand tu étais ado, toi tu prends du Game à 70 euros sur X-Box 360 ou PS3, écran plasma avec ton son Dolby et ta manette qui vibre, volets fermés, me prenez pas la tête, NON mais tu as VU les graphismes de l’intro ? Je vais me commander le CD de la BO en import du Japon. Tu le sais, au fond de toi, que tu as été pointu en gaming, à un moment donné, que tu prenais de la bonne only. Tu le sais, que tu es tombé bien bas. Tu le vis mal. Tu gères ta honte parce que tu sais que tu n’es pas seul mais, honnêtement, tu as mal quand tu regardes tes placards :
Tu en parles en soirée et tu es stupéfait de constater l’ampleur des dégâts : tout le monde en prend connait et joue. Même des gens que tu valides comme « normaux » depuis des années, des gens à qui tu envoies ton premier roman, des gens que tu appelles pour leur annoncer que tu as eu le boulot de tes rêves, des gens fiables. Même eux. Tu te sens sale, de nouveau.
Tu méprises ta copine qui connaît les combinaisons gagnantes (source Wikipedia) et tu TE JURES QUE TU NE LES APPRENDRAS JAMAIS JAMAIS JAMAIS. Ou juste les plus utiles. Tu veux pas tomber aussi bas qu’elle, c’est BON QUOI.
When two Striped Candies are swapped, it will clear a vertical column and horizontal row, even if the stripes face the same direction.
When a Striped Candy and Wrapped Candy (of any color) are swapped, a Giant Striped Candy of size 3×3 is created, which is immediately triggered, clearing three rows of candies and then three columns of candies.
When a Color Bomb and Striped Candy are swapped, it will convert all candies of the same color as the Striped Candy into other Striped Candies and detonate them all at once.
When two Wrapper Candies are swapped, etc. etc. etc.
Tu en parles en public en espérant que ça va être moins lourd à porter. Tu sais comment ça va se finir : tu n’iras jamais jusqu’au bout car il n’y a pas de bout, il n’y a (presque) pas de plaisir : il n’y a que l’attente de la prochaine, la souffrance, la peur, l’angoisse du manque. Ils te tiennent et c’est soit tu consommes, soit tu n’y touches plus jamais…
Un autre addict.


























