Vie quotidienne Voyages
I want to be in America
14 avril 2020
16

Je suis probablement un gros beauf qui ne verra rien d’autre que le même demi-continent toute sa vie mais les faits sont là : je n’aime rien tant que voyager pour découvrir les USA et j’y retourne dès que je peux, depuis une quinzaine d’années. C’est ma destination principale et pour tout dire désormais unique : je n’ai aucune envie de découvrir l’Afrique (du nord, du sud), très peu envie d’aller en Amérique du Sud, je n’ai aucune envie de me taper l’avion pour aller en Australie ou en Nouvelle-Zélande. Si je pouvais partir ailleurs cette année, j’irai en Inde, que je ne connais pas du tout, au moins pour voir une fois comment c’est (mais je n’aime ni la foule, ni le bruit, ni la promiscuité, ni la nourriture épicée…), en Iran car j’ai la conviction d’avoir vécu dans la peau d’un Perse, dans une autre vie (Persépolis…L’art de cette tranche d’histoire m’émeut aux larmes à chaque fois que je tombe dessus, 500 ans avant JC, je ne pouvais qu’être là. Je peux rester de longues minutes sans bouger devant les statues) et en Corée, car c’est un pays qui m’a toujours intrigué.

J’ai visité le Japon, deux fois, longuement, j’ai eu la chance d’aller en Angleterre, en Irlande, en Autriche, en Allemagne, en Bulgarie, en Hongrie, en Serbie, en République Tchèque, en Azerbaïdjan, en Turquie, au Mexique, en Pologne, en Russie, en Suède, en Espagne, au Portugal, en Italie, en Sicile, en Guadeloupe, à Hong Kong, en Chine, à Macao mais rien à faire, quand je me disais tout à l’heure que je vous écrirais bien sur ce qui me fait rêver aujourd’hui, là, tout de suite, ce sont les USA qui sont arrivés en premier dans ma tête.

J’ai décidé de plonger dans les albums photos. J’en ai besoin. Quand le Président a dit hier que nous en prenions jusqu’au 11 mai, j’ai gémi. C’est très difficile pour le mental, toute cette merde. Je me suis remis à courir.

Une photo, un lieu, une anecdote.

Je suis à Montpelier dans le Vermont, je suis arrivé une semaine plus tôt à Boston, il faisait un temps superbe, nous étions en tee-shirt sur la terrasse, je suis venu pour découvrir l’été Indien, « une saison qui n’existe que dans le Nord de l’Amérique » et du jour au lendemain, nous avons perdu 15 degrés puis 20. Octobre 2019. J’ai dormi la veille à Burlington dans la maison d’une vieille folle, votant Bernie Sanders. Je me suis garé devant sa maison et je l’ai attendue assis sur le porche. Elle est arrivée avec une heure de retard, comme une fleur.
Kristina a une marmotte qui habite sous sa piscine, elle sort tous les matins saluer les occupants de la maison et n’est pas farouche. Nourrie par les précédents propriétaires, elle est bien grasse et nous regarde longuement alors que nous sommes au petit-déjeuner. C’est la première fois que j’en vois une en vrai, je suis tout excité. Fin septembre 2019.
Je suis parti passer la journée dans l’état de Rhode Island, c’est la ville de Newport, hors-saison, connue pour ses maisons de milliardaire. Je m’arrête déjeuner dans un restaurant local minuscule qu’on m’a conseillé et je ne le regrette pas, c’est délicieux. Je demande où sont les toilettes : il faut traverser la cuisine, passer sous un énorme tuyau et monter deux marches pour les rejoindre. Je n’ai jamais vu ça de ma vie. Elles n’ont pas de porte.
What the fuck. Bien évidemment, je ne peux pas faire ce que je suis censé y faire. Et SI QUELQU’UN RENTRAIT ?
Kristina me laisse à la gare d’Exeter où j’attends un train Amtrak seul sur le quai. J’ai l’impression d’être Don Draper dans Mad Men, j’ai l’impression d’être seul au monde et que n’importe quoi pourrait m’arriver et personne n’en saurait rien, j’ai l’impression que jamais je n’ai été aussi loin de chez moi et de chez lui. Ce jour-là, je me dis que si je veux disparaître dans la nature, je peux le faire, maintenant, tout de suite. J’ai un plafond de retrait de 5000 euros, je peux brûler mon passeport, j’ai un sac avec des affaires pour trois jours, je n’ai besoin de rien. C’est le moment ou jamais.
Solo voy con mi pena
Sola va mi condena
Correr es mi destino
Por no llevar papel
Nous avons loué une maison super cosy, Kristina se sert un verre de vin rouge immense et le renverse sur le canapé tout blanc. Glacée d’effroi, elle ôte la housse et frotte comme une damnée pour faire partir la tâche et je la regarde comme un con, les bras ballants. Elle y parvient et la propriétaire, un peu plus tard, lui rembourse 20 Dollars pour avoir rendu le canapé plus propre que quand nous sommes arrivés, après qu’elle eut pardonné la faute ! Quel étrange pays…
Obsédé par Washington et ses monuments, son atmosphère unique, je m’y promène tard le soir et décide de revenir plusieurs fois au Mémorial, où je me promène sans un silence presque total. Derrière moi, un photographe immortalise la scène. Il est du coin, il ne me recommande pas de trop traîner après 23h, les lieux ne sont pas non plus super accueillants la nuit pour les touristes. Il s’appelle Gary. Nous sommes à quelques centaines de mètres de la Maison Blanche, je réalise que House of Cards et tous ses films d’espions où on voit des gens se rencontrer « en toute discrétion » dans la ville, marcher dans les parcs, non loin des monuments, tout cela est bien du flanc, la zone est minuscule. Vive le cinéma.
Gary.
Je n’aime pas trop New York, c’est trop bruyant, trop cher, trop touristique, trop bétonné, trop tout. J’y passe quelques jours, épuisé par toute cette agitation mais j’oublie absolument tout quand je monte tout en haut du nouveau World Trade Center. J’y reste deux heures à contempler le soleil se coucher sur la ville. C’est absolument magnifique, il n’y a pas d’autre mot, la vue à elle-seule mérite le voyage, c’est totalement hors-norme, si vous ne l’avez jamais vue, je n’ai pas les mots. Il n’y a rien d’autre sur Terre d’aussi minéral, d’aussi charismatique, d’aussi urbain, d’aussi fou.
La ville au loin s’étale et domine la plaine
Comme un nocturne et colossal espoir;
Elle surgit: désir, splendeur, hantise;
Sa clarté se projette en lueurs jusqu’aux cieux,
Son gaz myriadaire en buissons d’or s’attise,
Ses rails sont des chemins audacieux
Vers le bonheur fallacieux
Que la fortune et la force accompagnent;
Ses murs se dessinent pareils à une armée
Et ce qui vient d’elle encore de brume et de fumée
Arrive en appels clairs vers les campagnes.
C’est la ville tentaculaire,
La pieuvre ardente et l’ossuaire
Et la carcasse solennelle.
Et les chemins d’ici s’en vont à l’infini
Vers elle.
Emile Verhaeren, Campagnes hallucinées
Marco Island, Floride, été 2013. Une des nombreuses villas louées sur l’île pendant des années, parfois nous tombions bien, parfois moins bien. Il fait horriblement chaud, il n’y a rien à faire à part lire, dormir, aller faire des courses dans des magasins surclimatisés, se payer des cinémas PopCorn/Coca et regarder passer les dauphins dans le canal. A une heure de Miami, dans le Golfe du Mexique, une certaine idée du paradis sur terre. La mienne pendant des années, en tout cas.
Les levers de soleil en Floride sont magnifiques. Je pars marcher seul le long de la plage et je me prends un coup de soleil magistral, car j’oublie que même à 7h du matin, ici, le soleil donne, la même couleur aux gens, gentillement et pas qu’un peu. Je pourrais rester ici des mois. Il pleut tous les après-midis à 17h, une gigantesque pluie tropicale qui disparaît aussi vite qu’elle est apparue, c’est spectaculaire, il n’y a que des cons de touristes pour venir en août dans le coin, l’île est déserte, c’est la très basse saison.
Hit the road, Jack, and don’t you come back, no more, no more, no more, no more, hit the road, Jack, and don’t you come back no more. Quelque part entre Cap Canaveral et Orlando. On enclenche le Cruise Control, la vitesse est réglée automatiquement sur 90 km/h, la radio ne passe que des trucs improbables et les kilomètres défilent sans le moindre problème. La vie est belle.

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There are 16 comments

  • Bethanie dit :

    Bonsoir William,

    J aime beaucoup l anecdote de la gare d Exeter: ce doit être un sentiment grisant et effrayant, cette impression de totale liberté sur son destin et en même temps… la peur de cette solitude. En tout cas, c est ainsi que je le comprends.
    Je n ai pas l occasion de voyager, je rêve d aller dans le grand froid. Passer une nuit dans un hôtel de glace, dans un pays scandinave…peut-être un jour ? Bises et merci pour tes articles. Ca change les idées et ça fait un bien fou.

  • Philippe dit :

    Un gros beauf, mais enfin quelle idée farfelue. C’est un goût, un penchant, une sensibilité…pour autant, c’est amusant de penser que moi adore voyager et adore aussi te lire, c’est bien le dernier pays (allez, j exagère un peu, peut-être disons le 190ème…) pays qui m’attire pour aller m’y promener…

  • estèf dit :

    C’est fini, je n’ai jamais aimé voyager loin, je ne pourrai plus maintenant.
    Un mois de plus ce n’est rien en fait, courage.

  • Très chouette reportage sur ton voyage 🙂 Je ne suis curieusement pas très attirée par les Etats Unis, sans doute parce que je ne sais pas parler anglais et que j’aurai trop d’angoisse de ne rien comprendre. Par contre, j’irais bien en Suède, Norvège, Finlande… alors que je ne connais bien évidemment pas leurs langues non plus. Bon, si on m’offrait le voyage, je me trouverai un compagnon qui me servirait d’interprète 😀
    Allez plus que quelques semaines et nous aurons retrouvé plus de liberté !

  • Didier dit :

    Ça donne tjs envie d’aller aux USA quand on te lit. Et Pas forcément uniquement pour les highlights et les lieux les plus fameux mais aussi pour ces itinérantes. Y a tant de possibilités et – dis moi si je me trompe – cette impression de liberté, d’espace (tant qu’on reste dans la légalité bien sur). J’avais eu cette sensation il y a 13 ans… la dernière fois où je suis allé la bas. Peut être qu’ aujourd’hui j’aurais un ressenti différent.

  • Nat GT dit :

    Burlington haha je connais bien. Bisous William

  • Sandrine dit :

    Le new World Trade Center… je suis allée dans l’ancien, en 2000… même sentiment sur la ville tentaculaire, mais aussi un sentiment très fort, en y voyant la mer que je n’avais pas vue depuis 3 semaines, en pensant aux miens de l’autre côté de l’Ocean…
    Vas en Inde. Je n’avais aucune accointance pour ce pays et j’y suis allée quelques fois pour le boulot (la dernière en février, ne sais quand sera la prochaine…). Ce qui est extraordinaire là -bas, ce sont les Indiens, leur accueil, leur approche de la vie… j’y ai noué des relations très fortes. Je reviens chaque fois enchantée.

  • Leto dit :

    Le One World Trade Center. Ma Doué, cette vue, effectivement. Eviter de regarder directement en bas autant que possible (le vertige, toussa, toussa) mais quel spectacle à couper le souffle, le temps du coucher de soleil.

    Campagnard dans l’âme Paris fût une torture. Curieusement, New York m’a séduite. Au moins pour espérer y repasser des vacances, un jour. Pour voir d’autres lieux encore, d’autres spectacles…

    <3

  • Marc dit :

    Bonsoir,
    Effectivement, le confinement et l’absence, toute relative, d’activité sont propices à la nostalgie de la période bénie où l’on pouvait voyager. Je ne connais malheureusement pas les États-Unis, si ce n’est par la lecture (merci Tony Hillerman, James Crumley et tous les autres). Et la tienne me donne envie de les connaître. M’attire surtout le voyage, de préférence sans fin ni repères (tel une plaine sans limites, un espace presque infini), une impression de liberté et de tous les possibles (la gare d’Exeter est très révélatrice de ce point). Sûrement la relativement courte histoire de la nation renforce-t-elle ces sentiments, tout semble possible. Les villes piquent ma curiosité, mais me séduisent bien peu en comparaison.
    Merci d’apporter un peu de lumière et de chaleur en ces temps un peu mornes, ça fait un bien fou pour le reste de la journée.
    Courage, un mois… finalement ce n’est peut-être pas si long.

  • Marion dit :

    Ton post m’a fait du bien. Voilà. C’est tout. Merci

  • Fabulous Fabs dit :

    J’aime beaucoup l’Amérique. je me suis mariée à Las Vegas. Vivant à Montréal, c’est vraiment facile de se faire un petit week-end en Nouvelle-Angleterre, comme ça à la dernière minute. C’est pour cela que j’ai tant aimé suivre ton voyage l’année dernière sur Instagram, je reconnaissais bien les paysages. Je ne me rappelle plus le nombre de fois où je suis allée à Boston, et les petits week-ends shopping à Burlington. Et l’été quand j’ai envie de voir l’océan, Portsmouth, Rockport, Bar Harbor, Boothbay Harbor (Maine) ou plus bas si j’ai plus de temps Plymouth ou Cape Cod. Les lobster rolls, les fried clams… Mais je te dirais que depuis que Trump est au pouvoir, j’ai un peu boycotté les USA.

    C’est vrai qu’un mois de plus, c’est dur pour le moral, surtout quand on ne sait pas du tout comment ce sera après. Si il y aura une autre extension de confinement. Et quand on pourra sortir et que la vie reviendra un peu plus à la normale, ce sera quoi la nouvelle norme? Dans quel état seront nos pays? Les systèmes de santé qui ont été bien mis à l’épreuve? L’économie? Le travail? Les voyages? C’est tout cet inconnu qui est difficile à gérer.

    Bon courage William, il faut tenir le coup!

  • Pierre K dit :

    Juste parce que j’ai été fan absolu de la musique (et moins du film hormis les séquences dansées)… j’espère que tout le monde a relevé l’allusion à West Side Story dans le titre…

    Tapez pas, c’est le problème des zèbres, on se dit que les autres ne captent peut-être pas les allusions et qu’il faut expliquer (ou pas…)

    Merci William, je ne suis pas revenu aux USA depuis le 11 septembre, que j’ai vécu à Chicago. Je réalise grâce à toi que je commence à avoir envie d’y revenir. Le pourrai-je, c’est une autre histoire…

    • Fabulous Fabs dit :

      Je suis loin d’être un zèbre mais j’avais bien relevé l’allusion. Tant et si bien, que j’ai cette rengaine dans la tête depuis. Merci pour le ver d’oreille (on dit ça en France, ou on préfère l’anglicisme « Earworm »?

    • Pierre K dit :

      Je n’ai jamais entendu, et peu, que « Earworm » (et son meilleur exemple relativement récent : Call me maybe de Carly Rae Jespen ). Un français te dira que ça te rentre dans l’oreille et que ça n’en sort pas… mais on ne va pas plus loin dans l’image
      (Si on te dérange William tu dis… More tea Vicar ?)

  • Claire dit :

    Merci, j’ai lu. Courage à toi et à tous. Personnellement, je suis déconcertée par ma capacité à m’habituer au confinement, mais si on m’offrait un billet pour la Nouvelle Zélande, je partirais immédiatement…

  • Sandrine de Versailles dit :

    Au delà des USA et des vacances, je crois que ce sont les voyages pro qui me manquent. Bizarre ? Non.
    J’aime la préparation last minute de la valise (c’est différent quand on part en famille, je suis beaucoup plus raisonnable et responsable !!!), le chemin vers l’aéroport en Hubert, déambuler dans l’aérooirt, m’amuser des voyageurs « non habitués », poursuivre mon chemin vers le terminal, voir toujours les mêmes boutiques, avec toujours les mêmes articles.
    Puis le voyage en avion (plus ou moins loin, plus ou moins confortable « mais c’est la politique de voyage ma chère… »). L’arrivée, Hubert à nouveau…
    L’hôtel, la découverte de la chambre… Le grand luxe à Mexico city, un trou à rat à Minster (cafards compris).
    Et la culture locale (la bouffe quoi !!!).
    Prends soin de toi et #EnvieDeSortir !

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