Vie quotidienne
Lancinante
14 février 2014
33

Elle a mille visages mais finalement si peu de vocabulaire.

C’est ce geste paternel des deux doigts, le pouce et l’index, frottés l’un sur l’autre, grassement, le poignet relevé vers le ciel, la bouche sèchement repliée, crachant “Tu n’as rien prouvé, finalement” et alliant le geste à la parole, démontrant d’un mouvement que seul l’argent compte et importe, au jugement dernier, que voilà ce qui détermine de manière définitive qui a prouvé de qui n’a rien prouvé, dans ses yeux à lui et donc forcément dans les yeux du monde.

C’est cette ogresse aux cheveux bouclés gris, habillée comme un homme, terrorisant tout son étage, fumant son cigare, cherchant une victime et posant ses yeux sur moi, décidant que je n’ai pas le droit de faire ce que je suis en train de faire, à savoir m’évader sur une carte routière, comme je le fais souvent, autant que je peux, car les cartes routières m’apaisent, et crachant sèchement : “Ne faites pas semblant de regarder cet atlas, vous êtes ridicule”

C’est cette femme bien mise, bien née, qui m’interdit de prendre un café dans son bureau alors qu’elle l’a autorisé quelques semaines plus tôt et me menaçant d’un blâme pour mon attitude, à savoir avoir été chercher une de mes dosettes pour l’introduire dans la machine du service, dérobée par ses soins et posée dans son bureau, à sa convenance.

C’est cette voisine muette, que je sens mauvaise, hautaine et vicieuse, qui me claque un jour la porte au nez alors que je suis en train de bafouiller, depuis quelques minutes, que le bruit incessant de ses enfants dans son appartement commence à nous gêner et que /pan/ la porte claque sur un odieux “N’avez qu’à partir”.

Ce sont ces coups, répétés, comme une pluie de fer, sur toutes les parties du corps et, plus tard, ce regard gêné du gendarme qui ne veut pas entendre l’enfant honteux et humilié qui ose enfin se plaindre.

Ce sont ces mots, prononcés par un enseignant qui n’aurait jamais du enseigner, ces mots vociférés avec talent, précision et hargne, devant les autres élèves, pour tuer, car humilier ne lui apporte pas assez de jouissance.

Ce sont ces messages auxquels il n’a pas répondu, auxquels il promettait de répondre, auxquels il répondait à côté, osant de nouveau me sourire comme si de rien n’était, la fois suivante.

C’est le regard las de mon médecin traitant, préférant proposer du Lexomil qu’aller jusqu’au bout de mon insomnie, ne voulant pas poser de questions, prescrivant pour proscrire.

Ces sont ces mails parlant de moi, en copie de toute une entreprise, dont j’apprends le contenu au détour d’une conversation et qui propagent la calomnie, aisément vérifiable mais le mal est fait. Elle ne veut pas de ce que j’incarne, elle protège son diplôme, sa classe, sa caste.

Ce sont ces regards, suivis de ces mots d’un collègue qui sait très bien ce qu’il dit : “Mais tu manges ? Tu as encore faim ? Tu n’aurais pas un peu grossi ?”

Ce sont ces gens qui vous demandent un conseil, une analyse, un retour, une vision et qui ne veulent pas payer pour des paroles entendues.

C’est cette lâcheté quotidienne, de tous ces gens agrippés autant à leur cdi qu’à leur médiocrité.

Cet épuisement qui vient se mettre sur les plaies et empêche la cicatrisation, ce sentiment de solitude, cette crainte de devenir fou chaque jour un peu plus et ce désir de partir pour ne plus jamais revenir dans un endroit où la logique n’a plus de place mais qui semble apaisant, de loin.

Différent et seul, enfin.

1765 lectures pour cet article. Merci pour votre fidélité.

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There are 33 comments

  • Christian dit :

    Ce sont ces milliers des personnes, qui, comme moi, admirent ton talent et se délectent de chacune de tes phrase; et t’aiment, tout simplement.

  • Chaton dit :

    C’est un petit plaisir qui arrive à point nommé, dans une vraie journée de merde, où j’allume une clope, en voyant que tu as écrit un article… Et que je vais pouvoir le lire… Un vrai petit bonheur. Ces phrases si bien tournées qui font tant écho aujourd’hui précisément!

  • marin dit :

    je découvre …..
    je rencontre des mots qui me parlent …
    je souffre toujours autant je suis toujours aussi seule mais j’ai envie de lire encore
    j’ai envie d’être encore là pour vous lire …
    merci

  • Manue dit :

    Ce sont ces 8 années écoulées depuis que mes yeux se sont pour la première fois posés sur tes mots sur ton vieux blog, puis ensuite sur ton premier livre publié par Guy, puis le suivant, puis le troisième, puis les différents supports sur lesquels tu as écrit … C’est le projet professionnel qui est devenu mien, un peu les hasards de la vie, mais étayé par ton regard et celui de personne d’autre sur ce métier qui avait été le tien et l’univers que tu décrivais, de ces fins de vie qui souvent méritaient mieux que ce qu’on leur vendait souvent très cher … Alors c’est mon engagement, que je te dois en partie car j’ai su convaincre avec tes mots, avec tes ressentis que j’avais faits miens, et que j’ai plongé à pieds joints dans ce projet un peu fou de nouvelles résidences seniors …
    C’est ce soir de juillet dernier, où, dans ce petit bar du centre parisien, à l’anniversaire d’un ami commun, Éric, je t’ai vu … Mais je n’ai pas osé aller te dire bonjour … Je trouvais cette incursion vaguement déplacée, c’était une fête, tu étais entouré, ce n’était pas le moment … Et puis je suis timide aussi sans doute … Mais ce soir je le regrette.
    Merci

  • Lili dit :

    J’ai toujours beaucoup aimé te lire. Ce soir, encore plus, que d’habitude. Ce soir, il y a comme un écho.

  • Cam dit :

    Hello William,
    Merci pour ce texte. Il me fait paradoxalement beaucoup de bien, malgré sa tristesse. Tu as été blessé, nié et humilié parfois, mais ces actes parlent plus de ceux qui les initient que de toi. Tu n’es ni bourreau ni victime, garde la tête haute car tu es quelqu’un de bien, d’unique. Je ne te connais que par tes écrits, depuis tant d’années, mais j’aimerais avoir à mes côtés quelqu’un comme toi. Tu es drôle, tu es lucide, tu es instinctif, inventif, tu as un don d’écriture, tu es cultivé, et beaucoup beaucoup d’autres qualités encore. Tu es entouré de gens qui t’aiment. Ta sensibilité te rend perméable à ces attaques, mais elle est aussi ta force, elle te permet d’user de toutes tes qualités d’empathie.
    Ce texte résonne particulièrement en moi ce soir, car j’ai également eu le sentiment d’être brisée aujourd’hui. J’ai remis en question ma valeur, me suis sentie illégitime à vivre. Personne ne devrait ressentir ça.
    Mais si toi que j’estime tant tu te sens aussi rabaissé, alors je prends conscience que ce sentiment n’est pas lié à notre valeur réelle. Et je me juge moins durement après avoir lu ton texte.
    De toutes les scènes que tu décris, je te dirai simplement: tu as fait de ton mieux. L’autre peut-il en dire autant? Laisse cela glisser derrière toi. Si quelqu’un a un problème avec toi, IL a un problème avec toi. Tu n’es pas sujet là-dedans, laisse-le repartir avec son problème, qu’il s’en débrouille.
    Je te souhaite d’être vite consolé.

  • damiendouani dit :

    Ce sont tous ces gens qui n’ont pas compris qui tu étais. Qui n’ont pas voulu voir. Car ils vivent dans la peur. Cette salope qui te pousse à toute les compromissions, toutes les collaborations, dans le seul but de la nourrir pour qu’elle fasse moins mal, les laissant en paix provisoirement avec leurs propres démons.

  • yotsuya dit :

    Beaucoup à dire sur ceci, parce que je l’ai vécu, moi aussi. Comme nous tous, un jour ou l’autre, ou même souvent. Je suis très émue, non seulement par ce texte sans pathos, si juste, mais par les réponses : tout ces gens qui t’aiment, et te le disent… Moi aussi je t’aime, et je pense souvent à toi, de loin. A bientôt à Paris mon cher Will.

  • stephanie dit :

    Bonjour William,
    Alors bon… Impossible de lire ce texte et de passer mon chemin, comme ça sans rien dire. Impossible de commenter à la mesure du texte et de l’émotion. Impossible… Parce que zut, c’est pas possible ce monde à l’envers! Pas possible ce sens inverse de la logique des choses, zut.
    T’es super, t’es super. Point. Et s’il te faut des yeux pour le voir et ne voir que ça, je te prête les miens. D’ailleurs, tu verras surtout une chose: tu n’es pas seul.

  • Dom dit :

    Ce sont ces personnes qui te suivent, qui suivent tes mots souvent si justes sur des maux qu’eux ne sauraient pas exprimer. Ce sont toutes ces âmes qui se retrouvent dans la tienne, mais à petit bruit, doucement pour ne pas gêner, ne pas déranger. Discrets et fidèles compagnons et qui ce jour plus qu’un autre, te rappellent que tu es précieux et que tes textes le leur sont.

  • Danyhube dit :

    Tout ce que je veux te dire a déjà été écrit
    Donc je t’envoie simplement toute ma tendresse

  • cvrin dit :

    Tes mots me suivent depuis tellement longtemps… Ron l’infirmier, William l’écrivain, William le blogueur, William le chroniqueur. Et plein d’autres encore. J’ai souvent pleuré, frémi. Mais aussi beaucoup ri! N’oublie pas ce côté que tu as en toi. Tu es entier, vrai.
    Depuis un an et demi je vais mieux, et indirectement grâce à toi. Tes écrits. Tes photographies. Il m’arrive de me demander comment tu ferais dans la même situation, et de sourire à la réponse. Alors merci William, de tout cœur. Séverine.

  • Myriam dit :

    Ce sont tous ceux qui t’aiment, qui t’admirent, qui te suivent, et qui aimeraient pouvoir faire quelque chose de concret pour t’aider plutôt que juste te lire derrière leur écrans.
    Le monde est rempli de cons, de méchants, d’abrutis… Mais aussi de personnes généreuses, fortes, formidables. Oublie les premiers, accepte de te laisser porter par les seconds si tu en as besoin. Bref, accroche-toi, ne les laisse pas gagner!
    A défaut de plus, je me joins à tous les commentaires précédents pour te transmettre plein de courage, de bonnes “vibes” et un sourire pour commencer la journée.

  • Celine dit :

    Comme on dit par ici: “YOU are beautiful the way you are and YOU WORTH IT”
    Même si ça fait mal à l’âme, ne laisse pas les vautours te blesser. Tu es aimé par tant d’autres personnes (ya rien qu’à voir les commentaires ci-dessus et tous ceux qui n’ont pas été écrits mais pensés). You are loved, dear William <3

    https://www.youtube.com/watch?v=pIls4gwSWOY

  • Muriel dit :

    Je vous avais écrit un commentaire (comme d’habitude fort long, trop long car je n’ai jamais su faire court…), mais il s’est perdu dans les méandres de l’internet mondial, qui compte quelques inexplicables “trous noirs”… Cela va m’obliger à résumer du coup (tant mieux tiens!) : je pense bien à vous, ne vous laissez pas impressionner par ceux qui ont peur ou mal quelque part, ou les deux. Et si à vous, cela vous fait mal quelque part en retour, c’est que vous avez certainement une ou deux brèches à colmater vous-mêmes, sans quoi vous ne les croiseriez plus. Ou vous ne les verriez/entendriez plus, ce qui revient au même. Bref, tenez bon, vous êtes sur le bon chemin. Eux, ils sont égarés. Et manifestement, pour certains d’entre eux, pour un bon moment encore… Plaignez-les plutôt et prenez l’amour comme il vous vient : de partout! Il est partout! Bon courage William.

  • pskl dit :

    peux de choses à ajouter à ce qui a déjà été si bien dit, juste différent oui bien sur heureusement ! Parce que celui que nous aimons et suivons depuis si longtemps n’a pas à voir avec ceux que tu décris ici. Et grace à toi nous aussi nous savons que même si nous sommes différents nous ne sommes pas seuls. Pour ça aussi merci William

  • Ally dit :

    “C’est cette lâcheté quotidienne, de tous ces gens agrippés autant à leur cdi qu’à leur médiocrité.”

    Cette phrase <3

  • JacquieB dit :

    Mais on est là William, on vous aime et même si on est loin votre tristesse nous peine car on sait que vous êtes, vous, une belle personne et on vous envoie plein df’affection. Grosses bises.

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