Vie quotidienne
Alizée, Camélia, Elodie et le vouvoiement
24 février 2012
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Je vouvoie systématiquement, au travail, les gens que je ne connais pas (à partir de huit, neuf ans), une habitude prise lors de mon passage en pédiatrie, après avoir vu mourir un enfant auquel je m’étais beaucoup trop attaché. Parmi les leçons retenues (dans les larmes), les paroles de cette infirmière : “Tu ne prends pas assez de distance. La distance émotionnelle ne freine pas la qualité de l’échange, loin de là. Vouvoie les gens, les gosses surtout, tiens les à distance : tu seras plus proche, plus respecté, aussi. Je ne me l’explique pas. Mais je te promets que c’est vrai.”
Elle avait raison.
Je me suis donc mis à vouvoyer tout le monde.
Zazie détestait ça. Elle n’arrêtait pas de me le reprocher. Mais je l’aimais énormément (comment résister ?) et…je voulais être sûr de ne pas trop souffrir, sans trop m’expliquer le pourquoi du comment. J’ai bien fait. Son sourire et son grain de folie me manquent énormément.

Je suis une éponge émotionnelle : c’est ma plus grande force lorsque je suis assis à côté d’un artiste. Je le comprends. Je l’entends. J’ai envie de savoir. Je suis en plein dans l’échange. C’est aussi (ou c’était, je travaille dessus) ma plus grande faiblesse : je sors lessivé d’une interview (imaginez, trois à la suite, hier, je n’étais pas super frais pour la quatrième, en Anglais) et j’ai besoin d’un peu de temps pour me refaire. Je me suis longtemps excusé d’être autant sensible mais désormais je le revendique : si je suis bon dans ce que je suis, si je suis bon dans ce que je construis (devant une caméra ou pas), c’est parce que je suis si sensible. Et oui. Je n’en ai pas honte.

Et donc je vouvoie*. Je passe au tutoiement quand on me le demande (sauf Zazie, une nouvelle fois, je n’ai jamais pu la tutoyer, mais là-encore, c’était ma ceinture de sécurité) et tâche de m’y tenir. Je n’y arrive pas tout le temps.

Cela m’a fait bizarre, hier, d’enchainer Camélia-Jordana, Alizée et Élodie Frégé. C’était la première fois que je revoyais en interview des artistes que j’avais déjà croisés. Le soulagement est réel pour eux : ils sont beaucoup moins nerveux. On entre plus rapidement dans le vif du sujet. Et je me doute qu’à la longue, évidemment, la fameuse connivence doit s’installer, rendant plus compliqués les échanges filmés. Peu me chaut : je ne serai probablement pas journaliste toute ma vie et surtout… Déjà-vu ou pas, connivence ou pas, vouvoiement ou pas : je pose quand même exactement les questions que j’ai en tête.

C’est à la fois excitant et compliqué d’apprendre sur le terrain un métier sans avoir fait les études qui vont avec. J’ai appris à perfuser dans une école. Des centaines d’heures de théorie. Je ne conçois pas qu’on puisse pratiquer en blouse sans avoir reçu des cours. Je dois, depuis trois ans, à chaque artiste, écrivain, etc. découvrir de nouvelles règles professionnelles, parfois dans la stupeur, parfois dans la douleur, parfois dans l’amusement. Parfois elles me sont confirmées par des journalistes aguerris. Et je me dis que si c’était à refaire, j’aurais bien tenté le CELSA. Dans une autre vie ? Ou à la rentrée 2013 ? Ce serait drôle, non ? J’ai tellement envie de vérifier ce que je ressens et de mettre des mots ou des théories sur des pratiques et des usages acquis sur le terrain. J’aime apprendre. J’adore ça. Si seulement je pouvais, avant la fin de ma vie, apprendre deux ou trois métiers de plus…

* On m’a posé la question depuis alors voici la réponse : les artistes, hier, m’ont demandé après quelques minutes, de les tutoyer, ce que j’ai fait. Reprenant le vouvoiement lors de l’interview, même si ma voix n’est pas entendue au montage final. On ne se refait pas 🙂

1495 lectures pour cet article. Merci pour votre fidélité.

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There are 8 comments

  • splintermuse dit :

    Je fais exactement la même chose pour le vouvoiement, j’ai besoin de mettre une distance car je sais que tôt ou tard mon implication auprès des artistes me fera plus ou moins “souffrir” (une simple remarque de travers et la barrière émotionnelle qui se fissure).

  • Cécile - Une quadra dit :

    J’ai eu la chance de pouvoir apprendre et changer de job plusieurs fois en 20 ans de carrière pro, c’est un véritable bonheur, et je ne pense pas que ce soit terminé. Je suis en train, en douceur, d’évoluer vers d’autres fonctions pour mon plus grand plaisir. Pour l’instant j’en suis à la formation sur le tas avec un soupçon d’aide ponctuelle par de la formation continue qui vient en renfort de mes “intuitions”.
    Seul petit bémol pas mal d’employeurs, dans le secteur professionnel traditionnel, ont du mal à comprendre cet éclectisme, ces évolutions et sont un peu surpris voire effrayé de ce qu’ils interprètent souvent, à tord, comme de l’instabilité.
    Mais même si ce sont eux qui fond bouillir ma marmite je refuse de leur laisser le droit de diriger ma vie et son évolution, mon bien être passe aussi par ce renouvellement, cette mise en danger parfois, et ce réveil de l’envie toujours.

  • céline aka milega dit :

    Le tutoiement entre interviewés et interviewers, devant la caméra, ne me choque pas… s’il existe hors caméra… au contraire, je préfère… pour plus de transparence, j’imagine. Après le tutoiement facile me perturbe aussi. Je bosse dans le cinéma et me fais un point d’honneur à vouvoyer les personnes avec qui je n’ai pas échangé au moins une fois sur un sujet personnel… et souvent cela permet de faire passer des messages professionnels plus aisément : “Je comprends tout à fait votre requête, cher Manuel, mais je ne peux l’accepter, notamment par faute de budget” vs “Je comprends, Manu, mais on n’a pas assez d’argent, vois-tu, pour accéder à ta requête”

    Et pour la reprise d’études, je l’ai fait à 30 ans et j’incite tout ceux qui hésitent à se lancer : quel bonheur de savoir pourquoi on est assis sur le banc d’un amphi ! J’étais rémunérée pour étudier ! Quel luxe ! J’allais travailler sur mon mémoire à la BNF et j’avais l’impression dés que j’accédais à l’espace “chercheurs” de faire partie de l’élite intellectuelle française. Bon OK, j’déconne mais c’était quand même drôle de se retrouver là, venant d’où je venais, je trouvais.

  • ThomK dit :

    Dans le milieu de la musique, c’est assez dur de se tenir au vouvoiement, tellement tout le monde vous pousse au tutoiement … chapeau de résister 😉

    C’était pour Off TV tous ces artistes Sony ?

    • William Réjault dit :

      Oui, c’était pour OFF, et c’était une première de filmer des artistes d’une autre Major, première liée à un prestigieux album de duos entre Alain Chamfort et Camélia-Jordana, Alizée, Elodie Frégé, etc…

      Nous avons donc “traversé la rivière” pour la première fois 🙂

  • Anne dit :

    Comme je comprends, je devrais même dire je ressens ^-^J ‘ai du mal à mettre des mots sur mes sentiments, je suis plus dans l’émotion (trop sensible aussi) et pas assez dans l’analyse ; mais je comprends, ô combien 🙂

  • Ghislaine dit :

    c’est bien beau ce passage tutoiement
    actuellement je passe mon temps dans les services entre secrétaires et malades et vrai j’utilise le tutoiement pour la distance !
    mais je me demande toujours si ce n’est pas un reste d’éducation !

  • drhot dit :

    tu vous ils toi +moi koi

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