Vie quotidienne
Cela va faire bien longtemps que je n’ai pas changé de trottoir
17 octobre 2012
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J’ai très longtemps attiré les barges, dans la rue. Sur le quai, attendant les trains. Dans les trains, même. En écrivant ces derniers mots, je me souviens d’une fois, dans le Vernon-Paris, un dimanche soir, un type, alcoolisé et les yeux fous, qui s’était penché sur moi alors que j’écoutais tranquille ma musique et qui avait sorti son couteau pour le pointer sur mon ventre :
– Tu veux que je l’enfonce ?

La scène avait duré moins de quatre secondes et le temps que je réalise (l’adrénaline avait fait fusionner les neurones entre eux), la porte du wagon s’était ouverte, un paquet d’étudiants étaient entrés, le troisième ou le quatrième avait jeté un regard sur le côté, avait vu le couteau, s’était arrêté et le type fou avait jaugé tout le monde, compté le nombre et avait disparu sans un mot.

J’avais pleuré un peu, après.

J’ai aussi très longtemps attiré les barges, au boulot. Je me suis longuement répandu là-dessus, sur mes blogs, pendant des années. Mon compagnon disait que ma peur se voyait sur mon visage et que les chiens la sentent : je changeais de trottoir dans la rue, je me raidissais, j’accélérais le pas. Tout en moi criait « J’ai peur de toi, j’ai peur de vous ». Forcément je devais exciter les tordus et les autres. Au boulot, tout en moi hurlait « Je n’ai pas de valeur, je n’ai pas de valeurs, je ne sais rien à part que je veux que vous m’aimiez, à tout prix, je dirai Amen pour mieux le regretter ensuite, du moment que vous êtes satisfait dans l’instant ». Un boulevard à malentendus.

Le moteur, à chaque fois, toujours, partout, sans arrêt ?
La peur.
La peur de s’en prendre une, la peur de ne pas être aimé, la peur encore et toujours. Uniquement.

A Osaka, alors que nous étions sur le toit de la tour Tsutentaku, dehors, à cent mètres au-dessus du sol,

Mon guide m’avait dit :
« N’allez pas là-bas, c’est un quartier qui craint » en me montrant du doigt une zone pile en face de nous.

Une « zone qui craint » ? Au Japon ? Une « zone qui craint » tout court ?

J’avais précisément envie de pénétrer dans une « zone qui craint » et donc, au pied de la tour, je m’étais mis en marche. J’avais pénétré la « zone qui craint » et rencontré une petite faune interlope qui m’avait immédiatement calculé, continuant ses affaires, mais prévenant je ne sais quel caïd un peu plus loin. Au bout de dix minutes, n’osant pas trop dégainer mon appareil photo (plus par crainte d’irrespect que par peur, vraiment) j’avais commencé à me dire qu’il fallait peut-être faire demi-tour. En tournant la tête, j’avais vu deux jeunes types en polo noir, derrière moi, qui marchaient en me fixant. Ils me surveillaient. Et, alors que je commençais à trouver la scène excitante troublante  inédite dans ma petite vie pépère, un autre type, un poil plus âgé, en costume luisant, presque du skaï, très bien coupé, un vrai costume de Mac, était sorti d’une maison, sur la gauche, en m’apostrophant doucement :

– Hello. American ?

– Hello. French.

– Oh, French…Parisssss…Parisssssss…

Et il avait souri. A cet instant, je savais que les deux types derrière moi s’étaient détendus. Je le savais sans avoir vérifié. Je le sentais. Je percevais l’absence totale de danger. Car je n’avais pas peur. Car j’avais dit la bonne chose, au bon moment, à la bonne personne. J’avais montré une rue, à droite :

– Metro ?

– Yes, yes. Metro. Good bye ! Good luck ! Parissssss…

Il avait souri, de nouveau. Et ses yeux n’avaient pas été que Bonté et Tendresse toute sa vie, croyez-moi. De loin.

Je n’avais pas eu peur car il n’y avait rien à craindre. Et s’il y avait eu à craindre, j’aurais alors eu un choix. Que j’aurais effectué en conscience, avec justesse. Mais cela ne devait pas arriver. Car j’avais exactement choisi la situation dans laquelle je voulais me mettre.

Mon compagnon me dit trop régulièrement :

« Oh, demain, encore une journée galère, ça va être l’horreur ! Réunions, réunions, réunions… »

Ce à quoi je réponds :

– Oui. Si tu te programmes dès ce soir pour qu’elle le soit, visiblement, oui, elle le sera. Tu es en train de l’écrire ce soir, ta journée de l’horreur. Elle te prend la tête, elle nous contamine la soirée même si elle n’est pas encore arrivée. Alors, cesse. Demain n’existe pas. Demain n’est pas encore arrivé. Et, si ça se trouve, demain, à 8h20, en arrivant à ton bureau, tu trouveras un billet de Thalys pour Bruxelles, une réunion non prévue, une journée loin avec tes anciens collègues que tu aimes tant. Et tu aviseras à ce moment-là. »

 

Je désirais tellement me faire agresser, pendant toutes ces années.

Je me programmais ces rencontres.

Je n’avais connu que ça, voilà.

J’ai travaillé depuis sur d’autres stimuli. Et ça me fait un bien fou.

 

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There are 6 comments

  • Hadda dit :

    il tombe bien ce texte, merci, changer de stimuli et arrêter d’appeler certaines événements

  • fannoche dit :

    La notion de choix, d’etre responsable de ce que l’on vit me parle. Je suis en travail psychanalytique et de plus en plus emerge en moi cette notion…et ça fait un bien fou. Merci de mettre en mots ces sensations.

  • Julie BB dit :

    Merci. (Oui, merci encore) pour ces précieux conseils, que je sentais sans les voir. Je les percevais sans les appliquer. Et ils se sont avérés vrais!
    Je positive mes journées, j’appelle le bonheur. Je sourie, sans raison, parce que sourire ne coûte rien, sourire dessine de jolies rides au coin des yeux, et parce que plus la journée passe, plus s’accumulent les raisons de sourire!

    C’est difficile, de se détacher de la peur.
    Mais, c’est tellement bien! Tellement bon! Tellement agréable!

    Merci William, de tous ces bons conseils, de ce partage….

  • Snail87 dit :

    pas faux !

  • karine dit :

    De bien précieux conseils, merci.

  • Karrijini dit :

    Travailler sur d’autres stimuli? Mais comment?

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