Vie quotidienne
C’est pas là que tu devrais aller, voyons…
24 août 2012
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Article inspiré par celui-ci

Ils le savaient tous à ma place et bien mieux que moi : ils ne se privaient pas de le répéter, en permanence. J’étais en formation, censé acquérir toutes les connaissances durant 39 mois pour devenir un bon infirmier, naviguant de stage en stage, entre l’hôpital, la clinique, le lycée ou la maison de retraite. J’apprenais énormément. Je comprenais beaucoup de choses sur mon futur métier dont la plus importante : je m’ennuyais ferme dans un service hospitalier « classique ». Mais ils le savaient tous bien mieux que moi, eux :
« Quand on est infirmier, le must, c’est la réa. Les mauvais vont ailleurs. »

Il n’y avait pas d’autre choix, c’était la voie royale. Comme dans mon lycée/boite à bac de curés, où les mathématiques étaient la base alors que j’étais un littéraire (j’avais un contrôle de 4h de maths, par mois, et seulement un contrôle d’histoire toutes les six semaines), je me retrouvais prisonnier d’un nouveau système excluant, broyeur et culpabilisant. Il fallait, pour être bien vu, aimer la technique (= brancher des tuyaux), faire des pansements complexes (= tu parles d’un plaisir) et s’occuper de patients avec des dossiers lourds comme en cour de cassation (= vive la souffrance judéo-chrétienne du petit soignant).

Moi, je sentais que j’étais fait pour une autre voie. J’aimais les gens. J’aimais les écouter. J’aimais leur parler. J’aimais comprendre leurs mécanismes psychologiques, intellectuels. Analyser les comportements, les répétitions, les erreurs, les leviers qu’on pouvait utiliser pour les faire changer. C’était bien joli, tout cela, mais « ça ne valait pas une infirmière en réa ». J’étais jeune. Je le croyais.

Je me suis donc interdit longtemps, ne me trouvant pas assez compétent, certains services. Je pensais ne pas avoir le niveau. On me l’avait clairement dit. Ou, plus précisément, on m’avait suggéré que je « n’avais pas le profil », ce qui n’est pas tout à fait la même chose.
Maintenant je le sais, je n’aurai jamais le profil, jusqu’à la fin de ma vie. C’est ma plus grande chance, en tout. Elle me permet de vous parler et d’avoir osé mille choses. C’est ainsi. J’ai des jours de désespoir, aussi. Ne pas être comme tout le monde, c’est parfois lourd à porter.

Il y avait cette fille, en réa cardio (où j’avais fini par atterrir, de nuit, en Alsace, parce que le poste était bien rémunéré, parce que j’avais besoin de manger et, surtout, parce que je voulais me prouver quelque chose) qui me haïssait. J’ai écrit pourquoi dans je ne sais plus quel livre. Elle couchait avec le cardio en chef et se prenait pour la femme du Premier Ministre. Ça me hérissait. Je le disais à haute voix. Elle ne manquait pas de relever mes erreurs (j’avais écrit au feutre vert au lieu d’utiliser le rouge) ni mon manque de connaissances sur la pathologie cardiaque (un infirmier se spécialise et devient incollable sur « sa » pathologie. Placez le en rhumato ou en néphro et il redevient presque vierge. Moi, j’avais choisi l’intérim et je voguais de service en service. J’étais au parfum sur plein de secteurs du corps malade. Pas à fond dessus mais plutôt à l’aise sur toutes les grosses pathologies. je n’avais pas voulu choisir.)

Une phrase de trop. La mienne ? La sienne ? Qui avait commencé ? Je démissionne. Un mois de préavis. Je trouve un poste auprès d’enfants handicapés, j’en parle au café lors de ma dernière pause avec toute l’équipe. Elle renifle de dédain. Une dernière méchanceté de sa part :
– Au moins tu auras le niveau intellectuel pour les comprendre.

Deux ans plus tard.
J’accompagne une trisomique de 18 ans pour un bilan cardiaque dans cet hôpital. Je me souviens de mes nuits, à l’étage du dessus. Du prénom de la conne. Une heure après, elle entre dans la chambre. Enceinte jusqu’au fond des yeux. Ils l’ont passé en jour pendant sa grossesse. Elle me reconnaît immédiatement. Avise la trisomique. Me parle et me pose des questions. Essaie de m’amadouer sans que je comprenne bien pourquoi. Au bout d’un long moment, qu’elle essaie de prolonger artificiellement, je décide de rentrer au Centre Spécialisé et me penche pour embrasser la trisomique.
L’infirmière blêmit :
– Mais…Mais tu ne restes pas avec elle ?
– Non. Je vous la laisse.
– MAIS COMMENT ON VA FAIRE POUR LUI PARLER ?

La trisomique m’avait regardé tristement.
J’avais souri.

C’est très relatif, les compétences.

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There are 5 comments

  • Violaine dit :

    C’est beau comme du William. Et c’est très juste.

  • fanny dit :

    Magnifique texte et touchant.

  • Céline dit :

    Ah les Réa!!! Tout un programme!!!
    Perso, je n’ai jamais complexé de n’avoir jamais eu envie, ni de réa, ni d’urgence. Dès les études, d’ailleurs… Et quand au hasard des attributions de stage, j’ai écopé de 4 semaines en réa cardio dans une clinique, j’ai compris dès la première heure que ce n’était pas pour moi:
    Le premier matin, les IDE de nuit et de jour s’échangeaient des bonbons (ça aurait pu être des billets, finalement) en fonction de qui avait « gagné le tiercé »! J’ai levé un sourcil, mais j’ai compris tout de suite que le tiercé n’avait rien d’hippique, c’était le pronostic des trois décès annoncés dans l’ordre (sur 8 lits). Premier 1/4h de stage: ambiance.
    J’ai fait mon stage sans bouger une oreille mais je me suis bien jurée de ne pas finir comme elles, cruelles et détachées!

    PS: Et pour l’instant, je tiens mes promesses!!!!

  • Michel dit :

    « Quel beau métier vous faisiez ! »
    Très beau texte en effet.

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