Vie quotidienne Voyages
Comme un étranger à Moscou
24 octobre 2017
9

Je vous préviens, ça va partir dans tous les sens, ce soir, cet article, car je suis assis sur un gros truc de compréhension et j’arrive à peine à le formuler mais je le sens, il est là. Avec l’aide de Sophie, j’ai pu venir à bout de ce qui s’est passé à Moscou ces derniers jours. J’ai presque compris. J’écris tout d’un jet, je ne relis pas. Tant pis. On y va.

J’avais tellement peur d’y aller en Russie, pour mille raisons que vous connaissez tout autant que moi, certaines réelles et d’autres plus fantasmées totalement issues de mes peurs et de mes années d’angoisse (Je vais rien comprendre au cyrillique / ils sont tous homophobes / ils sont durs / sans foi ni loi / embouteillages / pollution / mégalopole) et chaque fois mes collègues Russes me disaient : « Mais non, enfin, tu vas voir, c’est exactement comme une grande capitale Européenne… » et en ça, ils avaient totalement tort. Ce n’est absolument pas une grande capitale Européenne, ce n’est ni l’Europe, ni l’Asie et c’est bien en ça que c’est génial et complètement à part. Quel peuple, quand même. Mais je ne vais pas parler de géopolitique (même si je me sens bien plus proche de la Russie que des USA politiquement depuis un an…) car c’est pas le sujet.

Le sujet c’est que je suis tombé malade comme un chien le dernier jour. Mais genre comme un CHIEN. Un peu avant de reprendre l’avion, de rentrer en France dans ma coquille et mon monde. Alors que tout s’était passé comme sur un tapis roulant de fluidité magique depuis mon arrivée. J’ai vécu le voyage parfait pendant cinq jours.

Un truc de dingue : on m’avait dit « AHALALA La Douane RUSSE » et hop la douanière m’accueille avec un large sourire et commente mon passeport bien abîmé parce qu’il avait passé une nuit dans l’eau (vous vous souvenez ?) en me disant que c’est pas grave et que je suis le bienvenue dans le pays (?!) et puis mon chauffeur de taxi m’attend avec la pancarte à mon nom dans le hall et me demande si je veux un coca zéro frais (!! euh ben oui en fait, étrangement, ça me ferait plaisir là sur le moment…) et puis la dame de l’hôtel me dit que ma chambre n’est pas prête mais…que je peux aller faire un tour sur la place Rouge à 10 mn à pieds au bout de la rue et que quand je reviendrai, je serai upgradé. Sur la place Rouge, je…je suis ailleurs…Je fais une vidéo pour la déconne que je poste sur Facebook et deux secondes après un couple de Français qui me regardaient de loin me disent « Vous avez l’air de vous éclater… » et moi, de nier : hein ? Je suis crevé, je sors de l’avion, j’ai même pas pu me doucher, je suis pas repassé du visage et elle insiste : « Non, non, vous avez l’air vraiment heureux… »

GENRE.

Le lendemain, au bureau, j’arrive en avance (EN AVANCE ça n’existe pas sur les autoroutes à Moscou) et les deux jours se passent à merveille, je parle peu mais mes collègues captent bien et me renvoient des balles énormes, on abat un travail de dingue. Un signe qui ne trompe pas : quand je rentre le soir à l’hôtel, je tombe de sommeil, pas de temps pour la bagatelle ou quoi que ce soit. Je m’étais réservé trois jours de plus de toute façon pour visiter. Je cherche un restaurant bio pas loin de l’hôtel : il y en a un à 40 mètres. Je cherche un McDo (oui, on ne se refait pas…) et c’est la même, à deux pas.

Je rencontre des garçons, bien sûr, méfiant juste ce qu’il faut, mais je veux discuter, on se retrouve dans des lieux publics, je veux comprendre, je veux apprendre et on prend des verres, ils me racontent (ce n’est pas la joie) mais tout va bien. Je suis bien. Vraiment.

Mon collègue me fait visiter toute la journée du samedi, on va à l’Université de Moscou et les plus vieux lecteurs du blog savent à quel point (et sans explication rationnelle…) ce bâtiment compte pour moi alors que je ne l’avais JAMAIS vu de ma vie…Il était dans le header de mon ancien blog en 2004….

Le dimanche matin, je vais au Kremlin à l’ouverture (9H30 les caisses, 10h les portes, soyez matinaux, les grappes de Chinois arrivent juste après vous !) et je passe une matinée subjugué par la beauté des églises, des icônes, des murs et emporté par cette ambiance incroyable, unique. Je suis heureux, oui.

Et, alors que je rentre à l’hôtel, il m’écrit. Il ne me parlait plus depuis quinze jours, perdu dans son trip exploratoire New-Yorkais, il était parti à la recherche du temps perdu en couple et tentait de se renarcissiser dans d’autres bras que les miens, ce dont je ne lui tiens pas rigueur, nous nous connaissons à peine et après tout je fais aussi pareil, je l’approche à pas de bébé tellement je sens cette relation fragile et combien je comprends sa souffrance après avoir été trahi par son partenaire. Notre rencontre a été un miracle, cet été.

Il est là, il disparaît, je ne dis rien, il revient sans même justifier son absence, je sais que je ne dois pas demander de comptes. C’est ainsi, nous comptons en semaines ou en mois les progrès de nous deux et non en heures (le temps d’internet) ou en journées (le temps de Paris) ; je fais avec car quelque part, aussi, je l’avoue, j’ai besoin de cette approche diplomatique entre deux naufragés de l’amour ayant passé plus d’une décennie chacun à aimer et soudain à ne plus compter que sur soi. Il a été trahi, moi je suis parti mais nous sommes tous deux à prendre avec des pincettes et pourtant tellement attirés l’un vers l’autre. J’ai parfois envie de le brusquer mais je sais que je regretterai aussi vite chaque mot qui n’aura pas été pesé sur notre futur alors je me tais et je fais semblant de ne pas comprendre ses balourdes intentions quand il me sonde sans grande finesse sur mon désir d’enfant ou sur la prochaine ville que j’aimerais habiter. Il manque de subtilité sur ces sujets mais avoue avec une innocence qui me fait fondre qu’il ne sait pas y faire quand il est intéressé réellement par quelqu’un. Il change abruptement de sujet quand il obtient sa réponse et moi j’ai l’impression de valider des étapes ou de passer des modules d’amour/diplomatie en langue étrangère (ce qui est le cas, putain, on se parle tout le temps en anglais, on apprend à se découvrir en anglais, on tente de construire une histoire d’amour en anglais, en anglais, merde quoi, la langue du boulot, la langue des réunions et des power points, la langue de mes stratégies d’influence digitale, tout un poème…) et moi je me dis que décidément la vie me surprend encore et encore.

Il m’écrit et je prends cher en deux phrases. Il me ment. Je le sais. Il sait que je le sais. Je suis dévasté.

 

Je suis dans une église orthodoxe sublime et soudain je n’ai plus d’air dans mes poumons, je veux m’assoir mais il n’y a pas de foutue chaise dans une église orthodoxe alors je m’effondre contre un mur, entre des cierges et un vieux tombeau, la tête entre les genoux. Une douleur immense jaillit dans ma poitrine et je crois à une crise d’angoisse mais non. C’est encore ma vésicule biliaire. Et mon estomac qui rentre aussi dans la partie, d’un coup. Je ne suis que douleur du thorax au nombril. En un instant.

Je ne comprends pas. Pourquoi maintenant ? Pourquoi ce message ? N’interprète pas, je me répète en boucle, pense aux accords Toltèques, ne te fais pas de film, écoute ton coeur mais non, c’est mon corps qui parle désormais et qui prend tout le contrôle, mon corps qui me dévore d’un coup et me rappelle que c’est lui qui gère et qui gère si bien depuis des années, ah ah, c’est lui qui commande non mais oh, c’est quoi cette histoire de vibrer avec l’Univers et d’aller bien ? C’est quoi ton trip d’être sur un tapis roulant de bonnes choses et de vivre dans le fluide depuis cinq jours ? Tu crois quoi ? Qu’en te faisant confiance tout va bien ? Oui. Mais non, mec, on va te rappeler qui c’est qui commande ici, ici c’est la Souffrance et les habitudes, les pattern et les éternelles bonnes vieilles méthodes de torture émotionnelle et physique. On est bien venu ici pour en baver, ouais.

Sophie l’explique mieux que moi : Prendre conscience encore de ta capacité à être seul face à toi même, à te sécuriser seul, à te détacher du mental et à faire confiance à ton âme.
Il me semble que ce voyage n’a pas été longtemps préparé. C’est comme si te rendre là-bas était une évidence. Il y a quelque chose de mystique à se sentir porté, guidé, aidé dans un lieu qui au départ peut avoir des aspects hostiles.

Cela m’est déjà arrivé plusieurs fois. Dans des endroits peu rassurants ou un jour de gros gros orages et ‘l’impossibilité de sortir de ma voiture ou bien encore le jour des inondations à S. j’ai traversé la ville en bottes. les gens et les employés de la ville s’affairant à évacuer, à déplacer les voitures. et moi j’avançais les mains dans les poches de mon ciré, enveloppé d’un incroyable sentiment de sécurité. C’est comme si j’avançais sans que mes pieds touchent le sol. Au fond de moi, je savais qu’il ne m’arriverait rien, que ma maison ne serait pas touchée par les inondations alors même que tous es voisins l’ont été.

C’est mon mental qui ensuite a pris le dessus lorsque dès me soir les voisins m’ont appelée pour me dire que la ruelle était inondée.

C’est probablement la solitude et l’absence d’interactions avec ton univers habituel qui t’ont fait prendre conscience du sentiment de sécurité dans lequel tu pouvais être et du fait que l’invisible pouvait exister. 

Revenir en France ou à Paris, c’est être de nouveau dans une certaine réalité : tes parents, l’Anglais, le travail, les amis… et tout ce que cela implique d’interaction plutôt gérées par ton mental et non par ton âme…

Le message déclenche l’intoxication alimentaire qui couvait depuis la veille (bonne idée de manger du crabe dans la rue, je sais, GENIUS) et réveille la vésicule biliaire, le siège visiblement chez moi de mille angoisses. Le mécanisme à souffrir se remet en marche immédiatement et il est très, très bien huilé. Le retour en avion est un cauchemar, un cauchemar, je dois m’allonger sur trois sièges, j’ai peur que l’équipage me fasse débarquer en urgence en Pologne, je serre les dents, je fais un malaise vagal en attendant ma valise, je serre encore les dents pour rentrer chez moi, je ne veux pas lâcher avant, pas lâcher avant putain, je veux être chez MOI. Je veux souffrir chez MOI.

Vous ne pouvez pas imaginer le renoncement, la honte et la profonde souffrance morale que c’est pour moi d’appeler le SAMU à deux heures du matin, quand la douleur est trop forte. Infirmier je suis, infirmier je reste : accepter de me faire soigner, c’est pire que tout, c’est le lâcher prise total, c’est ce que je déteste le plus. Les entendre parler, rire, me pousser sur un brancard, les voir me perfuser, me masser, me déshabiller, la honte absolue.

Des heures plus tard, je quitte l’hôpital. Livide, épuisé, je m’endors dans mon lit et me réveille au petit matin, douloureux à l’épaule, m’étant endormi sur les électrodes que je n’avais pas pris la peine d’enlever. Je flagelle dans la douche, je tiens à peine debout mais merde, je suis chez MOI. Je suis chez MOI.

Le combat entre mon âme qui croit, qui veut, qui aime, qui n’a pas peur, qui avance, qui donne, qui reçoit,  qui glisse dans la vie, qui provoque et assimile et…ce corps / mental qui ne veut pas que ça aille bien et le signale à chaque fois d’une immense douleur, comme une étape avant de passer à autre chose. La dernière fois que j’avais souffert autant, c’était le déclencheur qui m’avait fait acheter l’appartement.

Et là ? Là, je sais. Que tu le veuilles ou non, chère vésicule, cher William charnel, je reprends des études en 2018. Oui, je veux continuer à bosser là où je suis mais oui, désolé, tu vas enfin dépasser les bases de pourquoi tu es venu sur terre. Tu as soigné, tu as accompagné, tu as accouché, tu as tenu la main : il est temps désormais que tu fasses tout ça dans un cadre bien plus large et bien plus fou encore que ce que tu croyais. On t’a donné un nom d’école. On t’a envoyé des personnes pour t’en parler. Et tu l’acceptes. William, sa vésicule et son estomac, William, son Karma et ses instants de bonheur, William, son Anglais et son futur chat attaqueront 2018 avec un cahier et un stylo à la main. En train d’apprendre à devenir…médiateur.

Médiateur. J’ai prononcé le mot à voix haute plusieurs fois la semaine dernière.

Médiateur.

Et ça tombe bien, j’avais le médiastin en feu depuis avant-hier.

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There are 9 comments

  • Myster.i dit :

    Comment souvent, encore une grosse claque… Courage. Et merci.

  • Mi dit :

    Je suis impressionnée par ce talent à la mue…

  • Laurence dit :

    Waouh ! Encore une fois je vous envie d’oser accepter tout ce qui se passe en vous et autour de vous. Un tout autre niveau (plus petit, je pense 😉 ) j’ai repris mes études l’an dernier. Elle se termine. C’est génial de pouvoir le faire, profitez en bien. Bravo.

  • Quine dit :

    Je te suis, très majoritairement en silence, depuis des années (tu es celui qui m’a fait entrer dans l’univers des blogs). Tes écrits me parlent, toujours. Et Là … j’ai moi aussi démarré une formation de médiateur en septembre. Elle remue beaucoup de choses en moi, éclaire ce que je suis, et me fait grandir. Je te souhaite d’y prendre autant de bonheur que celui que j’y trouve !

  • ZWP dit :

    quel récit puissant… alors c’est parti pour 2018!

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