Vie quotidienne
Comment ils faisaient, avant, sans internet au boulot ?
21 février 2013
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Photo de mon premier badge pro, à Paris.

Je crois que j’ai réellement commencé à avoir un problème d’addiction au web dans les dernières semaines de ma vie en blouse blanche, quand je bossais en maison de retraite et que l’ordi était installé au sous-sol, dans le poste de soins. Il me fallait prendre l’ascenseur et disparaitre de la vue de tous pour arriver à me connecter, quand ça marchait (fin 2008) et aller sur…Facebook. Je n’avais pas d’iPhone, à l’époque, donc rejoindre un pc était ma seule façon de checker mes mails ou de lire ce qu’il y avait d’important à lire. Je ne me souviens pas vraiment de Twitter, à ce moment-là.

Des années plus tôt, je me souviens de boulots d’infirmiers, sédentaire, dans des bureaux, où il n’y avait aucun ordinateur. De 1995 à 2004, j’ai pu passer des semaines de 35/39 heures entières sans voir un écran de la première à la dernière minute. Et là, il y a trois minutes, je me demandais :
– Mais qu’est-ce que je FOUTAIS donc toute la journée, sans internet ?

Et bien je crois que je bossais. Et que je m’ennuyais. La vie en service de soins n’est pas de tout repos et je ne sais pas à quel point elle est compatible avec une infirmière connectée (c’est te dire le temps qui a passé depuis mes dernières missions) mais il me semble difficile d’aller voir ses mails quand tu es en plein milieu d’un pansement d’ulcère variqueux, même si ça te démange. Je bossais au bloc, je bossais en cardio, et je me revois et me pose vraiment la question : mais je faisais quoi de ma journée sans web, vraiment ? Quand j’avais cinq minutes de pause, je devais bien me poser quelque part et attraper un vieux magazine people qui trainait par là. Ou m’assoir dans une chambre avec un patient jeune et sexy sympa, pour papoter deux minutes. Je ne me souviens plus. Il y a eu toutes ces années avant Web, de ma naissance à l’arrivée de l’ADSL, en gros (décembre 2001, en ce qui me concerne) et puis l’arrivée de l’iPhone dans ma vie (décembre 2008, j’ai cédé tard) qui a marqué un pas supplémentaire dans ma vie de trop connecté.

J’ai pile au même moment quitté la blouse pour devenir journaliste et me retrouver devant mon premier bureau, assis toute la journée, face à un écran. J’ouvre une parenthèse : j’avais quitté le mal de dos et les jambes lourdes pour découvrir le mal au coccyx et les migraines, chaque métier entrainant ses nouveaux troubles physiques, à ma grande stupéfaction. J’avais même dû m’acheter un coussin adapté, les premiers temps, tant mes fesses n’étaient pas habituées à coller la chaise huit heures par jour. Je souffrais réellement, dans mon corps, de rester assis, moi qui venait de passer 13 ans debout. Ça me faisait halluciner.

J’ai le souvenir d’un taf en intérim à la préfecture de Nanterre, je tenais l’infirmerie (beaucoup de passage pendant l’année, car il y a un TGI en sus de la préfecture mais mort pendant l’été) et c’était l’été 2000, j’étais monté à Paris pour deux mois. Le pc de l’infirmerie, non connecté au web, était éteint pendant un mois entier et j’avais donc, à ma disposition, un bureau, une chaise et une sympathique petite infirmerie pleine de placards et de compresses. Je voyais un à deux patients par jour au grand maximum. La ville était vide. Je devais m’organiser pour ne pas dépérir. En quittant Les Lilas où je résidais, j’achetais le Parisien au kiosque car mon temps de trajet (40 minutes) me semblait un monde. En arrivant à Nanterre, je prenais Libé et puis je le lisais super super super lentement, en faisant durer le plaisir, prenant des pauses café, jusqu’à midi mais c’était l’été et il n’était pas bien long. Entre midi et deux, je passais dans une petite librairie que j’avais repérée et je m’achetais un roman en poche, écoutant les conseils du propriétaire, il me décevait rarement. Je le commençais devant mon sandwich à 12h30 et le lisais sans interruption jusqu’à 18h. Là, je reprenais le RER et achetais le Monde (édition du Soir) pour mon trajet retour et le repas du soir et, s’il en restait encore, pour le coucher, où généralement je finissais mon livre tardivement.

Et le lendemain, je recommençais.
Deux mois, comme ça.

J’ai eu aussi un boulot d’infirmier à Toulouse, début 2000, en usine, un fabricant d’avions ou de moteurs d’avions, je ne sais plus. Je remplaçais une fille malade, gros cancer, j’étais là officiellement pour trois semaines mais on savait que j’allais rester plus, on attendait sa mort. Je n’avais pas le droit de toucher à quoi que ce soit en son absence alors le médecin m’allumait l’ordinateur, tapait le code (il ne voulait pas que je le connaisse par cœur) et me laissait jouer au solitaire ou imprimer les mails de l’infirmerie. Il n’y avait pas de navigateur web. J’ai un souvenir très précis. J’avais un cd que j’écoutais en permanence, à l’époque, c’était Nick Drake, Way to blue.

Je passais mes journées le casque sur la tête, à jouer au solitaire. Quand un mail arrivait, rarement, c’était tout un cérémonial, j’avais enfin quelque chose à faire, je sautais dessus, l’imprimais puis le découpais pour le faire entrer dans un protège-document que je glissais au médecin. Il signait le mail après l’avoir lu puis me le rendait et je le rangeais dans un classeur, à la bonne date. J’archivais les mails sur du papier, dans des classeurs, classeurs rangés dans une étagère ignifuge. Énorme. Même moi, je trouvais ça débile, à l’époque. Le médecin ne voulait pas que je soigne les patients, c’était la vieille école, il voulait tout faire lui-même. J’avais juste à sortir et présenter les dossiers. Et écouter du Nick Drake.

Quand je travaillais avec les enfants handicapés (en Alsace, au Pays Basque), je n’avais pas internet non plus (2001 à 2003) et toutes nos transmissions se faisaient à l’écrit, sur de gros cahiers noirs (dont j’ai parlé un jour ici, quand ils devenaient des pièces à conviction). Je n’avais pas vraiment de temps libre, il y avait beaucoup de boulot. Quand j’avais besoin d’être seul, j’allais dans mon infirmerie et je rangeais les médicaments. Ça m’occupait. Ou je regardais des catalogues de matériel professionnel. J’ai toujours adoré ça. Et puis, quand j’avais fini de tourner en rond, je partais rejoindre les enfants, pour jouer ou leur donner à manger. J’évitais tant que possible de m’attacher à eux car j’avais remarqué que j’étais celui qui faisait les piqûres, les pansements, enlevait les points ou forçait à ouvrir la bouche pour avaler les médicaments : ils avaient du mal à me voir dans deux rôles distincts et ne savaient plus si j’étais un gentil ou un méchant. J’ai plus tard eu le même problème avec les vieux, en maison de retraite. J’évitais tant que possible de m’attacher à eux car j’avais remarqué qu’ils mouraient, les cons. Un toutes les trois semaines, en moyenne. Arrache-cœur.

Photo de mon badge pro en cours, neuf ans plus tard. Je sais, mon article du jour est un peu décousu, pardon.

1776 lectures pour cet article. Merci pour votre fidélité.

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There are 3 comments

  • ally dit :

    Je bosse dans le web ou presque depuis toujours. En tout cas toujours avec un PC non loin de moi. Quand soudain j’ai réalisé qu’il y a des métiers comme coiffeurs où non.. tu bosses et quand tu es en pause, ces gens là ne sont pas forcément hyper connectés. Ils font simplement autre chose. Mais j’avoue que je me suis posée la question : comment ils font ?

  • Céline dit :

    Je suis toujours IDE et chez nous l’accès à FB est bloqué sur les PC du boulot mais de toute façon, c’est rare d’avoir le temps de se poser dessus… D’autres sites sont accessibles mais il faut rentrer son code toute les 5 mn, j’imagine pour nous décourager ou nous tracer donc, ma foi c’est pénible…
    De toute façon, nous passons la journée à pianoter sur les PC puisque désormais les “pancartes” (courbe de température pour parler plus universel) sont informatisées, les transmissions etc…
    Alors que fait on à “la pause”? Ben déjà, on essaie d’avoir une pause… Et si c’est possible, on essaie de la synchroniser avec son ou sa collègue parce que c’est plus sympa de boire son thé à deux… Et quand je suis toute seule, je me pause quand même et je dégaine mon roman de poche, ou mon magasine Première (je suis abonnée papier, j’aime bien être “pré-historique”)…
    J’ai lu “Quel beau métier vous faite” une nuit en transplantation, je me souviens…

    Je lis beaucoup moins depuis FB et Cie… Alors, si je n’avais pas ma maison de campagne déconnectée et quelques moments calme au boulot, je crois que je serai plus connectée et lirais plus du tout… Dommage, non?

    Toujours des bises très polies…

  • jojo dit :

    Moi, je ne pourrais pas passer la journée sans lire mes mails. Dès que je m’ennuie (souvent), j’en ai besoin comme on a besoin de s’aérer la tête, d’ouvrir la fenêtre et de respirer une grande goulée d’air frais. Je m’ennuie beaucoup, dans mon travail. J’ai besoin de respirer. Si on me coupe Internet, je m’ennuierai toujours autant et j’aurai l’impression d’asphyxier.

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