Vie quotidienne
Complètement nu, au soleil
14 février 2004
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Longtemps j’ai cru que ma saison préférée était l’hiver, parce qu’elle me permettait de piocher avec délice dans ma garde-robe. Me trouvant gros et détestant l’été, j’avais tendance à ne m’acheter que de larges pulls, des chemises à manches longues et plein plein plein de pantalons en velours. C’était super pratique quand venait le mois de juin, vous imaginez. Je n’avais rien à me mettre et je pestais d’avoir à enfiler un gros pull par-dessus mon polo pour camoufler mes (soi-disant) ignobles rondeurs.

Arrivait l’automne et je revivais. Les couleurs sur les arbres, les feuilles dans les caniveaux, les premières petites vestes qu’on prend le matin, pour les enlever au déjeuner de midi, lorsqu’il fait trop chaud. On revient avec ou sans, car parfois elle est restée sur la chaise du bureau. Tout cela n’a pas grande importance, il fait encore si bon jusqu’au jour où… merde, le froid est là, j’aurais dû regarder la météo ce matin, quelle galère, je vais me geler sur le chemin du boulot. Un coup d’œil sur le web pour vérifier qu’il y a bien un Célio dans l’arrondissement, achat vite fait bien fait d’un petit pull noir pas cher, col en V, qui s’abîmera au premier lavage mais qu’importe : le retour de la pause déjeuner ne se fait pas frigorifié, l’hiver est venu d’un coup.

J’aimais l’hiver, je pouvais le crier sur tous les toits, faire le malin, même, rares sont les gens qui aiment porter une écharpe, des moufles et avoir le nez rouge après deux cents mètres de marche. Moi, je me vantais de ne pouvoir vivre sans la panoplie.

Et puis en 2007, j’ai entamé l’année de mes 35 ans. Pour la première fois de ma vie, cette saison hivernale me semble interminable, insupportable. J’arrive au boulot tôt, le matin, vers sept heures, et il fait encore nuit. Je repars vers dix-neuf heures et il fait déjà nuit depuis… pfiuu… la moitié de l’après-midi. Les week-ends sont pluvieux, forcément, mes jours de repos se passent rapidement, occupé à bosser sur d’autres projets. Aucune envie de prendre le RER pour aller m’oxygéner dans un parc à une heure de Paris, je rêve de Biarritz ou rien. Fatigue morale, intense, insidieuse ou éclatante, alors que je suis plutôt heureux, plutôt comblé, plutôt pas dans le rouge le dix du mois (le vingt, oui, monsieur le conseiller financier, on avance, on avance !). Fatigue nerveuse, fatigue émotionnelle. Je pensais aller voir le toubib, l’autre soir, et puis soudain, une lueur d’espoir. Inattendue.

Normalement je finis le tour des cachets à 18h. Je passe de chambre en chambre, prendre les tensions, poser les thermomètres, donner les anti-douleurs, vérifier que tout va bien. Je démarre à la 401, au quatrième, vers 16h30 et je finis par la 004, au rez-de-chaussée, presque deux heures plus tard. La chambre de mon dernier patient donne sur un palier qui mène au jardin. Je prends toujours le petit raccourci qui passe par dehors, hiver comme été, même si je ne porte que ma blouse, même s’il fait -40 dehors, histoire de sentir l’air frais sur ma peau, histoire de sentir l’extérieur, la vraie vie, un instant, avant de rentrer dans la dernière chambre.
Une bouffée de la vie du dehors qui continue tout le temps alors qu’elle semble un peu figée, chez nous, dans nos chambres. Hier soir, dans le jardin, je me suis arrêté, d’un coup. Au dessus du mur, tout en haut, je ne voyais pas la lune pour la première fois depuis des semaines. Le ciel, d’habitude tout noir, était encore violet. Je voyais même un dernier trait de jaune orange sur le toit de la maison d’en face. On aurait pu en rester là si un oiseau n’avait pas pépié pile à cet instant.

J’ai penché la tête en arrière, pris une longue aspiration d’air frais, chair de poule sur tout mon bras, ma nuque et les yeux fermés, immobile, j’ai respiré longuement comme pour la première fois depuis des mois, emplissant mes poumons d’un air glacé. J’entendais l’oiseau, je revoyais le crépuscule, cela ne pouvait signifier qu’une chose, les mecs : le printemps revient, putain, le printemps revient. Je le sens en moi : ces trois mois à venir vont être mon accélérateur de particules positives, direction le bonheur du plein été. Mes trente-cinq ans, là, en juin, je veux les vivre sur ma terrasse, au petit matin, un jus d’orange à la main. Je veux louer un scooter pour faire mille fois le tour d’un Paris déserté, et sans casque si je le souhaite. Je veux regarder les touristes se perdre dans le Palais Royal et porter des espadrilles dans le métro. Je veux lire le journal, difficilement trouvé car tous les kiosques seront fermés, je veux me coucher la fenêtre ouverte, je veux revoir tes mollets sous ton pantacourt, je veux lire le cahier d’été de Libé et voir passer le quatorze juillet d’en haut des Champs. Je veux râler devant les rediffusions de l’été, râler parce que tu as oublié d’acheter des glaçons, râler parce que il n’y a plus de charbon pour le barbecue.

Ça y est, je viens de le comprendre, il n’y a que les gamins et les jeunots pour aimer l’hiver. A mon âge, désormais, on connaît le prix de la vie : l’été est une saveur d’adulte et je sens que le mien, cette année, pile celui de mon mi-parcours, sera le premier que je vivrai passionnément. L’été arrive, vous ne le sentez pas ?

1337 lectures pour cet article. Merci pour votre fidélité.

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