Vie quotidienne
Condamné à faire souffrir ?
3 juin 2014
12

“Il est bon de suivre sa pente, pourvu que ce soit en montant”
André Gide, Les Faux-Monnayeurs.

C’est dans l’abnégation que chaque affirmation s’achève. Tout ce que tu résignes en toi prendra vie. Tout ce qui cherche à s’affirmer se nie; tout ce qui se renonce s’affirme. Le possession parfaite ne se prouve que par le don
André Gide, Caractères.

Je pense désormais que nous sommes exposés à vivre en permanence des expériences ultra-simples, répétées sur un même schéma sous diverses apparences, ne proposant au final que deux choix : la voie du haut, la voie du bas.
La voie du haut est celle qui nous emmène sereinement à la mort (j’en parlais déjà ici)
La voie du bas, la plus amusante sur le court terme, est celle qui nous pousse à revivre bêtement ce que nous avons déjà vécu dans une vie antérieure. La précédente ?

G. m’est envoyé fin 2012. Nos routes se croisent. J’ai depuis quelques temps perdu ma boussole. Je ne sais plus où j’en suis.
Je ne prête pas trop attention à lui. Je commence à m’intéresser à lui quand son amie, désireuse de le “placer”, me le “vend” en quelques phrases :
– Il est sérieux, stable, aimant. Il cherche du sérieux, du stable, de l’aimant.

Je ne sais pas quel rouage malsain cette phrase débloque dans mon cerveau mais je décide en un instant, alors que tous les clignotants sont au rouge et que clairement la pente est devant moi, la pente, que dis-je, la piste noire tout schuss vers les ennuis et la souffrance (de l’autre et donc de moi, par ricochet) de foncer dessus. Je séduis. Je conquiers. Je passe à autre chose.
Puis, peu de temps après, je rappelle. Je conquiers. Et je passe de nouveau à autre chose, avant de rappeler de nouveau, uniquement quand je le souhaite, comme je le souhaite.

Le reste de l’histoire est à sens unique : le mien, celui que j’ai choisi. La fin est douloureuse, encore à ce jour. J’en parle ici.

Ayant juré que cela ne m’arrivera plus jamais, devant Florence, celle-ci me coupe :
– Prépare-toi donc à le revivre. Tu n’as rien compris. Si tu jures que ça n’arrivera plus, c’est garanti que ça te reviendra en pleine figure, sous une autre forme. Tant que tu n’auras pas compris en quoi tu as pris la mauvaise pente, tant que tu n’auras pas analysé pourquoi tu l’as prise et pourquoi elle t’a causé tant de plaisir et tant de souffrance, tu es condamné à le revivre, sous une autre forme. Dans peu de temps. Et tu ne verras rien venir.
– Mais je te jure que je n’agirai plus jamais comme ça.
– Et je te promets que si tu parles comme ça, tu vas agir de nouveau de la même manière.
– Je ne comprends rien.
– Je sais. Mais tu verras sur le moment.

Et, de fait, six semaines plus tard, sous une autre forme, plus charmant, plus séduisant, mais totalement fucked-up / démoniaque, F. débarque.
Je merde à mort (bis).

Je mets trois mois à m’en sortir.

Je jure de nouveau que j’ai compris, que je n’agirai plus comme ça.
Florence sourit.
Elle ne dit rien mais cette fois j’ai réellement compris.
Oui, elle a raison, encore et encore, je vais le revivre à nouveau car tout en moi est prêt, de nouveau, à souffrir, toujours sur les mêmes bases, toujours sur les mêmes questionnements et toujours, principalement, toujours sur les mêmes peurs et manque d’amour en moi. La porte est ouverte : soit j’attire celui qui souffre des mêmes maux que moi et je vais lui faire payer cher en lui reprochant notre gémellité émotionnelle, soit j’attire celui qui se repait des souffrances causées par ces maux et je vais payer cher de ne pas avoir admis puis aimé mes failles et mes peurs, nécessaires à mon chemin de vie.

Je finis par gicler F. de ma vie, froidement, d’un SMS. Non sans avoir bien souffert. Mais je le fais. Et je me suis regardé froidement souffrir. Je me voyais mal choisir ma pente. Je m’entendais merder à mort. Je savais ce que je faisais mal, peut-être pour la dernière fois. Je me regardais comme dans un film, ni tout à fait moi, ni tout à fait un autre. Mais pour la première fois je me regardais souffrir. Et je me refusais ce sale plaisir-là, cet opium à cent mille balles, mais cet opium quand même.

– Je crains de nouveau d’agir comme j’ai agi.
– Ah, on avance !
– Mais est-ce que ça va s’arrêter ? J’ai peur de moi. Je me déteste quand ça m’arrive…et que j’agis comme j’ai toujours agi. C’est enfermant.
– C’est libérateur, aussi, d’identifier une nouvelle peur. Tu l’as devant toi. Observe-là. Caresse-là comme un bon gros matou qui prend trop de place sur tes genoux. Un bonne grosse chatte qui te gêne mais qui fait partie de ton histoire. Tu voulais t’en débarrasser en l’abandonnant sur le bas-côté de la route. Faire comme si elle n’avait jamais existé. Cela ne marche pas comme ça. Tu dois reconnaître la place qu’elle a pris dans ta vie, l’amour que tu lui portes car votre histoire ensemble remonte à loin. Et une fois que tu es au clair avec ce qu’elle t’a donné, en émotions négatives et positives, aime-là pour ce qu’elle est et pose-la sur le plancher. Tu continueras à te promener dans l’appartement, de pièce en pièce, et elle vivra sa vie, pas très loin de toi.
– Je fais quoi, désormais, si ça se reproduit ?
– Ca sera différent. Tu as identifié ce qui te faisait peur et le plaisir que tu ressentais dans cette peur. Tu vas trouver d’autres plaisir.

Et, soudain, il débarque. J’en parlais hier ici.
Tout est neuf. Ou presque. Je ne donne que le meilleur de ce que j’ai compris. Je ne reçois que le meilleur de tout ce que j’ai rêvé de recevoir.
Cela semble presque indécent : je suis plusieurs fois tenté de fuir le bonheur de peur qu’il ne se sauve, de me dire qu’il y a over the rainbow toujours plus haut le soleil above, mais le bonheur est sain, le bonheur est aimant, le bonheur est sans histoire. Il est, tout simplement et il me veut, tout aussi simplement.

De manière plutôt amusante, le passé ressurgit alors, en plein bonheur, mais le gros chat est devenu un chien. Tenu en laisse par un homme séduisant. Je me laisse un peu avoir pour le plaisir de souffrir un peu (on ne se refait pas) mais, dans le fond, je ne suis pas dupe et je m’accroche à mon bonheur.

Une seule question m’obsède : pourquoi le malheur a-t-il meilleur goût que le bonheur ? Plus relevé, en tout cas ?
Peut-être est-ce seulement mon palais, habitué très jeune à une alimentation peu variée, peu aimante, trop salée ?

Je devrais en parler plus aux autres pour savoir de quoi ils se nourrissent.

282 lectures pour cet article. Merci pour votre fidélité.

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There are 12 comments

  • gump dit :

    tu m’éclaires
    je me brûle les lèvres et le palais en mangeant, quelle que soit la nourriture

  • gump dit :

    pour moi, oui tu es clair, ça me parle

  • gump dit :

    Enfin, on ne comprend que ce qu’on veut , je viens de me rendre compte que j’avais lu comme titre : “condamné à souffrir?” 😀

  • Muriel dit :

    Je crois que le bonheur est la seule chose qui puisse véritablement durer éternellement, mais à la seule condition qu’on ne cherche pas à le faire durer, justement… Le fuir ou vouloir le mettre sous cloche, dans l’illusion de le garder intact et à jamais, et pffft, dans les deux cas, il disparaît… Car comme il est en perpétuel mouvement, et en perpétuelle transformation, il ne peut s’épanouir que quand on lui fiche la paix et qu’on le savoure à chaque seconde, sans réfléchir à la seconde suivante… Facile à dire, je sais… Personnellement je lui trouve une saveur bien meilleure que le malheur, que je ne trouve ni plus épicé ni plus excitant. Il est vrai en revanche que les saveurs du malheur et de la souffrance sont parfois si connues qu’on y retourne souvent, comme on retourne au MacDo tout en sachant qu’on ne sera pas correctement nourri, qu’on va trouver ça dégueu finalement, et qu’on aura faim une heure après… Mais c’est du connu. L’ego adore ce qu’il connaît et comme il très con, il s’imagine toujours que par une sorte de miracle invraisemblable le menu big mac va subitement se transformer en un mets délicat et aux saveurs merveilleuses. Il est con l’ego… Je vis des choses similaires, depuis quelques temps… Je butais et je butais encore et puis, là, ça se débloque… Je vois des schémas connus se reformer sous mes yeux, encore parfois. Je les observe, je ne les juge plus, je ne me juge plus, et bien souvent, au lieu de se concrétiser, ils se dénouent, ils se dissolvent… Je ne suis plus en colère contre ceux qui croisent ma route et qui parfois me maltraitent un peu aussi (parce que je les laisse faire… enfin, parce que je les laissais faire…). Ils sont là pour m’apprendre des choses, je suis là pour leur en apprendre aussi. On apprend ensemble, parfois en se cognant, parfois en se caressant. Et oui, ça s’est souvent fait dans la douleur, pour moi aussi… Aujourd’hui j’apprends plus en douceur et je m’émerveille de cette douceur chaque jour. Je n’ai plus aucune envie d’aller au mac do, en revanche je goûte à des plats que je n’avais jamais vus ou qui ne m’auraient pas tentée auparavant. J’essaie, j’ouvre des portes, je regarde, j’hume, je touche, je tâtonne encore pas mal, mais tout est doux désormais, tout passe en douceur, même les douleurs, celles qui sont encore là, tout au fond, les résidus qui ont échappé aux précédents décapages… Et moi aussi je change d’alimentation, tout en douceur là aussi, je veux parler des fruits et des légumes, des conseils d’une certaine Irène et des changements que cela apporte aussi à ma vie. Tout marche ensemble, pour ce qui me concerne en tout cas : un meilleur respect de mon corps, de ce que j’autorise à entrer dans ma bouche, un meilleur respect de tout mon être et de ce que j’accepte ou refuse désormais, avec calme. Je ne tolère plus la plupart de mes anciennes nourritures. Il en va de même dans mes relations. Avec douceur et amour. Pour moi et pour les autres. Lentement mais pas à pas, prudemment, chaque jour un peu plus sûrement… Et le bonheur qui s’installe peu à peu, à demeure… ou plutôt, qui reprend ses aises, qui reprend sa place, car il a toujours été là, c’est moi qui m’en cachais… On en met du temps à comprendre tout ça, à dénouer tout ça, mais on y arrive… Profitez bien de votre côté, William, et savourez de bon appétit ces nouveaux mets délicieux… 🙂

  • Franciscain dit :

    Oui cela correspond a ce que comprends moi aussi.
    Il ne suffit pas de dire qu’on ‘a compris la leçon mais il faut démontrer par ses choix et actes qu’on l’a comprise.
    Sinon l’obstacle reapparaitra.

  • Iman dit :

    Très parlant, cela fait écho…
    Merci de partager avec nous ces “histoires”
    (une fidèle lectrice discrète)

  • Marie dit :

    Moi, je n’ai pas tout compris. Ce n’est pas grave, je le garde pour m’en resservir un jour où je serai prête à le comprendre. Il y a des choses, comme ça, qu’il faut faire vieillir un peu pour qu’elles nous nourrissent.

  • fannoche dit :

    Oui ben moi qui trouvait le temps long parce que tu (vous?) n’ecrivais pas, avec ce texte j’ai de quoi reflechir pendant quelque temps. Tu m’eclaires sur certains points de ma vie…très interessant ce que tu écris.
    Merci!

  • Hadda dit :

    j’ai goûté et re-regoûté
    ça a duré deux ans, un an, puis six mois, puis deux mois pour me rendre compte que dans ces rencontres je revivais un vieux scénario de je vais soigner sa colère, ses peurs, de comprendre que même si je ne le reconnais pas j’aime être celle qui va sauver
    alors un jour je crois que du premier regard je dirais non merci et que je me donnerais la chance de vivre un amour simple
    oui voilà ma demande un amour simple, donnant-donnant

  • Corinne dit :

    Tant que tu n’as pas compris, on te ressert le même plat… Après, à toi d’éduquer tes papilles, ça va avec le reste du corps et de l’esprit. C’est ce que j’expérimente.

  • Vic dit :

    Mais d’évidence le bonheur , simple , puissant , donne une saveur merveilleuse à la vie .

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