Cinéma
“Dans la brume” & “La nuit a dévoré le monde” : six ans plus tôt…
14 mars 2018
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Mon nom est au générique de deux films, en ce moment, “La nuit a dévoré le monde” (en salles depuis peu) et “Dans la brume” (sortie le 4 avril) et j’aimerais vous raconter la petite histoire, ma petite histoire, au tout début de deux projets cinématographiques français…et non des moindres.

Il y a six ans (ce doit être l’été 2012, je pense, mais rien de bien sûr sur l’année) (edit : c’est de l’été 2011 dont nous parlons, après vérification de mon Google Agenda) Guillaume Colboc, un très jeune producteur qui a pas mal bossé avec Mathieu Kassovitz et que je connais depuis quelques années, me réunit avec une femme que je ne connais pas, Coline Abert, elle-même toute jeune wanabe scénariste, et nous propose d’écrire, tout au long de l’été, un blockbuster à la française, un film de genre, sur une idée simple : Paris coupé du monde, Paris envahi, le Paris que nous connaissons tous, dévasté ou détruit, bref Paris en mode Science-Fiction pour un film français bien de chez nous réalisé par Dominique Rocher, un (aussi) jeune réalisateur prometteur qui pour le moment n’a pas encore signé de long métrage mais est déjà auréolé de pas mal de good buzz après un ou deux films promotionnels.

Guillaume ne veut pas nous brider : la consigne est simple. Paris est coupé du monde. Laissez votre imagination galoper, les enfants.

Il a lu mon livre d’anticipation, un peu plus tôt dans l’année (“Le chemin qui menait vers vous“, peut-être le roman dont je suis le plus fier…et qui ferait un incroyable film si vous avez 70 millions à dépenser) et pense que je suis l’homme de la situation, du moins pour dégager un peu le terrain. Je bosse encore chez Universal Music à ce moment-là mais je m’apprête à partir et donc suis assez dispo pour écrire. Nous enchaînons quelques réunions préparatoires dans les locaux d’Universal (la fameuse salle gigantesque du RDC) et puis Coline et moi nous lançons dans le grand bain, lors de sessions brainstorming chez elle ou chez moi. Je n’ai jamais travaillé à deux avec quelqu’un (hormis la douloureuse expérience du roman cité plus haut) et cela se fait très naturellement : nous nous faisons confiance mutuellement, nous rions beaucoup, nous parlons sans cesse de nous, de nos histoires, de nos vies, avant de replonger dans le travail.

L’histoire se construit facilement, avec quelques moments de doute, surtout sur l’ampleur des moyens qui devraient être mis en oeuvre si d’aventure notre scénario devenait réalité mais Guillaume Colboc, le producteur, nous demande ne de pas nous soucier de budget ou de ne pas nous limiter alors nous nous en donnons à coeur joie : hélicoptères, courses poursuites, explosions, un vrai Avengers dans Paris.

Guillaume demande à lire notre version après trois semaines de boulot, la veille du rendez-vous, mais nous ne voulons pas. Nous l’imprimons en trois exemplaires et nous nous retrouvons tous chez Guillaume où se trouvent Adrien, son associé, Dominique, le réalisateur et pas mal de stress dans la pièce. Les trois hommes s’isolent chacun avec leur cinquantaine de page dans un coin du vaste appartement bourgeois avec vue sur le 7ème pendant que Coline et moi nous rongeons les ongles sur le balcon, mi-angoissés, mi-hystériques.

Au bout d’une trentaine de minutes, les garçons reviennent. Dominique n’est pas enthousiasmé (il ne le sera jamais par aucun des 67 projets suivants que je lui soumettrais par la suite, préférant creuser son propre sillon et ayant bien raison : c’est un auteur, il est doué, il ne sait pas ce qu’il veut mais il sait très bien ce qu’il ne veut pas faire. Son film est extrêmement personnel et donc profondément universel, une vraie réussite, les critiques sont bonnes et elles ont raison), Adrien ne dit rien mais sourit et Guillaume, lui, a déjà une calculatrice dans la tête. Les hélicoptères, c’est un million, les explosions, c’est deux millions, la tour qui s’effondre, c’est génial mais c’est deux millions de plus, etc. Bref : TROP CHER MON FILS.

Coline et moi repartons alors dans une deuxième version, plus allégée, moins chère, moins personnelle aussi, dans une optique plus familiale et probablement plus “diffusable sur TF1” (sans que cela soit une critique, je suis très bon public des films commerciaux…quand ils sont bien faits !). Trois semaines de travail de plus, trois semaines à rogner, à couper, à transformer et vous ne pouvez pas savoir à quel point c’est dur, quand on a commencé à vivre dans une villa avec piscine, de devoir abattre des murs ou ajouter des cloisons pour vivre dans un T3. C’est la vie mais parfois la vie fait chier.

Nous leur remettons notre deuxième version dans un tout autre état d’esprit que la première fois : “Soyons FERME et c’est à prendre ou à laisser”. Ni elle, ni moi ne voulons transiger avec ce que nous avons rendu et nous considérons que downsizer une nouvelle fois le projet serait une trahison de notre vision et de notre plaisir de spectateur. C’est ça que nous vous donnons, ça et rien d’autre. Ah, la naïveté des auteurs qui n’ont jamais eu à écrire pour ceux qui tiennent le chéquier…et ils sont nombreux à le co-tenir, ce chéquier, dans le cinéma.

Très vite, le constat tombe : oui, le rendu est bon. Oui, l’histoire coûte moins cher. Oui, ça serait un super film. Mais non, ni Guillaume, ni Dominique ne sont satisfaits et ne veulent s’engager sur cette histoire. Coline et moi les regardons avec un vague mépris, façon artistes incompris, genre “VOUS NE COMPRENEZ RIEN À L’ART BANDE DE NAZES”. On se quitte tous bons amis et je crois même me souvenir avoir touché un petit chèque au passage, mais pas sûr. Je travaille avec Coline sur d’autres trucs, des projets à elle, mais rien ne prend vraiment et je la perds de vue, de manière assez triste, j’ai même l’impression qu’elle veut couper les ponts avec moi, ça me fait du mal car j’ai adoré bosser avec elle. Elle part à Los Angeles, vit une folle passion avec un mec là-bas et disparaît de ma vie.

Je revois Guillaume Colboc régulièrement et souvent par hasard, à une avant-première de Skyfall, à une projection de Gravity, nous prenons un café par an pour nous raconter nos vies respectives, j’aime beaucoup ce garçon, c’est quelqu’un qui dégage une énergie positive communicative, j’ai envie de le faire sourire, bref, nous gardons de bons rapports. Pareil avec Dominique Rocher qui suit son bonhomme de chemin et avance, je cesse cependant de lui proposer des projets car il les écarte tous les uns après les autres (certains étant excellents !) et je n’ai pas envie de me fâcher pour si peu avec un garçon que je respecte énormément. L’avenir nous prouvera que Guillaume Colboc avait eu du flair : Dominique a réalisé un excellent premier film…et celui de Guillaume sort au même moment ou presque dans 300 salles.

Quelle émotion de les découvrir sur grand écran, six ans après avoir réfléchi avec eux à cette idée brillante de départ. Quelle joie/fierté de voir mon nom dans deux génériques, remercié au milieu d’autres, certes, mais remercié quand même…et quelle surprise donc hier soir de découvrir “Dans la brume” avec l’excellent Romain Duris, un film qui se donne les moyens de ses ambitions, réussi et poignant (deux très grandes scènes m’ont collé les larmes), réalisé de manière un peu conventionnelle à mes yeux mais crédible, ambitieux et très bien écrit. Un super spectacle qui ne prend pas les spectateurs pour des cons et une fin très maline !

Un jour, quelques mois après cet été d’écriture, je crois que Guillaume m’appelle ou m’envoie un message en me disant : “PUTAIN tu as vu la bande-annonce de Contagion ?? Ils vous ont collé des micros ou quoi ? Ahahahaa !” et j’avoue que la bande-annonce reprenait plan après plan pas mal de notre projet avec Coline…même si le film était tout autre, en le découvrant ensuite. C’est bien simple, cette bande-annonce raconte EXACTEMENT 70% du film que nous avions écrit. Hallu ! Et sueurs froides…

J’ai par la suite essayé plusieurs fois de transformer ces 50 pages en un roman qui se tiendrait un peu mais c’est compliqué une adaptation, c’est ardu, vraiment et puis je suis seul, sans Coline. Je commence le truc, j’essaie 3 pages, j’arrête, je reprends, tout m’est pénible. C’est compliqué parce que ça a été écrit sous une forme, par nous, et le reprendre pour l’étendre sous une autre forme, par moi seul, je n’y arrive pas.

J’ai alors refilé le bébé à Yannick Lejeune dans l’espoir d’en faire une bande-dessinée, qui ne tente rien n’a rien, mais il n’a pas été convaincu non plus, résumant ainsi son sentiment  :”Je l’ai lu d’une traite, ça marche bien. Ça ferait effectivement un bon film s’il y avait une prod un peu balaise derrière (parce que bon entre le matte painting pour mettre Paris en feu, le crash d’helico et tout ça, faut un peu de fric). Les personnages sont bien, y a plein de bonnes idées. Les seuls défauts pour en faire une BD, c’est 1) que c’est très long (un roman graphique c’est plutôt taille court-métrage en terme de signes) ! 2) « les autres » parce que dans Y, The Last Man, on a une bande d’Amazones qui diffusent un virus, le côté Walking dead, « la guerre des mondes » le sauvetage par le virus, etc. En termes de BD, va y avoir beaucoup de références et ça va écraser un peu l’univers que tu mets en place, c’est embêtant. Mais bon, voilà, très bon survival. Et belle écriture des personnages….”

Raté / Essaie encore une fois.

 

J’écris pour ma part en ce moment l’adaptation d’un de mes livres en série TV pour un réalisateur si talentueux que j’en ai le tournis. Mais ça, si vous me permettez, c’est une toute autre histoire

5640 lectures pour cet article. Merci pour votre fidélité.

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There are 4 comments

  • F dit :

    Euh “Contagion” est sorti en 2011 et vous avez commencé à écrire en… 2012 ! N’est-ce pas plutôt vous qui avez involontairement repris “Contagion” ?

    • W dit :

      Non je ne suis pas encore bourré totalement. C’est juste que je ne sais pas à quelle date nous avons commencé à écrire. Et puis réfléchissez deux minutes, merci. Pourquoi j’écrirais tout ça ?

  • David D dit :

    J’ai souri en voyant ton nom au générique, tout en me demandant comment ton nom était à côté du mien. J’ai aimé la coincidence. J’en parlerai avec Dominique bientôt 🙂

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