Vie quotidienne
Dans ma chair
13 avril 2015
3

J’ai sous l’ongle de mon annulaire droit, dans ma chair, le souvenir d’un accident survenu l’année de mes dix ans, d’une manière atrocement douloureuse et qui se termina dans les larmes et une douleur pire encore.
Je poussais le kart à pédales d’un ami pour le faire aller plus vite quand il se retourna, écrasant ma main entre le béton et le dossier. L’ongle fut immédiatement retourné et arraché (démarrant alors une phobie des ongles qui me poursuit encore à ce jour : j’ai eu beaucoup de mal à couper les ongles des personnes dépendantes dont je me suis occupé à l’hôpital et j’ai dû revivre de manière très karmique un jour l’arrachage volontaire de l’ongle d’une jeune femme à la pince par un médecin sadique, sous mes yeux, séance de torture que je souhaite parfois avoir rêvé tant elle était violente mais qui hélas eut lieu) et la vue de mon sang sur le sol me fit tourner de l’œil.

La grand-mère de mon ami, pensant bien faire, après avoir nettoyé la plaie, la couvrit de gaze et serra bien fort autour de mon doigt plusieurs couches de sparadrap. Rien ne devait venir salir la chair à vif.

Quand mon père voulut refaire le pansement, un ou deux jours plus tard, la chair s’était bien sûr reformée autour des fibres de la gaze : il était impossible de retirer la compresse, même en tirant fort dessus et je criais de douleur dès qu’on approchait de mon doigt. Je dus le faire tremper dans un verre d’eau tiède avec un peu de Dakin pendant de longues minutes et mon père tira dessus, millimètre par millimètre, pendant ce qu’il me semblait être une éternité entrecoupée de mes cris, de mes larmes et de mes tentatives de fuite.

La chair meurtrie finit par relâcher la compresse.

Mon ongle repoussa mais il reste encore, plus de trente ans après les faits, une grosse tâche blanche sur le bord qui diminue certes d’année en année, de manière infime, mais qui reste là.

Je ne peux jamais montrer, regarder ma main droite sans y penser. Les rares fois qu’une manucure s’est occupée de moi, souvent aux États-Unis, souvent une asiatique, souvent dans un salon sans âme d’un centre commercial de banlieue, pendant que mon ex-compagnon ronronnait de bonheur dans son pédiluve, je prenais sur moi pour respirer calmement, les yeux fermés, répétant qu’il n’allait rien m’arriver de grave et que mon ongle était fermement arrimé désormais tout en redoutant à chaque passage de la lime qu’un coup plus brusque qu’un autre ne l’arrache soudainement et me fasse crier d’angoisse ou de douleur.

Qu’elle repousse alors comme elle était censée le faire mes cuticules et je me mettais à suer abondamment, au bord des larmes. Mais je le prenais comme un exercice, une épreuve, un dépassement de moi et je ne refusais jamais lorsqu’il me proposait de l’accompagner au spa, sans qu’il se doute un seul instant de l’effort surhumain que cette visite me coûtait.

373 lectures pour cet article. Merci pour votre fidélité.

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There are 3 comments

  • eviram dit :

    Il m’est arrivé l’exacte même chose (c’était un skateboard mais ne chipotons pas!), gaze fondue dans la chair inclus… je ne pense pas nécessaire de te décrire comme ton récit me tord l’estomac. C’était il y a vingt ans (wow!) et si la douleur a évidemment totalement disparu, son souvenir est très vivace, et comme tu le décris si bien, la hantise de tout ce qui touche aux ongles

  • Xavier dit :

    .Félicitations pour la très jolie refonte de ton site.

  • Gump dit :

    oh c’est tout beau par ici!

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