Musique
D’autres envies, désormais
27 mars 2012
6

Je ne sais pas si les deux faits sont liés mais j’ai énormément, énormément écouté de musique pop-rock, depuis deux ans, et j’ai trouvé, enfin, une porte d’entrée dans le Classique, via Rachmaninov.

Je n’ai jamais tellement parlé de mon travail hebdomadaire dans la maison de disques : vous savez que je pose des questions durant des interviews ou que je prends beaucoup de plaisir, régulièrement, à tisser patiemment des sujets ou des histoires, assis derrière un JRI, en salle de montage. La partie la moins visible de mon travail, la plus colossale (et la plus amusante, aussi), consiste à découvrir chaque semaine les nouveautés envoyées au courrier, à les écouter au moins une fois, voire deux ou trois si je dois rencontrer l’artiste…et puis passer à l’album suivant, pour n’en laisser aucun de côté. A titre perso, d’abord, car je suis curieux de tout. A titre professionnel, ensuite, car j’aime bien être tenu au courant/assimiler les productions d’Universal Music (avec sept étages de labels sur trois immeubles, je peux vous garantir que le flot de cd’s se tarit rarement) et, enfin, à titre “musical”, juste histoire de comprendre les grosses tendances du moment, dans tous les domaines du “gros” indé produit ailleurs au très très mainstream, tout sauf l’Urbain qui ne m’intéresse pas.

Imaginez donc que, chaque jour, je reçois des maquettes, des projets, des EP d’artistes en développement, des albums d’artistes confirmés ou des live ou des best-of. Plus ce qui sort sur la toile, dans les labels indés et qui me tombe sous les yeux par hasard. Plus ce que balancent les maisons de disques concurrentes et qui font aussi partie de l’actu. Tout a son importance pour comprendre la globalité d’une situation.
J’oublie, bien évidemment, mes goûts personnels dans le lot, qui parfois reviennent en force quand j’ai envie d’écouter tel ou tel artiste lié à mon histoire, et rien d’autre. Merci, Spotify.

Et puis, sans savoir pourquoi (ou peut-être est-ce lié ?) il y a quelques mois, j’ai un peu saturé. Un peu. J’ai eu besoin d’autre chose.
Les filles du Classique et du Jazz sont adorables. Nous nous connaissions surtout de vue : je m’occupe peu des artistes classiques sur OFF. D’abord parce que nous traitons moins le sujet (mais nous le traitons) et ensuite parce que les demandes techniques lorsque nous captons une performance sont…pointues. On n’enregistre pas un Steinway ou la voix d’un Baryton comme on capte une session acoustique au bord de la fontaine avec un chanteur pop.
J’ai plusieurs fois interviewé des artistes “Classiques” comme Milos Karadaglic, Pascal Dusapin ou Roger Muraro. Cela me passait un peu au-dessus de la tête, j’avoue. J’aimais les hommes, moins le répertoire. (Sans jeu de mot, bande de vicieux).

Et puis il y a eu Yuja Wang & Rachmaninov.
Je me souviens très précisément du moment de la révélation, dans mon bureau.
Il faisait froid, dehors. J’avais mis le cd dans la platine sans trop réfléchir, juste histoire de ne pas écouter encore un autre album de pop. J’avais posé mes lunettes sur le bureau. La tête sur le menton, je regardais l’écran sans même le lire. Je ne pensais à rien. Et, soudain, j’ai entendu. Pour la première fois. J’ai entendu la complexité de l’écriture, sa beauté. En entier. Je l’ai vue partir dans un coin éloignée de la pièce, être chassée par une autre mélodie, tout aussi complexe, et puis j’en ai entendu d’autres et puis, à la fin, la mélodie du début est revenue et j’ai été submergé par un apaisement incroyable et une forte émotion. Je comprenais ce que je venais d’entendre, pour la première fois. J’avais une vision globale, fragile, holistique des onze minutes qui venaient de s’écouler, pour la première fois de ma vie. Le Concerto pour Piano et Orchestre Numéro 2 en C mineur. J’allais attaquer la deuxième partie (le deuxième mouvement ?) quand, soudain, je me suis mis à pleurer.

Le cd jouait dans la platine et moi, moi, j’étais (enfin) touché par la beauté de ce que j’entendais, enfin.
Pour la première fois de ma vie, je dépassais les 3.30 du single pop. Les 12 titres de l’album rock. Ce fut un moment inouï. J’étais envahi par plein d’émotions différentes et toutes rejoignaient le sens choisi un peu plus tôt dans ma vie : plus de spiritualité, plus de profondeur, plus de complexité, plus de force brute, plus d’interprétation, plus de subtilité, plus de noblesse, plus d’exigence, plus de sensualité, aussi.

C’est super dur de se faire un bagage culturel dans la vie quand tes parents n’écoutent pas du tout de musique (ni pop, ni classique, rien) et que tu dois te construire tout seul. Tout seul. Personne ne t’explique, personne ne défriche, personne ne te guide, personne ne te conseille. Mon parcours musical a donc été accompli seul. Je suis passé du Top 50 à Madonna. Madonna m’a emmené à Lenny Kravitz qui m’a emmené à U2. U2 m’a emmené aux Beatles (aux quoi ??) via une reprise et les Beatles, parce que c’était trop cher à la FNAC, m’ont emmené à Paul McCartney dont tout le back catalogue était vendu à 49 francs, à l’époque, dans les bacs du Carrefour. J’ai du attendre d’avoir dépassé 35 ans, largement, pour écouter un seul album classique (à part le concert du Nouvel An à Vienne et Peer Gynt, arrivé dans mes mains par hasard, il y a dix ans). Je ne jette pas la pierre à mes parents. J’aime l’idée de m’être fait tout seul, d’avoir appris seul, à mon rythme, comme j’ai voulu. Mes parents considéraient que les livres étaient des achats plus qu’utiles, vitaux. J’avais un budget livre illimité ou presque. Je voyais énormément de films grâce à ma mère et à Canal Plus. J’ai acquis une autre forme de culture dont je vous parlerai un jour.

Parmi les dizaines de cd’s écoutés depuis…

J’ai frissonné de bonheur en découvrant cette version de la Traviata, avec Rolando Villazon et Anna Netrebko :

Je ne me lasse pas d’Albrecht Mayer…et ce disque, Bonjour Paris, fait désormais partie de mes favoris :

Le label ECM (collection New Series) a sorti un Franz Schubert par Carolin Widmann au violon et Alexander Lonquich, au piano, qui est une tuerie. C’est juste absolument parfait.

Seul Rafal Blechacz me résiste encore un peu, avec son Debussy, là, mais on m’a dit que j’allais m’y faire. Debussy c’est pas easy, quoi.

1542 lectures pour cet article. Merci pour votre fidélité.

About author

Related items

/ You may check this items as well

The House

Mon pays aussi, c’est l’Amour

<div class="at-above-post addthis_tool" data-url="...

Read more
IMG_0103

2017 c’est (presque) fini

<div class="at-above-post addthis_tool" data-url="...

Read more
1382865

6 bonnes raisons de regarder la Nouvelle Star 2017

<div class="at-above-post addthis_tool" data-url="...

Read more

There are 6 comments

  • Cécile - Une quadra dit :

    Et un de plus attaqué au Rachmaninov 😉
    Ce compositeur est, à mon oreille, un génie. Ce qu’il a écrit est enlevé, vivant, prenant et rare sont ceux qui lui résistent.
    Seul petit inconvénient il est relativement peut joué en concert et il faut être patient ou mobile pour pouvoir l’entendre en salle.
    J’ai découvert le classique tardivement aussi, on m’a initié à Mozart, oui bien mais pas convaincue, Bethoween j’ai pas trop aimé, Ravel oui bof… Bref j’ai eu du mal à me laisser approcher et convaincre jusqu’à Rachmaninov où l’a sa musique s’est imposée, petit à petit je reviens vers les autres mais pas par les disques, par les concerts, parce qu’en fait c’est absolument génial d’avoir l’orchestre au complet dans une salle adaptée, et à Bordeaux même les places les plus chères, coutent moins qu’un concert d’artiste pop, et même les places les moins chères bénéficient d’une acoustique parfaite, par contre faut pas vouloir voir la scène, donc à éviter pour les opéras mais pour les concerts c’est parfait.

  • Manue dit :

    Je vis avec cette musique depuis si longtemps … Commencé à jouer vers l’âge de 9ans, écouté exclusivement du classique pendant des années. Entrée véritablement dans la résonance musicale physique, dans le ventre, dans le cœur, dans l’âme, avec Rachmaninov … et ce concerto en particulier … J’avais 14 ans… Alors te dire combien tes mots, qui savent souvent me toucher, me parlent, là … Bienvenue dans l’univers du classique … Et des bogoss qui le jouent, aussi :))))

  • Bertrand dit :

    Je me suis initié tous seul vers 13 ans Beethoven me parlait et de fil en aiguille j’ai découvert beaucoup de choses seul Mozart m’est hermétique! Rachmaninoff je l’ai vraiment découvert en concert il y a deux ans avec berezovsky et brigitte Enguerer j’en pleurais !

  • Anne dit :

    J’imagine que tu es déjà allé voir un opéra? Je trouve ca fantastique. ca prend aux tripes 🙂

  • Laisser un commentaire

    Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *