Vie quotidienne
Des attractions désastres
28 juin 2013
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Le Roi Soleil ne l’est pas devenu par hasard. Il possède une aura que nul autre n’a, dans tout l’immeuble : lorsqu’il est au bout du couloir, le regard des gens à qui tu parles quitte ton visage pour observer derrière toi, magnétisé par la venue du Roi, derrière et leur esprit se désolidarise de toi, ta conversation n’a plus aucun intérêt pour eux, ils ne voient que le Roi qui, lui, ne sait plus (tant il est habitué) que la Terre entière ne tourne que pour lui.

Le Roi est allé se prendre un café à la machine, il a simplement glissé une pièce dans la fente, appuyé sur un bouton et attendu en disant bonjour aux petites gens autour et c’est pour lui un acte normal (Presque, le Roi craint toujours, au fond de lui, une attaque/critique surprise ou une demande non filtrée, une demande directe, les pires, une demande précise qui exigerait une réponse immédiate alors que l’accès à l’agenda du Roi et à sa disponibilité sont une des trois clefs du pouvoir dans cette partie du bâtiment) alors que pour le Tiers Etat, autour, c’est un évènement de le voir, de respirer le même air que lui, de sentir son parfum et même d’espérer croiser son regard ou d’entendre sa parole.

Le Roi n’a plus gagné de bataille depuis fort longtemps mais son passé militaire parle pour lui : il a été le pinacle Européen, il incarnait la puissance, il en reste toujours un prestige intact et ce charisme et cette beauté et cette expérience des hauteurs que peu d’entre nous connaîtront jamais. Le Roi a côtoyé les autres Rois et même les Empereurs. Le Roi t’a confié, un jour, alors que vous déjeuniez tous deux dans un restaurant, à sa table, et que tous les regards convergeaient vers vous, certains suintant la jalousie, la plupart pas mal de curiosité sur ce couple étrange riant de choses forcément mystérieuses, le Roi t’a confié, un jour, que Dieu lui-même lui avait fait de l’oeil et que le Roi avait vacillé, l’espace d’un instant. Le Roi s’était confié et, immédiatement, t’avait rappelé que c’était une confidence d’Etat et qu’elle ne devrait jamais quitter la table. Tu avais promis, alors que sa phrase n’était même pas terminée et tu savais pourtant que l’image mentale de cette conversation entre Dieux et demi-Dieux ne quitterait jamais ta tête, tant l’histoire était forte.

Le Roi prend son café infect en main, traverse de nouveau le couloir et tu souris car plus personne n’agit normalement. Tu avais vécu deux ans non loin d’une Duchesse et cela t’avait agacé, à l’époque, ce phénomène de cour mais rien ne t’avait préparé à rencontrer le Roi, ni à ce que le Roi te parle, ni à ce qu’il t’aime, ni à sa protection publique (Stupéfaits, ils avaient alors tous reculé devant toi, tous courbé l’échine, un temps, certains même venant grappiller un peu de ta lumière et d’autres avaient commencé à compter les jours avant ta chute), ni à ses apartés avant les audiences, ni à ses petits signes d’estimes.

Tu te détestais, souvent, lorsque cela survenait car tu perdais ce qui était ta vérité, ton chemin, ton essence : tu devenais comme eux, flatté que le Roi reconnaisse ton existence même en inclinant la tête vers toi et ne voulant pas perdre une miette de cette apaisante lumière, tu répondais au Roi des choses que tu voulais spirituelles, abondant dans son sens, acquiesçant pour ne pas le contrarier, faisant allégeance du corps et de l’âme alors que tu savais, au fond de toi, que ce n’était pas toi, que ce n’était pas Lui non plus et que vivre au milieu de sourires et de “Oui, Sire” n’était pas vivre, qu’il valait mieux, cent fois mieux et toi aussi, mais que, comme pour la Duchesse, il y avait tant de signaux contraires envoyés dans ces échanges qu’au final, c’était deux solitudes qui faisaient quelques pas ensemble, en parallèle et rien de plus, car le cheminement au sommet, sur l’arête, se fait en solitaire, avec si peu d’oxygène qu’on ne le partage pas, le moindre faux pas précipitant la chute, la cordée n’étant là que pour porter le matériel, le planté du drapeau s’effectuant d’une main, l’autre protégeant de l’éclat du soleil ou remettant la mèche en place pour le photographe.

Le Roi était au centre de luttes entre comtes, marquis et parfois domestiques car tout le monde avait son mot à dire sur la campagne en cours : les armées, le ravitaillement, les ordres de bataille, les communications auprès du peuple, les semi-victoires, les reculs, le matériel obsolète pour mener la guerre, les maréchaux inégaux. La bataille était dans toutes les têtes et, même toi, pauvre orgueilleux, avais une opinion très précise de la manière dont nous pouvions la remporter. C’était le sujet de chaque jour, de chaque heure et la paix signée un peu plus tôt n’avait plus aucun intérêt, les accords commerciaux de la veille étaient déjà du passé, la prise de la citadelle sentait la poussière alors que notre drapeau claquait à peine au vent : il n’y avait plus que le lendemain, la bataille d’après, la colline suivante et le Roi mènerait la troupe à l’assaut, à la victoire, il n’y avait aucun doute là-dessus, même dans les mauvais jours, même dans les mauvaises semaines. La main sur le cœur, l’épée au fourreau, nous ne faisions qu’Un.

Tu ressentis au bout de quelques mois, au fond de toi, une tristesse encore plus forte que celle qui avait jailli du temps de la Duchesse. Tu avais réussi à la maintenir à distance, quelques temps, usant du vouvoiement comme d’une côte de maille mais la Duchesse avait réussi à te blesser, à t’atteindre, à te séduire. Tu avais quitté sa croisade épuisé, amer et tu t’étais déçu d’être aussi faible, aussi humain. Tu avais juré que tu ne te laisserais pas avoir une seconde fois mais tu avais sous-estimé le pouvoir de la Cour, ne connaissant que les châteaux de province, tu n’avais jamais vu Versailles. Ta réserve initiale avait fondu comme neige au soleil et, au fond de toi, tu sentais bien qu’il fallait prendre de la distance, qu’il fallait penser à autre chose, que ton engagement pour l’aristocratie n’était que temporaire car, au fond de toi, tu étais un anarchiste. Ou un mercenaire. Aucunement un parvenu qu’on achète en lui offrant une charge, charge que les autres se payaient pour une fortune, au prix de leur santé mentale et de leur honneur, même, mais que tu avais obtenu par hasard ou presque. Tu sentais qu’il te fallait rester observateur mais, pourtant, c’était plus fort que toi, quand tu parlais à quelqu’un, qui que ce soit, et que derrière lui, le Roi arrivait, toi-même tu changeais de sujet et toi-même tu quittais des yeux ton interlocuteur pour t’adresser au Roi et lui parler et l’aimer, inconditionnellement. Inconditionnellement.

 

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There are 6 comments

  • Muriel dit :

    Deux billets qui me touchent particulièrement… Oui, ralentir, aller se promener dans les bois, histoire de pouvoir entendre de nouveau ce que nous disent nos sens intérieurs, cette voix intérieure qui finit par devenir inaudible quand les bruits et la fureur des ego se déchaînent autour de nous (et nous avec, aspirés que nous sommes par toute cette fausse activité). Surtout si ces ego se trouvent démultipliés par le phénomène de mise en lumière, de célébrité, et tous les jeux de pouvoir et d’influence que cela crée. Cela perd les gens, noie les vraies personnalités, les boursoufle jusqu’à les anéantir (je ne parle pas de vous, là, hein, c’est une généralité…). Je ne connais pas énormément de gens “célèbres”, juste quelques uns d’un peu près, mais du peu que j’en ai vu, j’ai constaté les mêmes effets, l’effet-Versailles, effectivement. Le film “Ridicule”, avec ses défauts (film un poil trop démonstratif à mon goût), en rend très bien compte. Et combien d’oeuvres littéraires aussi… Le phénomène est observable depuis que l’homme vit en société et crée des aristocraties je pense. Cela doit faire partie de ces jeux d’illusion dont on doit, les uns et les autres, à un moment ou un autre de notre apprentissage, apprendre à se sortir… Dans le cas de la célébrité, de l’effet-Versailles, disons, je sais bien pour l’avoir vu, qu’on s’imagine souvent qu’on va surnager, qu’on sera plus fort, qu’on ne sera pas dupe et qu’on va flotter au-dessus du marigot sans jamais patauger dans la même boue que les autres, mais le pouvoir d’attraction de ces fausses lumières sont trop fortes… On croit qu’on s’approche d’une vraie lumière, on s’imagine qu’on va s’y réchauffer pour de bon. On croit au passage qu’on prend enfin de redoutables revanches sur la vie, sur d’anciennes humiliations, sur ceux qui n’ont pas cru en nous ou qui nous ont enfoncés (on a tous vécu ce genre de choses je crois) et on exulte d’imaginer leurs mines sidérées devant nos succès, surtout s’ils sont publics, ou médiatisés. Et puis, un jour, on se rend compte que la lumière que l’on croyait si chaleureuse n’est rien d’autre qu’une magnifique illusion, souvent à l’occasion d’une blessure, quand le voile se déchire d’un coup. Le roi-soleil ne brille que par un effet de miroirs qui en démultiplient l’éclat. Il n’est lumineux que parce qu’il capte la lumière de tous ceux qui tournent leurs miroirs vers lui. Que tous se détournent et il n’en restera rien, qu’un très bref résidu à peine perceptible, et dont tous désormais piétineront avec dégoût, exultant de pouvoir détruire enfin ce qu’ils ont tant cru aimer, mais qu’ils jalousaient et craignaient en fait tant. Ce qu’il reste alors d’à peine lumineux, c’est la vraie personnalité d’une personne qui ne s’est pas moins perdue que les autres dans ce jeux d’ego, et où seuls les ego se sont repus… Mais par définition, l’ego n’étant jamais repu, ceux qui n’auront pas compris la vanité de ce jeu sans fin, s’en iront vers d’autres faux éclats, vers d’autres fausses lumières, celles qui ne réchauffent jamais, car ne provenant pas de la seule source de lumière qui réchauffe vraiment : l’amour. Enfin, le vrai amour, pas cet ersatz qui aime à se faire passer pour de l’amour. Donner inconditionnellement son amour dans un jeu relationnel aussi évidemment faux revient à offrir le meilleur de nous-même, de notre énergie vitale, à un puits noir et sans fond. Certains y perdent la raison (et jusqu’à la vie pour d’autres), car c’est sans fin, et n’apporte que très brièvement de minuscules satisfactions en retour (et bien souvent quand on cherche à se détourner d’ailleurs… Les hommes et les femmes à qui l’on fait la révérence n’aiment pas sentir qu’ils perdent un courtisan…Ils sont souvent les plus charmants au moment même où ils comprennent que l’on s’en va pour de bon… ultime piège…). La tristesse que l’on ressent quand on est pris dans tout cela est, je pense, notre meilleure alliée: elle est ce qui reste, indéfectiblement, inlassablement, de notre voix intérieure, celle qui nous indique que notre vraie personnalité est en train de souffrir gravement, qu’il va nous falloir, une fois de plus, la libérer de ce qui l’enferme, l’étouffe et la contraint chaque jour davantage au silence. Un silence auquel, dieu merci, elle ne veut pas se résoudre. Et c’est tant mieux. Bon courage à l’anarchiste, ou au mercenaire (mais je préfère l’image de l’anarchiste, pour ce qui me concerne… 😉 A travers des expériences bien différentes, je vis le même genre de choses. A travers ce que je vois et observe dans mon entourage, nous sommes nombreux à vivre la même chose. Ceux qui sont pris dans les filets de la célébrité ou de la notoriété en bavent juste un peu plus, à mon sens, parce qu’il leur faut encore plus d’énergie pour parvenir à se dégager de choses si terriblement séduisantes. Et certains, hélas, n’y parviennent pas. Dans tous les cas, bonne balade dans les bois William, et bon courage…

    • William dit :

      Que votre commentaire m’apaise et m’éclaire. Il suffit parfois d’un seul, de la bonne personne et on se sent accompagné. Merci, de tout mon coeur. Vous m’avez compris et pris avec vous pour me déposer un peu plus loin. Merci…

  • laurence dit :

    magnifique métaphore William, corroborée explicitement par Muriel ! dire que je discutais justement hier soir de la position d’un député que l’on connait, du comportement des gens vis à vis de lui, de l’aveuglement que cela engendre jusqu’à faire certains mauvais choix puisque personne n’ose le contredire, le contrarier, s’opposer à lui… tous éblouis par cette lumière qu’il il est persuadé lui même d’émettre… pour rien au monde je ne les envie, je ne l’envie et je n’ai pas l’intention de devoir me taire pour plaire : je reste moi aussi à grande distance… certains vont jusqu’à reprendre des personnes qu’ils trouvent trop franches avec lui… tout ça dans un microcosme rididule… gardons tête froide et pensée vive William !

  • chaton dit :

    C’est marrant, de lire ça, et de vivre ça au travail. De se vanter de ne pas en être, mais d’en être tout autant que les autres. D’en souffrir parfois, et de se demander si c’est de notre faute ou pas?
    Il fait écho dans ma vie simplement. On a beau ne pas vouloir jouer à ce jeu, on se surprend parfois à le faire, et prendre de la distance est si difficile…

  • Mirka dit :

    C’est bien écrit mais ce qui m’étonne le plus chez toi, c’est cette fascination pour les gens connus, les célébrités, ce truc de midinette. Ce n’est pas une critique et j’imagine que les années passant, comme le révèle ce billet, tu te rends compte parfois que tout cela est tellement vain.

    • William dit :

      C’est tellement vain mais ça n’empêche pas la fascination !
      Surtout devant des artistes. Les gens connus, en deux ans de télé, ça me passe un peu beaucoup 🙂

      Mais, mais, mais, tu sais ce qui me plaît le plus ?
      La comédie humaine entourant tout ça.

      Après, c’est vrai, je reste (un peu) une midinette. Hélas de moins en moins. Je t’avoue que ça m’embête un peu de perdre ce trait de caractère, dernier résidu de mon enfance.

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