Vie quotidienne
Du haut de la falaise
19 novembre 2012
3

J’ai vu Etretat, hier. C’est sympa comme tout. Un peu loin de Paris pour revenir un jour de blues, tout seul, mais le retour s’est passé comme dans un rêve : il n’y avait personne, personne, sur les trente derniers kilomètres, jusqu’au pont de Neuilly, un lundi soir. J’ai halluciné.

Nous sommes revenus, avec mes passagers, sur un trait de caractère qui m’est parfois attribué, par des gens. Je suis “ingérable”. Je l’avais entendu (par derrière, on me l’avait répété) lors d’une précédente embauche et je me le suis approprié, oui, je le redis à mon propre sujet, régulièrement.
Oui, je suis ingérable et je m’en porte fort bien car je ne suis pas fait pour être géré : c’est moi qui gère, pour peu qu’on s’occupe des détails dont je sais ne pas être friand. L’économique, notamment. Je ne connais pas bien le prix des choses et pour tout dire je m’en moque. A chacun son rôle : moi j’envisage. D’autres budgètent. Nous sommes complémentaires. Je n’ai pas besoin d’être géré, j’ai besoin de me savoir cadré dans mes envies. Et je recadre fort bien, aussi.

Je n’ai pas honte d’être ce que je suis. La société est devenue frileuse : on cherche des crocodiles violents pour virer les gazelles, des lapins malicieux qu’on paye une demi-carotte (dont on revend le travail cent fois le prix à des tigres de papier, un peu plus loin, qui ont viré leurs propres lapins car ils leur coutaient deux carottes mensuelles) et tout ce petit monde tremble. Pas trop de bruit, pas trop d’idées qui sortent du cadre, surtout pas de remous : il faut payer le loyer, il faut payer les impôts, il faut payer le nouvel iPad mini. Si je sors du cadre, si je me révèle, je vais devenir ingérable (par les frileux, par les peureux, par les exploiteurs) et on voudra me faire taire. Alors on me tient par la peur, par le harnais, par les coups de fouets.

Et bien non. Désolé. Pas moi. Oui, je suis ingérable et c’est précisément ce qui fait ma force et c’est précisément ce pour quoi on vient me chercher, désormais. Du moins ceux qui cherchent un peu plus que de la brillance. Ceux qui ont besoin de valeurs ou de lumière (interne).

Je suis ingérable car je dis simplement non.

Non. Il y a une autre manière de faire.

Je le reconnais : elle demande de se promener sacrément près du bord de la falaise, à en avoir le vertige. Mais l’air y est tellement plus frais.
Vivifiant.

1618 lectures pour cet article. Merci pour votre fidélité.

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There are 3 comments

  • Clémence dit :

    Superbe texte et superbe compréhension de notre société.
    Restez un “ingérable”, un audacieux, c’est ce qui vous rend unique.

  • JacquieB dit :

    Ingérable c’est vous qui vous définissez ainsi, moi à vous lire depuis très longtemps je vous trouve très convaincu dans ce que vous faites et ce que vous désirez et vous avez surtout une personnalité flamboyante justement grâce à votre indépendance. Je vous aime beaucoup pour tout cela.

  • laurence dit :

    Ah qu’il est long le chemin de savoir dire non ! et parfois de pouvoir dire non (nuance). Rebelle dans l’âme et surtout pas mouton je ne peux que te rejoindre et t’approuver ! de toutes façons , c’est vital de ne pas faire semblant pour des gens comme nous, non ? alors bien sûr on apprend en grandissant (euh vieillissant aussi c vrai 😉 à “enrober” nos “non” … mais non c non !

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