Vie quotidienne
En laissant derrière moi quelque chose
18 juin 2014
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Plus je vieillis (ou plus j’apprends) et moins je souhaite posséder d’objets.
J’ai envie de tout donner pour partir un jour avec rien ou presque.
Je n’ai plus envie de garder, de stocker, d’avoir à vie.
Je veux juste savourer un temps commun avec des choses, le temps de les lire, de les écouter, de les partager et puis je veux passer à d’autres émotions.
J’ai compris que je ne relirai pas certains livres, que je ne reverrai pas certains films.
J’ai compris que je ne reviendrai pas dans certains lieux.

J’ai compris qu’il faut avancer, absorber et puis continuer à avancer.

Hier, j’ai jeté des chaussures. La semaine dernière, j’ai jeté des tee-shirts.
(jeté = donné)

Je vide mon placard de ses livres, je donne mes DVD, je n’achète plus aucun bibelot, aucun souvenir, j’ai même coupé en morceaux les 2/3 de mes vieilles photos et gardé uniquement celles qui signifiaient quelque chose à mes yeux.

De toute façon je n’aurai pas d’enfant.
Personne ne voudra de mes affaires. Mes amis se trieront peut-être quelques cd’s (mais qui veut encore de cd’s ?) ou quelques livres (mais je n’en possède aucun qui ne soit trouvable facilement sur Amazon). Personne ne voudra de mes magnets, de mes chaussettes, de toutes mes vieilles paires de lunettes, de ces trois montres que je ne mets plus, de ces tonnes de fichiers numériques sauvegardés de disque dur en disque dur depuis dix ans. Aucun ancien amant, aucun ami, aucune connaissance, aucun lecteur, éditeur, producteur ou employeur ne voudra des manuscrits commencés et jamais achevés, des ébauches de livres ou de films que je n’attaquerai jamais, des synopsis griffonnés sur un carnet dans un train à l’arrêt entre deux gares, de la liste des garçons avec qui j’ai passé un moment, des mots de passes qui donnent accès à quelques sites web sans grand intérêt à part pour moi (mon compte en banque ou ma fiche sur Pole Emploi), personne ne voudra de mes bulletins de salaires soigneusement rangés dans un classeur depuis 1992 et personne non plus ne voudra de ce diplôme d’infirmier que j’ai souvent eu si peur de perdre alors que désormais je ne vois plus très bien ce que j’en ferai. J’ai commis cinq livres qui ont (peut-être) un peu changé la vie des gens qui les ont lu. Ils me l’ont dit, parfois. Ce n’est pas rien. Mais ça ne se donne pas, ça ne se transmet pas.

Je ne possède vraiment que quelques amitiés, une filleule et quelques personnes dans une famille qui ne prend jamais de mes nouvelles (comme je ne prends jamais des leurs), un capital santé pas mal écorné par quatre décennies d’alimentation anarchique et quelques garçons qui ressentent pour moi plus que de l’attirance. J’ai essayé de faire au mieux mais je n’ai jamais pu économiser un centime, je ne serai jamais propriétaire, je n’aurai plus jamais un chien ou un chat, je renonce à voir le chiffre sept sur ma balance quand je monte dessus et je ne comprendrai jamais pourquoi je fais du 43 ou du 44, selon les jours.

Mes cheveux sont un souvenir, ma jeunesse est un lointain souvenir, j’ai déjà perdu une dizaine de personnes que j’aimais bien et je me demande parfois, encore, si je saurai savourer avant de partir le moment présent, le jour qui apaise, la semaine qui s’écoule ou le temps des vacances qui promet un été éternel, ensoleillé, de lieu en lieu.

Je ne peux toujours pas me séparer de ça :

Mais je n’en suis vraiment pas loin.

298 lectures pour cet article. Merci pour votre fidélité.

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There are 10 comments

  • myster.i dit :

    C’est drôle, je suis exactement dans la même phase ! Je vide et donne à tout va… L’effet quarantaine (dans 2 mois pour moi) ?!

  • Gump dit :

    Y a t il quelque chose qui dure plus longtemps que l’écrit , après soi?
    Quelques architectures, inventions, découvertes scientifiques, oui.
    Tu écris, tu as été édité, tu es lu.

  • Pmgirl dit :

    Je suis encore en phase opposée…
    Dans l’accumulation et la volonté de retenir le temps en conservant des choses…
    Mais je ne désespère pas de me libérer.

  • François Cha dit :

    L’autre jour, j’ai écrit un texte de chanson intitulé “Je donne, tu vends”. A quarante ans cette année, je me suis posé la question aussi : qui prendra soin de moi plus tard, que deviendront ma collection de CD (dont tout le monde se fout), livres, films, objets ? Tout sera jeté à la poubelle, comme moi ? Il n’en est pas question. Pas question de mourir à l’hôpital, séparé de tout. Jamais vous ne m’aurez vivant ! Je tiens à ma vie, mes objets entassés, certes, mais si quelques uns font partie de ma vie, d’autres iront naturellement direct à la benne. J’ai eu des objets, des sons, des images sous les yeux pendant quarante ans. Ils font partie de moi, ils m’ont construit. Je ne me penche pas sur mon passé, je suis d’ailleurs impitoyable avec mes souvenirs. Pour sans doute ne pas sombrer dans une dépression morbide, en attendant celle qui me tuera, je marche accompagné de ma vie, mes amis, mon oeuvre. Certains sont restés sur le bas côté, de temps en temps je reviens les chercher, d’autres sont loin – bon vent et courage, adieu, j’aimais bien, c’était bien.

  • Miquamed dit :

    La vérité, une fois qu’on s’est débarrassé de ce qu’on a accumulé des années durant, on se rend vite compte de leur absolue inutilité. J’ai sauté le pas il y a presque 4 ans. Plus de voiture, plus de maison, plus de manteaux… juste le nécessaire en double pour climats chauds ou tempérés.
    Jamais je ne me suis senti plus léger (hormis à mon adolescence dépouillée) avec mon bureau dans un sac et ma penderie dans une petite valise, je saute de ville en ville, de pays en pays.
    Finalement le bonheur c’est la liberté. La liberté de la mobilité, la liberté de choisir les places à vivre et les personnes à découvrir ou à aimer. Personnellement, il n’y a que cela qui restera quand je ferai le bilan de ma vie avant de la perdre 🙂

  • karine b. dit :

    Tellement juste… Merci de mettre des mots là où je n’y arrive pas.
    karine.

  • audrey dit :

    ça doit être l’age qui veut ça ! j’ai eu 40 ans il y a peu et je vois que j’achète de moins en moins (ou alors de l’utile);je me suis réinscrite à la bibliothèque pour ne plus acheter de livres, je télécharge la musique que j’aime sur deezer et je vends/j’achète mes vêtements sur les brocantes/le bon coin…et je ne me sens pas “amputée” de mes souvenirs.Il n’y a que pour les photos et les lettres que je ne peux pas jeter.

  • regis dit :

    J’ai beau cherché…, j’ai rien trouvé..
    Dans le chemin qui menait vers vous.., j’ai accumulé un livre de plus.., qui ne fait que confirmer la décadence de notre espèce dégénéreé..
    Pas de clin d’oeil à notre amitié, pas de chapitre qui aurait pû résonner comme une private joke entre nous..
    A moins que le Guillaume mélangé à la brute épaisse de Clément, et mixé avec le petit Cyril donne ce pote dont tu ne parles jamais, mais pourtant que tu emporteras avec toi…
    Dans tes souvenirs, d’un internat de curés pédophiles, d’un voyage à Londres, sur le passage clouté d’abbey road..!
    Y’a que ça qui reste.., t’as raison..!

  • CCBoudin dit :

    J’aime bien comme t’écris.

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