Vie quotidienne
Et tu ne t’ennuies pas ?
23 janvier 2017
7

Nous ne nous sommes pas revus depuis le 11 novembre 2003. Je l’avais quitté en une soirée pour Qui-Vous-Savez et douze ans de couple. Je n’avais pas réellement eu le choix : c’était un coup de foudre.

Il m’a pardonné, je présume, puisqu’il accepte mon invitation à dîner et nous nous retrouvons comme si de rien n’était, l’un face à l’autre, dans un restaurant Indien de mon quartier. Merci Facebook.

Je lui raconte tout. Il m’a quitté infirmier travaillant auprès d’enfants handicapés. Il me retrouve consultant senior dans le numérique et les réseaux sociaux. Il m’a vu à la télé, a appris que j’ai écrit des livres, il veut comprendre. Je tâche de faire sobre. Je lui explique comme je peux, je trace les liens entre les expériences, j’insiste un peu sur le côté people et paillettes de la décennie écoulée, ça fait toujours sourire mes interlocuteurs.

Je lui dis, en fin de repas, comme pour tracer le lien ultime entre toutes ces vies que je suis un Zèbre. Et il me répond, du tac au tac :

– Mais tu ne t’ennuies pas, dans ton boulot ?

Me viennent alors mille réponses possibles. Je finis, après une longue hésitation, par lui dire la vérité :

– Non. J’ai appris à vivre avec l’ennui et même à en tirer parti. L’ennui sera toujours là, je présume. Mais je ne l’appelle plus « ennui ». Je l’appelle « période d’incubation » car j’ai compris que j’accumule les infos, les idées et les connections de manière inconsciente, pendant ces « périodes d’incubation » pour mieux les balancer d’un coup, au bon moment. C’est comme ça que je fonctionne, tu sais. Quand il faudra : paf, ça va tomber d’un coup d’un seul, la bonne réponse à la bonne problématique. Mais cette idée forte, parfaite, aboutie ne peut arriver, je pense, qu’après des semaines de veille inconsciente, que j’appelais avant « ennui ». Donc, non, je ne m’ennuie pas.

 

Mais je pense que je ne serai jamais tout à fait serein à ce niveau. Si je ne suis pas pris dans un tourbillon incessant de boulot, de réunions, de mails, de conf’call, de documents à pondre, j’ai l’impression de ne pas travailler. Je n’admets pas encore que mon travail principal consiste à réfléchir, à créer, à imaginer, à déduire, à synthétiser, à faciliter.

Se découvrir pour se connaître et se comprendre pour s’aimer enfin.

 

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There are 7 comments

  • yotsuya dit :

    Bravo ! c’est ça, exactement, le travail. Disons tout travail de réflexion , qui ne soit pas juste mécanique : ça se nourrit (de tout, et du reste), ça tourne dans la tête, souvent longtemps, ça préoccupe un peu parfois (normal !) et puis ça se met en place. Comme tu dis ça bien… Limpide, vraiment.

  • Laurent dit :

    J’y pense souvent à cette « période d’incubation » comme tu l’appelles si justement, c’est à la faveur de l’ennui ou quand on s’arrête de courir, de s’abrutir de tâches, de remplir le vide de sons, de musiques, de rencontres, de soirées etc qu’on est le plus avec soi. L’ennui est non seulement interdit de nos jours mais tabou et c’est bien dommage. Merci donc de « prêcher la bonne parole » 🙂

  • Valvita dit :

    Je lisais justement quelque chose à propos de l’ennui : « Il s’agit avant toute chose d’être flexible pour aller et venir librement entre un mode de prise directe sur les événements extérieurs […] et un mode de lâcher prise qui permet aux processus d’incubation internes de se dérouler. [Il faut donc] ménager des temps de productivité concrète et des temps morts d’inaction pour l’élaboration mentale libre. » (Cerveau & Psycho, janvier 2017).

    Merci de raconter avec un cas concret ce que la théorie raconte. Ca me permet de comprendre que non, je ne m’ennuie pas constamment partout où je bosse, je réfléchis et c’est pour ça qu’à ma grande surprise, je sais souvent des choses qui me surprennent…

  • matinbonheur dit :

    En ce moment je ne « travaille » pas.
    Et c’est la question qu’on me pose parfois, tu ne t’ennuies pas?
    Pas du tout.
    Je suis dans ma période d’hibernation.
    Je vois des amies et je fais de belles rencontres, je tisse du lien humain, j’apprends chaque jour (la botanique), j’écris, je dessine un peu, je me suis mise au tricot, je rêve en grand, je connecte, j’analyse, je médite, je fais des plans, j’optimise l’organisation de ma vie, je passe du bon temps avec les enfants, j’aide davantage mon mari côté restaurant (et les résultats sont positifs côtés chiffres!), je le soutiens émotionnellement et par ma présence je lui permet de se reposer, d’avoir du temps pour lui aussi (tellement essentiel et nourrissant). C’est une période très dynamique en fait. Mais ce n’est pas considéré comme du travail et pour la plupart des gens je ne fais « rien ».
    Bizarre, non?

  • Lola dit :

    J’ai suivi la découverte de ta précocité avec intérêt. J’ai comme toi découvert relativement sur le tard que j’avais un QI élevé. J’avais une vingtaine d’années et je sais que tu es un peu plus âgé mais j’avais déjà à cet age perdu toute confiance en moi et eu une scolarité un peu chaotique. Pour moi c’était déjà trop tard. Néanmoins à l’époque ça m’avait permis d’expliquer certains comportements comme une angoisse presque permanente lorsque j’étais enfant, une maturité impressionnante, une timidité presque maladive, une capacité à analyser certaines situations ou à analyser le comportement des adultes qui m’entouraient (au point qu’ils me détestaient). Je ne pense pas que l’enfant surdoué naît ainsi ce sont juste les mécanismes que certains vont mettre en place pour survivre dans un monde qui n’a pas trop de sens (et le mien était particulièrement angoissant). Je me souviens comme tout me sembla plus clair lorsque ma précocité fut découverte. J’avais vraiment envie d’expliquer à tout le monde pourquoi je fonctionnais ainsi et ça n’était pas de la vantardise ou de la prétention mais j’ai vite compris que c’était mal perçu. La précocité intellectuelle est souvent synonyme de réussite scolaire (l’image du petit genie jouant du Mozart sans effort est souvent pas très loin derrière) et ça peut être vécu comme un autre échec d’être surdoué mais incapable de fonctionner ‘normalement’ dans notre société et l’entourage ne manque pas de vous le faire remarquer. Comme vous je ne m’ennuie pas, j’ai beaucoup étudié et je suis passionnée en général lorsque j’entreprends quelque chose (ce qui est primordial pour moi). Par contre je ne me vois pas comme supérieure aux autres . Je suis assez lente et souvent j’analyse pas du tout les choses comme les autres, c’est comme si j’avais une autre forme d’intelligence, c’est très curieux. D’ailleurs, souvent je soupçonne que l’on me pense un peu sotte and I don’t fucking care anymore (maybe). Il y a quelques années j’avais rencontré une psychologue qui avait fait sa thèse sur les similitudes entre l’enfant précoce et l’enfant ayant une trisomie. Pour avoir travailler avec des enfants ayant des difficultés d’apprentissage, je trouve ça assez juste.
    La découverte de ma précocité a expliqué pas mal de choses mais maintenant j’y pense que très rarement après tout ‘I have to fit in the box’ et vivre ainsi pour que ce soit le plus confortable pour moi, ce qui n’est pas toujours une evidence. Dialoguer avec les autres est parfois difficile je n’aime pas les ‘small talks’ et je sens que parfois je parais très froide. Il y a 4 ans en Espagne j’étudiais pour un cours de psychologie et je me souviens lire un article sur la précocité et pleurer tellement l’article était juste dans sa description des enfants surdoués. C’était presque un soulagement de lire que quelqu’un, quelque part, reconnaissait les problèmes ou les comportements auxquels les enfants précoces peuvent être confrontés. Mon problème n’est pas que je trouve les autres cons (et personne ne l’est) c’est que dès que je suis dans une situation ou on doit argumenter, échanger je me trouve conne. Je travaille beaucoup mieux seule et le résultat est souvent different mais juste.

    • William dit :

      Merci pour ton partage. Je me retrouve dans énormément de tes mots, même si j’ai appris à maîtriser pour ma part le « small talk » et même à en tirer un certain plaisir !

  • Philippe dit :

    Après des années de « faire autre chose » et de « ne plus venir visiter les blogs », quel plaisir de te retrouver d’un seul coup, sur un flash éclatant de nulle part, comme ça, en bloc j’ai pensé à toi ! Depuis deux heures je déguste la vie grandeur nature comme j’ai toujours adoré ici. Des sons. Des mots. Des couleurs. Mieux qu’en vrai.
    Non, je ne vais plus te lâcher.
    Merci William.

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