Livres Sexe Vie quotidienne
Eyes wide shut
3 juin 2016
9

« Mais c’est un peu Eyes Wide Shut, ton week-end dans ce château, ou quoi ? » me glisse PH, par SMS.

Un peu. Mais les détails ne regardent que moi.

J’ai vu Eyes Wide Shut une première fois au cinéma, seul, en début d’après-midi, sur Bordeaux, dans une salle qui n’existe plus et qui s’appelait le Français. J’y ai traîné Emilie de nouveau le soir-même mais elle n’a pas aimé. J’y suis retourné quelques jours plus tard, à Pau, à la séance du dimanche après-midi et enfin à la Fête du Cinéma, peut-être six mois après son premier visionnage, une dernière fois, car j’avais lu les mots de Kubrick stipulant que ses films se voyaient en salle et nulle part ailleurs. Il ne créait pas pour être vu sur une télévision.

Je n’ai jamais revu Eyes Wide Shut.

J’ai pu écrire 270 mots de fiction pour la première fois depuis des mois, hier. Je croyais que je n’arriverais jamais plus à écrire.

Je n’ai pas mis de préservatif hier matin et je m’en fichais.

Je sors d’une période grise et j’entame une période bleue.

Mon prochain livre sort dans 26 jours. Ma mère l’a lu et l’a trouvé « fluide ».

Mon père a de nouveau été hospitalisé pour son cœur.

J’ai une collègue Américaine que j’adore. Je parle anglais toute la journée, en réunion ou avec elle, et le soir je suis épuisé par le tourbillon de mots étrangers que j’ai du prononcer. Parfois, spontanément, je parle en anglais avec des collègues étrangers qui pourtant sont bilingues mais les mots me viennent plus vite (ou les tournures de phrases sont plus adaptées). Le week-end, j’ai honte d’avoir à chercher mes mots en français et je plaisante sur Jean-Claude Van Damme, lorsque je parle de « mindset » en lieu et place d’état d’esprit.

J’ai manqué mourir à vélo, car j’ai repris un abonnement Vélib’, derrière un camion qui ne me voyait pas et a tenté une marche arrière sans prévenir, écrasant totalement l’avant de ma bicyclette. J’ai hurlé mais il n’a rien entendu et un con, sur le trottoir, bête comme un passant qui regarde l’horreur sans intervenir et juge après coup, m’a dit, sans bien réfléchir « Ah ben faut faire attention, un peu, à vélo, hein, sinon vous n’allez pas mourir vieux ».

Aller au cinéma le dimanche me fait tout oublier de ma vie.

« Quand on est beaucoup plus intelligent que les autres, on a le devoir d’être dans la bonté », m’a appris Raphaël C. et ça ne m’avait jamais paru aussi évident mais c’est tellement juste, quand on y réfléchit un peu. Alors, chaque jour, je m’y attelle et je tâche de me centrer et d’être bon pour les autres, encore plus bon et encore plus centré, sans arrière-pensée, sans rien attendre en retour, je me mets en mode empathie, j’ouvre encore plus mes « chakras », je donne.

Quand aux gens méchants ou ceux qui n’utilisent pas leur cerveau comme ils le devraient, je me contente d’être neutre et d’observer, sans juger (ou en essayant de ne pas juger). Mon amie K. me disait hier, m’observant auprès d’une personne qui ne mérite pas mon empathie ni même ma bienveillance (après avoir pas mal tiré sur la corde auprès de moi, tout de même, pendant des semaines) : « Que tu es distant quand il te parle, je ne t’ai jamais vu comme ça. Tu pèses tes mots, tu les comptes, presque, tu restes d’une neutralité effrayante, tu hoches la tête, tu prends des notes sur ton cahier, tu fais ce que tu as à faire efficacement, on ne peut rien te reprocher mais tu réponds comme un robot : détaché, absent émotionnellement ».

Yes, indeed.

Je ne sais pas ce que je vais faire cet été. Pas de plan. Pas de projets. Pas de vol réservé. Rien.

Louise m’a dit qu’il fallait lorsqu’on commence le mois avoir sur son compte en banque l’équivalent de son salaire pour voir venir. Si tu gagnes 2000 euros, il te faut donc dans l’idéal, le 30 du mois, avoir 2000 euros de réserve sur le compte courant au moment où les 2000 euros de salaire tombent. Je n’y avais jamais pensé. Je m’y attelle. Je n’aurai donc pas de vacances cet été mais au moins j’aurai de quoi voir venir.

Cela va faire un an dans vingt-six jours que je suis arrivé dans mon nouveau boulot et, pour la première fois de ma vie, je n’ai aucune envie d’aller voir ailleurs. Les propositions ne manquent pas, pourtant. Ironie du sort. Je ne regrette pas un seul instant mes trois années passées à la télé mais j’ai l’impression d’avoir mille fois plus appris ici.

Dix mille fois plus.

J’ai envie.

 

About author

Related items

/ You may check this items as well

télécharger

Hourra

« Mais c’est un peu Eyes Wide Shut, ton we...

Read more
IMG_1192

Le cercle

« Mais c’est un peu Eyes Wide Shut, ton we...

Read more
IMG_2382

Le repli

« Mais c’est un peu Eyes Wide Shut, ton we...

Read more

There are 9 comments

  • sarah dit :

    ah le français a Bordeaux #oldtime

  • Crifan dit :

    Merci pour ce partage. Toujours un plaisir de te lire! J’aime ton idée de neutralité face aux « aux gens méchants ou ceux qui n’utilisent pas leur cerveau comme ils le devraient »…

    J’espère que ça s’arrange pour ton papa.

    Christian

  • Myster.i dit :

    Mon Dieu, je crois que je n’ai jamais rien lu de plus juste : « Aller au cinéma le dimanche me fait tout oublier de ma vie. »

  • Guillaume dit :

    Encore un plaisir que d’avoir de vos nouvelles. 🙂
    Pensez-vous faire, un jour, une note de blog sur la façon dont vous écrivez vos romans ? J’aimerais beaucoup savoir comment ça vient, si vous avez des rituels, Coline de temps ça vous prend…
    J’ai hâte de découvrir votre nouveau roman en tout cas.

  • Addie dit :

    « Quand on est beaucoup plus intelligent que les autres, on a le devoir d’être dans la bonté » : cette phrase résonne tellement en moi… J’essaye de l’appliquer chaque jour depuis que cela m’est apparu comme une évidence, mais qu’est ce que cela peut être épuisant parfois! et m’entendre dire à mon fils de 6 ans 1/2 que, oui il sait, oui il a compris, mais il doit, lui aussi sans relâche, faire preuve de bonté et d’empathie envers les autres, et de patience, beaucoup.
    Et qui pour être bienveillant vis-à-vis de nous?
    Merci pour ces mots William, qui, comme toujours, tombent juste.
    Je vous souhaite une période bleue des plus accomplissantes.

    • fred dit :

      cette phrase explique je crois pas mal de mes réactions. Elle peut etre prétentieuse, mais je crois que effectivement, je me fais un devoir d’être dans la bonté face aux autres, surtout ceux qui sont moins intelligents…mais oui, c’est fatigant! merci d’avoir mis des mots….

  • Sofy dit :

    « Quand on est beaucoup plus intelligent que les autres, on a le devoir d’être dans la bonté »…
    Je crois que depuis les quelques années que j’ai l’occasion de lire tes mots William c’est la phrase qui me laisse le plus perplexe. Déjà, j’ai beaucoup de mal à concevoir qu’on puisse se dire « beaucoup plus intelligent que les autres » … peut-être que « que la moyenne » me gênerait moins ; sans compter qu’il y a, je pense, tellement de formes d’intelligence différentes.
    J’avais laissé un message déjà sous un autre post sur le côté « surdoué » que certains voulaient/veulent m’attribuer et que je suis absolument incapable de revendiquer, sur mon envie de creuser quand même cette piste avec des lectures que tu évoquais… pour finalement me rétracter tellement ça me semblait prétentieux de ma part (et cette rétractation m’avait clairement soulagée).
    Et autant je « pardonne » à William cette « prétention », parce qu’à force de le lire, je suis convaincue qu’il est en effet un être assez hors du commun, parce qu’il y a aussi l’affect et le contexte créés par le lien de lectrice régulière… , autant en lisant les 2 commentaires ci-dessus de 2 inconnus pour moi, j’avoue rester assez estomaquée que l’on puisse écrire des choses pareilles au 1er degré. L’impression première que ça me donne est celle d’une sacrée dose de condescendance. Je ne dis pas ça pour être désagréable, même si j’imagine bien que les concernés risquent de l’interpréter comme tel et je m’en excuse, mais c’est vraiment que je m’interroge : N’y a-t-il qu’à moi que ça fait cet effet ? Est-ce que c’est juste le témoignage de mon gros déficit d’estime / confiance en moi (gros dossier en ce qui me concerne) ?
    Ou alors, histoire de finir par une pirouette, est ce que c’est juste que, ayant trouvé Eyes Wide Shut particulièrement ennuyeux, le fait d’y lier ce sujet suffit à orienter mon état d’esprit ?…
    [Pardon encore si jamais je froisse quelqu’un, vraiment, mais tout ça m’interpelle profondément…]

    • William dit :

      Tu ne me froisses absolument pas. J’écris strictement ce que je pense donc je ne peux pas me vexer, c’est juste moi.

      Je pense qu’effectivement, tu lis de la prétention là où il n’y a que du constat (et beaucoup d’années de souffrance) et surtout de l’échange avec d’autres. Cette phrase, je la cite, elle n’est pas mienne, au départ, mais elle me va, désormais, je la trouve juste.

      Je pense que tu devrais te faire plus confiance, effectivement 🙂

    • Sofy dit :

      Merci William d’avoir pris le temps de répondre à mon commentaire un peu incongru. Je ne pensais pas pouvoir ressentir la bienveillance d’un « inconnu » par écran interposé… et pourtant, c’est bien l’effet (très agréable) que ça me fait
      Je ne ferai pas plus long parce que la pelote dans ma tête est bien trop emmêlée [elle l’ toujours été plus ou moins, mais j’ai atteint un pic depuis 1 ou 2 ans] mais disons que je vois tes mots un peu comme une graine que j’aurais déposé dans un coin de ma cerveau pour voir ce que ça va donner. Et qui sait, en poussant elle va peut être aider à démêler le reste 😉 … C’était mon moment métaphore…]
      Merci en tout cas (j’ai bien entendu lu également avec beaucoup d’intérêt et d’attention ton billet suivant sur les « Zèbres »; même si ce terme-étiquette, comme beaucoup d’autres, me rebute un peu, même après lecture de tes mots)

  • Laisser un commentaire

    Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *