Vie quotidienne
Fragments d’une rencontre
2 juin 2014
8

Fragment

Je suis dans cette soirée où je m’ennuie. Les garçons (ils sont une quarantaine, une ou deux filles seulement) se ressemblent tous et ne m’intéressent pas. Je suis debout, contre le mur, dans le grand couloir entre la porte de la cuisine et celle du salon. J’ai un verre de vin qui se réchauffe à la main. Je ne pense à rien. J’attends 22h pour partir poliment. Je parle à cette jeune femme, à un moment, pour lui dire que je m’en vais et le photographe saisit le moment. Elle me demande d’attendre encore un instant car elle a rencontré quelqu’un qu’elle veut me présenter absolument.

Tu tranches avec tous les autres. Ta veste. Ta chemise ouverte, un peu chiffonnée (il est tard), tes chaussures élégantes. La manière délicate dont tu tiens ton verre de vin et cette descente goulue qui à ce jour m’épate encore, provoquant un ressenti situé entre l’hilarité et la franche désapprobation (je ne sais jamais quel sentiment choisir à ton égard lorsque tu bois trop).

Elle nous introduit puis s’enfuit.
Sans réfléchir, sans arrière-pensée, comme si nous nous connaissions depuis toujours, pour ma première phrase, je te parle de ce film vu l’après-midi même où je me suis tant ennuyé mais moins qu’à cette soirée puis m’excuse d’être si négatif sans même te connaître.
Ta première phrase, à toi, te résume si bien :
“La chaise est une critique de l’arbre plus intéressante que l’incendie de forêt” (Jacques Roubaud) et tu me sors ça avec un léger sourire, t’excusant presque d’être si cultivé mais sachant que tu ne peux le cacher, tu es comme ça.

Je suis, à cette seconde, attentif, déjà, à tout ce que tu dis, tout ce que tu penses, la manière dont tu le formules, et j’aime ta douce assurance.

Fragment

Un bar (bruyant) dans le Marais. Une foule que nous n’entendons pas, que nous ne voyons pas. Nous ne sommes là que l’un pour l’autre, exclusivement. Nous parlons des heures. Je regarde la montre, à un moment, je n’en crois pas mes yeux.

Fragment

Tu prends des notes, tu écris, tu remplis ton cahier qui ne te quitte jamais. Je vole des photos de toi.

Fragment
Nous croisons dans le studio celle qui me donna ma chance, tu la salues et alors que je dois m’absenter pour répondre à une question d’un invité, tu restes seul en tête à tête avec elle. Je reviens de longues minutes plus tard. Nous reprenons notre échange, tu t’éloignes pour nous laisser un peu seuls, elle me glisse :
– Il est exceptionnel. Tu as bien de la chance.

Fragment
Tu ne te dérobes jamais quand je te prends en photo, tu ne demandes jamais à regarder comment tu es dessus et quand ça m’étonne, car je veux te montrer comment je te perçois, tu me réponds, invariablement :
– Mais c’est moi que tu veux saisir ou mon image ?
– Je veux juste faire une très jolie photo de toi, pour me souvenir.
– Tu crois vraiment qu’une photo laisse l’impression la plus durable d’une personne ?

Que te répondre ?

Fragment
Alors que tu passes devant ma chaine stéréo, apercevant la couverture du CD :
“Ah, Pollini, bien sûr…Je me disais bien…”

Pollini. Bien sûr. Tu te disais bien.

C’est tellement toi.

1782 lectures pour cet article. Merci pour votre fidélité.

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There are 8 comments

  • marielore dit :

    Waouhhhhh quelle déclaration d’amour :0)

  • fannoche dit :

    Je suis toujours épatée par votre (ta?) capacité à créer une ambiance, un moment unique en quelques mots ciselés et autres ellipses. Vraiment bravo!!

  • Corinne dit :

    Rien ne se produit sans cause…
    C’est un coup de foudre là ? non ?!! siiiiii ! ^^

  • Vic dit :

    Très belle déclaration d’amour .
    Non ce n’est pas une photo qui garde forcément un meilleur souvenir… Les plus beaux restent gravés dans notre mémoire , avec l’émotion qui l’accompagne… Enfin il me semble

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