Vie quotidienne
Il faudrait lire Guy Birenbaum, mais…
2 avril 2015
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L’évidence m’a sauté aux yeux, hier, en plein milieu du livre de Guy sur sa dépression, son burn-out et ses incapacités chroniques à dire aux autres hommes, parfois, les mots justes, sans la couche d’agressivité ou de forfanterie ultra-masculine qui le caractérisaient quand je l’ai rencontré.

Guy ne savait pas parler aux garçons.

Il était incapable d’aimer (les hommes)
Je suis incapable d’accepter d’être aimé (par un homme).

Nous étions donc faits pour nous croiser et nous entendre.

Je l’imagine déjà en train de lire ces lignes (l’ancien Guy, celui d’avant la dépression, qui pense que les psys, les étalages de sentiment et la souffrance morale, c’est un peu un truc de bonne femme). Je l’appelais le cow-boy, quand il était mon éditeur, car il fut mon premier éditeur, en 2006, reniflant alors avec un flair hallucinant (une de ses plus grandes qualités, Guy devine souvent énormément de choses) que j’allais quitter mon boulot d’infirmier pour faire tout autre chose et qu’il fallait me donner du papier, du temps et un contrat d’édition.

Suivirent alors deux ouvrages dans sa maison d’édition (Privé) puis un troisième sans lui avant un bref passage chez Plon et Robert Laffont. Six livres “officiels” en quatre ans. Une pause de quatre ans. Et, enfin, de nouveau, un septième pour moi à la rentrée 2015. Quoi, vous pensiez que je n’allais pas vous parler que de Guy ? Allons, allons.

Hier, en posant son bouquin, un peu estomaqué par la force du poids de son histoire familiale (le milieu du livre, surtout le récit de sa mère, est une énorme claque) et réalisant l’origine de son prénom et donc de sa force vitale comme de sa souffrance, j’ai été pris d’un vertige devant la confession sobre et sans pathos de l’homme qui m’a tant fait changer de vie. Qui m’a donné la clef pour ouvrir mille portes, une confiance en moi (il en fallu des livres, des engueulades avec ces éditeurs consécutifs qui croyaient en moi et moi, pas du tout en eux, les prenant pour des cons, pour qu’enfin je me sente légitime devant un manuscrit), Guy, l’homme qui signa quelques chèques pour que je pose les mots de ma vie sur du papier qu’on allait brocher et vendre dans toutes les FNAC de France.

Je dois beaucoup à Guy.

Je ne savais pas à quel point Guy devait tant à son histoire, jusqu’à ce qu’elle le rattrape et le dévore tout cru, pour le faire (enfin) chuter, souffrir et l’humaniser un brin. Je n’avais jamais douté qu’il fut humain, mais à le voir si querelleur, immortel et narquois devant les attaques, j’étais souvent épuisé et fuyant, lui souhaitant sadiquement une bonne maladie pour le remettre d’aplomb, comme ça arrive à tant d’autres.

Je ne souhaite que la santé pour ceux que j’aime mais, tout de même, une fois perdue, pour peu qu’on s’écoute un peu et qu’on observe le monde qui vous entoure, il n’y a rien de plus fondateur pour un homme que de se relever après une longue période à terre. Une impression de renaître et de voir le monde différemment. La maladie était mon métier, vous savez.

J’avais été agréablement surpris à l’époque par le livre de David Abiker sur son cancer, que j’avais trouvé remarquable, jusqu’à l’appeler pour lui dire à quel point j’avais été touché par sa plume.

Lire des mots sur David Abiker, très présent pour Guy au fil des pages, m’a fait prendre conscience qu’avec la santé, l’amitié est réellement le bien le plus précieux. J’ai l’air de découvrir l’eau tiède en 2015 ? Oui, accordez-moi cette naïveté, alors que je traverse de nouveau une phase intime particulièrement remuante et que des amis, en arrière-plan depuis des années, proposent leur écoute, leur tendresse et un regard sur moi infiniment conscient.

Il faudrait lire “Vous m’avez manqué – histoire d’une dépression française” de Guy Birenbaum mais, qui, à notre époque, dans nos milieux, voudra accepter de reconnaître le besoin vital d’une décroissance émotionnelle “hors-sol”, abreuvés que nous sommes par des blogs, des statuts, des tweets, des alertes push, des like, des Premiers sur l’Actu ?

Peu nombreux, encore, sont ceux qui formalisent une demande d’aide ou un mal-être : l’immense majorité des trop connectés (j’en fais partie) subit le flux et tente de ne pas s’y noyer, en s’accrochant à de vieux réflexes occupationnels qui semblent bien fades. Lire un journal, ouvrir un livre papier (j’ai jeté mon Kindle, marre marre marre des écrans), aller courir sans iPhone mesurant le parcours, déjeuner entre amis sans toucher une seule fois son smartphone, regarder une émission chiante sans avoir le réflexe de tweeter ou pire, regarder une émission merveilleuse sans avoir le réflexe de tweeter.

Je crois qu’il ne me reste que le rapport sexuel où je suis encore totalement moi, totalement présent, totalement à l’autre, totalement branché sur l’humain. Tout le reste a été parasité.

Je ne cuisine pas assez, je ne crée pas assez avec mes mains, je ne danse pas, je ne nage pas, je ne marche pas en forêt sans regarder de manière compulsive où je suis sur le GPS.

Comme Guy (et comprenne qui pourra), on s’est beaucoup servi de moi, de mon talent et de ma colère pour créer du trafic, du clic et du mauvais bruit. J’ai beaucoup donné. J’ai beaucoup payé. Mais j’ai su arrêter avant lui, je ne sais pas trop comment. Cette violence passée m’effraie.

Guy fait partie des rares personnes m’ayant un jour demandé d’utiliser mes mots, mes émotions et mes espérances, mes fulgurances pour écrire sur le monde tel que je le voyais et le craignais. Guy a voulu que je témoigne, à ma manière, strictement comme je le sentais, sans toucher une virgule ou retoucher une ligne, laissant déborder la douleur pour qu’elle noie la colère (la colère est un bien mauvais nègre) et taillant dans le pathos pour laisser apparaître l’humanité brute que je tentais tant de cacher.

Entre deux handicapés du sentiment ne pouvait découler que de bons livres, les nôtres.
J’aime toujours autant mes trois premiers.
Ils continuent à se vendre, des années après leurs sorties. Je ne sais pas si Guy a fait de moi un auteur comme il le dit dans son livre mais je sais qu’il était un sacré bon éditeur.

En refermant son ouvrage, hier soir (une vraie réussite, sur la forme, aussi, de la couverture à la présentation des chapitres, aux photos, moderne et rythmé comme une page web), j’ai été très ému de voir l’homme qu’il était devenu, qu’il avait toujours été, sous le cowboy, l’homme chez qui j’avais bien fait de déposer mes (l)armes, en 2006.

Quel parcours. Quelle histoire. Il n’y a pas de hasard.

Guy Birenbaum : Vous m’avez manqué
Ed. Les Arènes

1716 lectures pour cet article. Merci pour votre fidélité.

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There are 8 comments

  • marie dit :

    Bel éloge… je vais commander vos livres à vous 2 ! Les 3 premiers de toi/vous (le web fait beaucoup tutoyer je crois, donne l’impression de connaître, même si ce n’est pas le cas, efface les frontières), et celui de Guy. Belle journée – réelle !

  • Louis dit :

    Pas lu son livre, mais ta description donne fortement envie.

    (Je vois Guy Birenbaum comme un venture capitalist, qui flaire les jeunes pépites de l’écriture. Autre que toi, il a aussi édité Jaddo (Juste après dresseuse d’ours))

  • Guy Birenbaum dit :

    Je ne peux rien dire d’autre que mon émotion.

  • Nicole dit :

    Il faut avoir traversé ces épisodes douloureux pour comprendre. Pousser la porte d’un psy n’est pas toujours facile…on a peur de ce que l’on va découvrir !!

    Mais la renaissance arrive !!

    Vous êtes deux personnes magnifiques !

  • Hervé Resse dit :

    Touchants échanges. C’est vrai que la dépression est un piège infernal. Moi curieusement, c’est de blogueur qui m’a sauvé de la dépression en 2006 et 2007, du moins qui m’a évité d’y sombrer. Mais j’ai hâte évidemment de lire le livre de Guy, pour qui j’ai amitié et respect.

  • Celine dit :

    C’est tellement touchant tout ce que tu dis; sur lui, sur toi, sur vous.
    (La depression, c’est clairement moins sexy mais pour ceux qui la survivent, ça change l’âme. Il y a la vie avant et puis la vie d’après.)

  • cvrin dit :

    C’est que tu me donnes envie de lire une bio toi! Dingue, car en général je suis plutôt allergique à ce type de lecture. Merci!

  • Céline dit :

    Merci pour ce texte… J’ai vu il y a déjà quelques temps Guy Birenbaum au 14h42 et il m’a beaucoup touché…
    J’ai évidemment tout de suite pensé à toi mais je me suis retenue de te déranger… Comme un sentiment de “boucle bouclée” puisque c’est par le biais d’@SI que j’avais entendu parler de Ron et de tes livres… Moi qui n’étais pas du tout connectée, ou quasiment pas… (J’ai chopé le virus depuis)
    J’adore les livres que tu as écrit sur ton ancien métier qui est toujours le mien… Et je guetterai le prochain…
    Je t’embrasse,
    Céline Rimet

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