Vie quotidienne
Il faut tourner la page
15 juillet 2015
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Le moment de solitude intense l’a assailli, entre deux mails, si fortement qu’il a dû partir s’isoler dans les toilettes pour respirer un peu, enfin seul. Les larmes ne sont pas venues. Il a appris à maitriser ses pensées cognitives les plus folles, les plus sombres, les plus riches aussi, celles qui lui font faire n’importe quoi : il a donc attendu patiemment que ça passe en se concentrant sur sa respiration.

Le calme est revenu.

Il a réalisé qu’en sept semaines il avait quitté l’Homme qu’il aimait tant, l’appartement qui avait abrité 11 années de vie à deux et le boulot paillettes où il avait fréquenté les mêmes têtes pendant deux saisons (et quelles têtes, il avait adoré ses collègues, tous, il n’avait que de bons souvenirs) et que, sans sas de décompression, sans vacances, sans escale dans un autre port, il avait enchaîné sur une autre aventure, avec de nouvelles personnes, en l’espace d’un week-end, week-end passé à finir le livre qu’il avait promis de rendre à temps à son éditeur et qui devait sortir à la rentrée. Il n’avait pas chômé.

Le doute s’était installé sournoisement, au troisième jour du nouveau poste, alors que la somme d’informations inédites à retenir commençait à peser lourd sur ses épaules, alors qu’il tentait de comprendre tout ce qu’on lui disait et ne voulait pas en lâcher une miette, souhaitant une fois de plus être exhaustif, empathique et forcément compétent, alors qu’on lui demandait juste de faire au mieux. Et il faisait au mieux, évidemment mais il ne se l’accordait jamais, cette reconnaissance. Il était encore plus dur avec lui-même qu’avec les autres.

Il finit par ressortir des toilettes, sourit à deux ou trois personnes, machinalement et descendit dans la rue, hésitant encore sur la conduite à suivre. Il y avait une bouche de métro sur la gauche, un Starbucks en face. Il traversa et décida que la première chose qu’il entendrait serait la plus importante de la journée.

La femme entre deux âges, aux grosses lunettes, à l’accent Américain, avec qui il avait longuement parlé le premier jour, étant arrivé si tôt qu’il avait dû attendre un bon moment, assis sur son tabouret, dans le Starbucks vide et qui détonnait au milieu des petits jeunes probablement tous à mi-temps, entre études et galère étudiante, le reconnut et lui dit, dans son étrange français :

Vous avez fui le job pour venir prendre un moment de tendresse ?

– Oui, en quelque sorte.

Good idea. Mais je suis sûr qu’il y a la tendresse aussi au job, en recherchant quelque part.

Et de fait, il y en avait partout autour de lui dans les étages. Une étrange bienveillance. Il la percevait.

Il l’acceptait sans se poser de questions et, ça, c’était totalement nouveau pour lui.

Il repartit bosser.

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There are 4 comments

  • nelly du labo dit :

    j’aime ces moments là ….qui m’arrivent aussi ….des « stop » de vie et ensuite ….çà repart …en rapport peut être avec cet instinct de survie continuel lorsqu’on bosse en hôpital (enfin plutôt avec des malades)

  • Snail87 dit :

    Lô pa compri

  • Christian dit :

    Je te souhaite beaucoup de tendresse professionnelle et de tous azimuts.

  • Ak has dit :

    c’est peut-être ma journée qui veut ça, mais je trouve ça émouvant. J’espère que tout s’est bien passé depuis 🙂

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