Vie quotidienne
Il me fait le coup du “Souviens-toi”…
4 juillet 2016
25

C’est toutes ces chansons auxquelles je ne prêtais pas attention, avant, n’écoutant jamais les paroles, absorbé par la mélodie, et qui soudainement me parlent et me chavirent, celles qui parlent de notre amour fou dont il ne resterait plus que des cendres, de ne pas retenir ses larmes et de laisser aller son chagrin, du vieux volcan dont a vu (souvent) rejaillir le feu et puis ce tube interplanétaire de Rihanna, Stay, dont j’avais acheté le mp3 pour le coller sur notre film de vacances, à l’époque où je prenais des vacances avec quelqu’un et où j’étais assez amoureux pour en faire des films, en revenant, et qui maintenant, dès la première mesure, me colle par terre dans le métro.

Ces photos que je voulais garder et que j’efface d’un clic, ces lettres (il paraît qu’il ne faut jamais jeter les lettres d’amour), ces petits mots, ces cadeaux. Chaque jour qui passe je me déleste un peu plus de nous et régulièrement, encore, je réponds aux questions stupides sur nous deux, du mieux que je peux, car je n’ai pas la réponse qu’ils attendent, dans leur logique, dans leur petite vision de l’Amour étriquée; oui, on peut se séparer alors qu’on s’aime encore très, très fort, oui, on peut se quitter alors que l’autre est plus que la moitié de soi, pour lui, pour lui rendre enfin un peu de tout ce qu’on lui a pris, pour nous, afin de ne garder que le meilleur, pour soi, afin d’entamer autre chose, seul, sur une pente autrement plus dure car on dit que la vie après quarante ans est une lente descente mais j’ai l’impression au contraire chaque jour d’être au pied d’une immense colline dont je n’aperçois jamais le sommet et qu’il faut quand même attaquer d’une manière ou d’une autre. Il n’y a plus de plat, il n’y a plus de banc pour s’asseoir, il n’y a plus ton regard qui se tourne vers moi, quelques pas devant, en me demandant si ça va.

Malade, il y a dix jours, après une bien vilaine chute, traumatisme crânien, cote fêlée, faire défiler les noms dans le répertoire et ne pas savoir qui oser déranger un soir, si tard, ne pas vouloir se coucher comme ça, signes neurologiques, vieux réflexes de soignant, effet retard du TC sans PC, alors mettre le réveil toutes les deux heures pour être sûr de se réveiller et ne pas mourir bêtement dans son sommeil, la porte fermée, constater à minuit, à 2h, à 4h, aux aurores, enfin, que tout va bien mais avoir voulu se réveiller pour qui, au final, pour quoi ? Pour se doucher, enfiler une chemise repassée à la hâte, quelques minutes de métro, agrémentées de quelques pages d’un médiocre roman acheté sur les conseils du libraire souriant, sourire aux collègues qui m’aiment, d’un amour sincère, durant ces heures où j’enfile mon costume de mec qui bosse, efficacité, régularité, disruptivité et puis ces repas à la cantine où je gloutonne sans appétit, où ils parlent tous de leur week-end, de leurs amours, et puis ces soirs où l’on rentre pour ne retrouver que ce qu’on a laissé derrière soi le matin, à la même place. Avec la même inutilité. La même vacuité. Et ce sentiment d’attente insupportable, égrené de dates artificielles : le concert de Polnareff, le concert de Biolay, la sortie de mon prochain livre en 2017, il va forcément se passer quelque chose de plus fort, il va forcément m’arriver quelque chose de grand, je vais peut-être me faire rappeler à l’ordre par mon corps, par une inconnue, je ne sais pas.

Luca me disait que le pire, après la mort de Martin, c’était cette envie permanente de l’appeler au téléphone pour lui demander son avis sur tout et la douleur d’entendre sa voix sur le répondeur, ce même message à la con enregistré des années plus tôt, en Ariège, avec le bruit du train qui arrivait et cet accent traînant, un peu ridicule, qui était tellement lui. Luca avait appelé pendant des années, des années, avant que le numéro ne soit attribué à une jeune femme qui avait décroché subitement, à la première sonnerie et Luca avait cru qu’il allait entendre Martin. Il y avait vraiment cru, l’espace d’une seconde.

“Toi, au moins, tu peux l’appeler. Tu peux pleurer et le maudire mais tu peux l’appeler. Tu peux te dire que tu seras plus fort que l’envie, que tu devrais aller voir des amis plutôt, que ce n’est pas une bonne idée, que de toutes les personnes dans ton téléphone, c’est probablement la dernière que tu devrais contacter, tu peux te dire tout ça et l’envie passe, comme un type qui aurait arrêté le tabac un an plus tôt et sent passer l’envie de s’en griller une, juste une, allez, une petite, une qui fait plaisir, la journée a été super dure, tout le monde fume sauf moi, c’est pas juste, allez, ça n’engage à rien d’en fumer une, juste une mais le type prend un verre d’eau, pense à tout autre chose et ne refume pas. Toi, tu peux l’appeler quand tu veux même si voilà une chienne d’idée qui faudrait qu’on la pique avant…Moi, il ne répondra plus jamais.”

 

Et alors, la peine est moins forte ? On compare qui a la plus grosse ? Tu me dis de profiter de mon célibat, que ça a du bon aussi d’être seul, qu’on “peut rattraper le temps perdu”. Tu veux que je te parle de tous ces corps que j’étreins, ces prénoms que je ne demande plus désormais, ces regards que j’évite une fois l’acte commis, l’acte mécanique et sans âme,  afin d’être étreint quelques instants, être caressé, en fermant les yeux pour ne penser à rien et ces insupportables odeurs dans les draps une fois que je les ai mis dehors, tu veux que je te dise que c’est plus simple de le savoir en vie, pas très loin, dans son coin, continuant à se lever, à se doucher, à s’habiller, à parler à ses collègues, comme moi, tout pareil, le même, tu veux que je te dise à quel point il me manque et à quel point je le déteste de me manquer autant, que si tout était à refaire je ne referais rien pareil, c’est des menteurs les gens qui disent l’inverse, c’est des connards, moi je ferais tout différent dès le premier jour et je merderais tout autant, mais d’une autre manière. C’est écrit. Tu sais qu’il travaille à deux cent mètres de moi ? Que je ne sors pas du bureau par crainte de tomber sur lui ? Que je pense à lui en regardant par la fenêtre lorsqu’il pleut, à la manière dont il tient son parapluie, à la façon qu’il a de marcher entre les flaques, toujours tiré à quatre épingles.

Je pars seul en vacances dans dix jours en Serbie.

Parfois, je me dis que j’aimerais ne jamais en revenir. Jeter la carte bleue par la vitre, déposer la voiture de location dans un parking en sous-sol, claquer la portière et remonter dans la rue avec juste mes vêtements, pour disparaître dans une rue et attendre de vivre à nouveau, tenaillé par la faim, la gale ou le manque de confort. Je mens quand je parle de 2017. Je mens même quand je parle de la rentrée. Je redoute chaque nuit qui tombe car je n’ai plus rien à partager le matin qui va suivre.

Je fais semblant de vivre. Oui, je suis désormais libre, mais être libre sans toi, quel intérêt ?

 

 

 

 

 

1964 lectures pour cet article. Merci pour votre fidélité.

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There are 25 comments

  • Marion dit :

    Juste une bise <3

  • Géraldine dit :

    C’est “marrant” cette ressemblance à chaque fois …
    Je pourrais avoir ecrit exactement la même chose, je comprends donc parfaitement chaque ligne de ce texte. Je serais curieuse de savoir quel genre de personnage est face à toi. Tu es manifestement une personne empathique. Lui … eux… ces gens qui ont le pouvoir de faire ressentir ces sensations que tu décris si bien ici, sont en général dans autre chose 🙁

  • Géraldine dit :

    Bien souvent, quand je lis les articles de ton blog (depuis longtemps), je retrouve des choses qui me ressemblent. Dont ce texte.
    Je me posais juste la question du type de tempérament de cet homme dont tu parles ici.
    C’est un joli texte en tout cas 😉

    • William dit :

      Le tempérament d’un homme qui m’a aimé onze années. Et qui m’aime encore, du mieux qu’il peut, mais plus assez pour partager un quotidien, je présume. Je ne sais plus.

  • aurélie dit :

    bordel William, bordel…. MERCI, merci, merci….comme si tu étais dans mes tripes là maintenant, bordel William, bordel

  • HXR dit :

    You’re such a drama queen!!!!! 😉

  • Pyb dit :

    Merci de mettre en mot des sentiments qui taraudent clairement plus d’un (enfin, plus de qutre ou cinq vu les commentaires ci-dessus) d’entre nous.

    Merci de me rappeler pourquoi je suis tombé en amour de ta prose il y a 12 ans déjà, et par son truchement, de l’humain qui l’écrit.

    Vivre pour l’autre oui, évidemment, pour soi, c’est tellement plus difficile.

    Merci, encore, et moult bises.

  • Dame Ambre dit :

    Une souffrance, un deuil, ne se compare pas. Il est certain que cela ne se fait pas (grand manque de tact), mais c’est surtout impossible, et d’une très grande violence. Et puis c’est étrange, parce que moi, je l’ai vécue cette angoisse là, ce vide ;cette solitude extrême, c’est la même, et je l’ai vécue dans la mort de l’autre..
    Pour toi, je n’ai pas les mots, et peut-être même qu’ils n’existent pas (ou alors juste , je ne le sais pas). Je sais seulement que dans cette solitude là, j’aurais eu besoin que les gens ne se détournent pas, ne me bousculent pas non plus. Et que quelqu’un m’accroche au réél duquel le deuil de l’autre arrache. Je n’ai pas cette capacité, on ne se connait pas (je lis en silence, d’habitude), mais je ne voulais pas me détourner, lire et partir..
    Alors.. je t’envoie de la tendresse, de la douceur 🙂
    Ambre

  • Nad dit :

    Mon dieu! Si tu savais comme ton texte me parle. Et pourtant mon histoire est clairement moins longue. Mais il y a des êtres qui vous marquent. Le mien, au vu de ta description, est un zèbre. Je crois que je le suis aussi surtout si l’hyper emotion, l’hyper empathie et l’hyper sensibilité en fait partie.
    Du coup je n’arrive pas à effacer ses textos, à jeter les petits mots. J’ai même une bouteille de vin qu’il avait acheté qui traine depuis 4 mois…Peut être que le jour où je la boirais, c’est que je serais passée à autre chose.

  • Corinne dit :

    Peut être que … peut -être que tu n’étais pas prêt, peut être que ce n’est pas “lui”, peut être qu’il faut que tu apprennes à être libre seul, pour toi et être heureux comme ça… Peut être qu’on est jamais heureux quand on est zèbre, peut être que ce sera une éternelle insatisfaction même s’il faut voyager avec, peut être que tu n’as pas encore saisi ton essentiel… enfin j’sais pas. Peu-être. Mais c’est vrai que pouvoir entendre sa voix et se dire “je suis guéri(e)” ou pas, c’est déjà beaucoup.

  • julie dit :

    Des calins et des bisous rayés. ♡♡♡

  • Miss dit :

    P&@&@@ ! Comme tu souffres ! L’amour est une douleur ,
    Autant que du bonheur , il faut le savoir
    Quelques distractions des voyages , mais pourquoi ne pas le revoir de temps en temps ? Trop de passions , de déchirures?

    On oublie mais ça prend tellement de temps…. Courage William

  • sebseb dit :

    Heu… vive les vacances mais reviens nous, ou fait plutot ca au Québec, je crois qu’il y a
    une grande population de zèbres là-bas, c’est connu 😉 :p 😀
    En tout cas bon voyage et découverte de la Serbie (si tu ne connais pas).

    A bientôt je hope.

  • Stan dit :

    Je reviens sur ton blog et j’arrive plus à suivre…

    Parles tu de la Marmotte, du jeune américain, du brésilien ?

  • JacquieB dit :

    C’est toujours aussi beau William… que dire lorsqu’on a subi ces mêmes peines là et vous vous l’écrivez toujours si bien. Je vous embrasse.

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