Vie quotidienne
Je suis en retard retard retard
5 novembre 2012
11

Etant d’une famille d’angoissés (et là je vois déjà ma mère qui lit ce blog et qui va me dire, au téléphone :
– Mais arrête de dire que nous n’avons que des défauts ! Pour qui nous prennent les gens ?

Mais pour des parents angoissés qui ont, aussi, cultivé leur fils au cinéma et à la littérature, ce qui lui a permis de s’en sortir plutôt bien dans la vie. On peut reprendre, maintenant ?) (Imaginez le jour où je parlerai ici de sexe ou de drogue), étant d’une famille d’angoissés, non, j’ai toujours été en avance largement à tous les rendez-vous. Et je finis par rattraper mon avance, arrivé à la moitié de ma vie.

Je me souviens, si j’avais désensibilisation chez le médecin (tous les samedis, piqure pour chasser l’asthme, une à trois. Résultat tangible : à peu près autant que d’apprendre le croate pour le même problème), rendez-vous à 13h30, 8 minutes de vélo à tout casser, je partais à 12h45, je ne tenais plus en place. Et j’attendais, bien sûr. Pareil pour les cours de tennis ou de claquettes. Le début des films ou des séries. J’étais angoissé +++ : il fallait que je sois très en avance. Et, bien sûr, j’attendais. Des plombes. Ce fut une spécificité des gens qui m’entouraient : le médecin de campagne était débordé et ne démarrait jamais dans les temps. La prof de tennis (sa femme) oubliait les cours avec les gosses (je vous jure que c’est vrai) ou se barrait en plein milieu pour aller taper la causette avec un passant. Quand à la prof’ de claquettes, elle arrivait quand à l’arrangeait. Et ça pouvait l’arranger tard.

J’avais un rapport très particulier au temps, d’angoissé maitrisant, épuisant avec le recul. Je me souviens que je pouvais mettre le réveil à 7h12 et arriver en cours ou en service à 8h00 pétantes, quoiqu’il arrive (je vous rappelle que j’habitais à Pau, c’est tout petit). Le petit déjeuner, la toilette, l’habillage et le temps de trajet étaient tous inclus pour que je sois là pile à l’heure. J’arrivais chez les gens soit en avance, soit à l’heure quand on m’invitait pour manger (j’ai du perdre cette habitude il y a moins d’une année…) et je suis à ce jour, encore, ravi, quand on arrive en avance chez moi, ce qui ne se produit jamais. Avec des étrangers, et encore.

Mes rendez-vous étaient précis : 19h à Saint-Paul. J’attendais dix minutes. Quinze si vraiment. Et je me barrais. Si il y avait un problème de métro et que mon rendez-vous était dedans, j’envoyais un SMS : reportons. Je ne voulais pas perdre mon précieux temps. J’ai perdu des amis, par contre. Je déteste les gens en retard et certains de mes proches sont connus pour leur légendaire rapport au temps. Nora, si tu nous lis…Bien sûr, les années passant, je fais avec et j’ai même appris à lui mentir en lui indiquant un vrai/faux horaire : le vrai, je me le garde pour moi (21h, heure du concert) et je lui dis rdv 20h15. Pour une arrivée estimée à 20h45. Donc j’ai largement le temps de me pointer à 20h35 et de n’attendre que 10 minutes. Sauf que la gueuse apprend vite et qu’elle a désormais intégré la fausse heure. Elle se ramène souvent à 20h55 en ayant pris le soin d’envoyer un SMS vers 20h45 : “j’arrive, j’arrive, je suis presque là”. Elle sourit largement quand on se voit enfin et on s’assoit dix secondes avant que les lumières ne s’éteignent. Je la déteste !

Moi ? Moi, je m’épate.

(En tout modestie)

Je suis parti d’un bon “trente minutes à l’avance” à un modeste “dix minutes à l’avance” jusqu’à un récent (et mémorable) “Pile à l’heure”. Qui a duré une bonne année. Ce fut inauguré chez ma thérapeute (sept ans d’analyse, je vous ai dit que c’était fini depuis quelques mois ?) où je finissais par arriver deux minutes après elle aux séances, UN TRUC DE DINGUE. Bon, j’exigeais toujours d’être le premier patient de la journée ou rien. Histoire qu’elle commence par moi, à l’heure.

Et là, depuis mars-avril, c’est l’aventure totale. La jungle. Le frisson du retard.

Je me pointe à 8h04 aux rendez-vous en ville, voire 9h09. 13h05. 16h08. Un petit 18h11, la semaine dernière et les gens m’attendaient ! Dingue. Je me suis senti un peu mal et j’allais commencer à m’excuser mais je n’ai pas eu le temps d’ouvrir la bouche, ils m’ont sauté dessus :
– Tu es en retard.
– Oui, je…
– C’est pas grave, on a attendu que cinq minutes.

Et là, ça m’a étreint d’une force. Je me sentais puissant. Oh, oui. Si puissant. C’est moi qui commandait. C’est eux qui attendaient. Ivresse vertigineuse de l’acquis tardif libérant une conscience aiguë de sa propre domination : je ne me sentais plus péter. D’un coup. C’était énorme. Et inédit. Ce qui, à mon âge, croyez-moi, n’arrive plus si souvent.

J’ai donc mesuré le plaisir qu’il m’était offert, désormais, de maitriser un peu plus les autres en toute innocence et je vais, contrairement à vous qui rentrez dans le rang, gagnés par des années de culpabilité ayant enfin atteint son but, vous faire désormais poireauter, grave. MAIS GRAVE.

1889 lectures pour cet article. Merci pour votre fidélité.

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There are 11 comments

  • Z@k dit :

    Le retard comme art de se faire et de se sentir désiré… une certaine “the late” Marilyn Monroe excellait dans le genre, si bien qu’elle fut même en retard à son propre enterrement…

  • Barbwa dit :

    Je connais bien : j’arrive au minimum 45 minutes avant le départ d’un train et 4h avant pour un avion. Je crois que j’ai du arriver 2 fois en retard dans ma vie 🙂

    On dit des gens en avance qu’ils ont peur qu’on les oublie, qu’on parte sans eux et des gens en retard qu’ils ont peur on ne les remarque pas et en faisant ainsi, ils sont au centre des attentions 🙂

  • Barbwa dit :

    *pardon : qu’ils ont peur qu’on ne les remarque pas et en faisant ainsi, ils peuvent être au centre des attentions 🙂

  • laurence dit :

    c’est vrai que je ne supporte pas les gens très en retard, je prends ça pour un manque de respect total mais les gens qui arrivent chez moi pour dîner 15 à 20 mns en avance ça m’agace aussi ! bref je préfère le “just in time” à 5 mns près… Bravo pour ces progrès années après années parce que quand même ça te minait “grave” 😉 mais faut il plonger du côté obscur de la force du retard maintenant ? hein ? ;-))

  • La fille de l'air dit :

    Je me reconnais bien dans ce que tu écris. Hum cette peur panique d’arriver en retard, comme si l’avenir du monde en dépendait (il n’en dépend pas) ! J’ai toutefois trouvé une possible explication, basée sur l’analyse des profils des retardaires pathologiques de mon entourage : être en retard c’est faire passer les autres après soi-même, c’est considérer que son propre épanouissement est plus important que le respect qu’on “doit” aux autres. Apprendre à être en retard c’est donc apprendre à devenir égoïste et il est grand temps que j’apprenne moi aussi.

  • Valérie de haute Savoie dit :

    Je suis très décontractée pour ce qui est d’arriver à l’heure, mais je suis toujours à l’heure, même si partie en retard, j’attrape tous les feux verts, circulation fluide…
    J’ai horreur d’attendre.

  • Alice dit :

    Le retard systématique est le symptôme de l’égoïsme, ça me parait tout à fait vrai. J’ai l’impression de voir une amie dans ton explication du retard pathologique, Fille de l’air, celle qui envoie toujours un sms à l’heure du rendez-vous pour dire qu’en fait, elle n’est pas encore partie, parce qu’elle avait autre chose à faire, qu’elle a dormi tard, ou qu’elle prenait un café avec quelqu’un d’autre. Je l’aime, mais dans ces cas-là je la pourrie à la mesure de son mépris (inconscient) pour moi.

    J’aime pour ma part arriver en avance, parce que la ponctualité est la politesse des rois, et qu’étant la première arrivée sur les lieux je suis du coup celle qui accueille, celle qui a repéré l’endroit, ce qui me donne une certaine confiance.

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