Vie quotidienne
Je te plains, Marie-Josée
4 février 2012
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Mon ancienne enseignante (1995) à l’école d’infirmières parle de moi devant une jeune fille qui a le malheur d’avoir choisi un de mes livres pour présenter la profession. Elle a des mots très durs à mon encontre : je n’étais que dans la critique, je n’avais que des emmerdements partout où je passais, je n’étais pas fait pour ce métier, de toute façon rien de bon n’est sorti de tout ça.

La jeune fille en question est une amie, en fait, je la gardais quand elle était enfant, j’étais son baby-sitter, elle est devenue adulte. Elle me défend, l’autre rougit puis finit par lui demander si elle me connaît personnellement avant d’ajouter :
– Envoyez-lui le bonjour.

Il ne se passe pas un jour sans que je remercie le ciel de m’avoir envoyé dans un IFSI, un institut de formation en Soins Infirmiers.
Je n’ai pas effectué professionnellement un seul acte paramédical depuis le 31 décembre 2008.
Il ne passe pas une seule journée, par contre, sans que mes acquis, théoriques ou professionnels, ne soient mis à l’épreuve, quel que soit le cadre dans lequel j’évolue : privé, professionnel, sexuel, autoroutier, que sais-je encore.

Je suis devenu ce que je suis grâce à ce métier qu’on ne voulait pas, qu’on ne VOULAIT pas me donner. Je n’en étais pas “digne” (pour reprendre une phrase entendue à Nay, lors d’un stage, balancée par la directrice d’une maison de retraite), je n’y “trouverai jamais ma place” (pour citer les mots d’une surveillante, mon dernier jour d’études) ou j’étais “trop lettré” pour comprendre les “réalités du terrain” (pour citer cette ancienne enseignante, la semaine dernière, devant mon amie).

Ces gens-là savaient à ma place. Pensaient savoir à ma place.
Ils ont eu tort.

Je sais désormais pourquoi je les ai tant dérangés : j’ai fait infirmier pour apprendre la vie, pour devenir un homme, pour comprendre comment fonctionnaient les corps et les âmes, étant sorti de chez mes parents sans le moindre bagage humain. J’avais acquis des bases en culture, mais rien de réellement concret pour évoluer en société. Il devait dégouliner de moi que je n’étais pas apte, en entrant à l’école, à me couler dans un moule et que, le temps passant, mon vrai caractère, derrière, s’affinait de plus en plus. J’étais né différent, j’étais né pour apprendre et, une fois mis en pratique, lassé par le terrain, ayant reproduit une fois de trop mon geste, j’étais fait pour partir ailleurs et y apprendre autre chose, à mille lieues de tout ce que j’avais entendu à la maison :
– Mais ne vas-tu pas ENFIN te poser un peu ?

Non.

Ces gens-là, dont cette chère enseignante, Marie-Josée, savent au fond d’eux (et peut-être que cela les réjouit, et peut-être que cela les angoisse atrocement mais ça en revient au même) qu’ils ne bougeront pas. Elle était déjà vieille (et un peu sale) en 1995 : dépassée, loin des réalités. Je me demande, dix-sept ans plus tard, à quel point larguée elle doit être. Sclérosée. Usée. Récriminante.
– William ne faisait que critiquer, jamais une parole constructive, jamais.

Effectivement. Il y avait tant à critiquer.

Je crois que ma première cible était avant tout moi-même : en étant mouvant, je pouvais m’échapper un peu.
Je me suis posé, depuis quelques années. Je me critique moins. Je connais mes défauts. Je les déteste toujours autant.

Mais j’ai avancé. Toujours. J’ai posé le pied dans le vide, souvent. J’y suis allé. Toujours. J’ai osé. Tellement.
Et Marie-Josée, je te plains.

Tu es restée là où j’étais il y a dix-sept ans. Imagine. Tu n’as pas bougé d’un seul centimètre.
Tu me détestais car tu sentais que je n’allais pas pouvoir rester en ton pouvoir, dans ton petit cercle de croyances étriquées, dans ce que tu penses être juste et bon pour les autres, pour la compréhension que tu en as d’eux et donc de toi, au final.
Tu me détestais simplement car j’étais déjà plus libre que toi.
Nous avons eu les mêmes cartes en main.

Je suis devenu infirmier malgré toi et je le resterai.
Ma pratique ou ma non-pratique ne change rien.

J’ai avancé et toi, toi, tu es toujours dix-sept ans en arrière.

1280 lectures pour cet article. Merci pour votre fidélité.

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There are 3 comments

  • Hadda dit :

    c’est quand on comprend celà qu’on est capable d’aimer l’autre 🙂

  • kangourourou dit :

    “Elle était déjà vieille (et un peu sale) en 1995” : ça c’est la William’s touch qui me fait mourir de rire dans ce billet sérieux.

  • ghislaine dit :

    trés vrai ……

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