Vie quotidienne
Je veux toucher du doigt la peau de ton tambour
3 janvier 2019
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Biarritz à deux

Tu vois, ce qui est fou, c’est que je n’y croyais plus. On dit (assez bêtement, assez justement) que c’est précisément quand on n’y croit plus que c’est là que ça nous retombe dessus mais j’avais toujours trouvé ça débile, comme assertion. Pour ma part, je m’étais résigné à vivre seul, vieux et oublié de tous, dans une chambre de bonne sans ascenseur au 9ème étage, à manger des raviolis froids en regardant les toits de Limoges (oui, j’habite pas Paris, histoire de toucher le fond du désespoir) pendant que mon matelas posé sur le sol prend l’humidité et que RFM grésille sur mon vieux poste radio qui ne capte plus grand chose. Mon abonnement à Télé 7 Jours étant la dernière chose qui me relie au monde moderne, depuis qu’ils m’ont pris la télé noir & blanc qu’il me restait de mon dernier vol dans une benne à ordures.

Tu as vu ma vie, hein. J’oublie de te dire que l’assistante sociale s’est prise de pitié pour moi et qu’elle m’invite à tous les goûters de vieux du quartier depuis deux mois, en venant me chercher pour ne pas que je reste seul et je dois me taper les conversations des autres pendant deux heures en mâchant des Chamonix goût orange amère et en sirotant du Lipton Earl Grey dégueulasse mais ils filent parfois des places de cinéma gratuites pour le vieux CGR du centre-ville qui ne passe les films qu’en VF et dont l’ampoule du panneau “Sortie de Secours” est si forte qu’on voit à peine l’écran dans les scènes de nuit.

Ma voisine d’en dessous est une étudiante qui apprend le djembé et elle assure le solo du Boléro de Ravel pour le groupe Kalakan (true story) en version longue, ce qui me permet de me fader les 18 minutes matin, midi et soir depuis maintenant 3 mois mais ça va, hein, je gère, au moins elle est plus souriante que les deux précédents, un couple de punks à chiens qui manifestaient tous les samedi sur les ronds points et revenaient bourrés à la bière pour écouter du Manu Chao jusqu’au petit matin en criant “Libertad” sur les toits.

J’ai appris que Vianney était mort la semaine dernière, ça m’a fait un choc. Mon pauvre, je croyais que j’allais partir en premier mais non, je pense que mes rhumatismes me préservent du cancer et de même, puisque j’en suis là, à croire que la constipation renforce la sangle abdominale, j’ai enfin retrouvé un ventre plat, tu n’en croirais pas tes yeux. Vieillir en province est un bonheur et depuis que Netflix a été racheté par Disney, je revois des films de mon enfance comme Rox & Rouky ou Taram et le Chaudron Magique, sur l’écran de mon Huawei qui a presque 7 ans mais qui marche super bien, merci. Ma filleule est venue hier : elle travaille sur la tournée des 30 ans de Maître Gim’s et elle est ravie, le merchandising part comme des petits pains.

Et puisque j’aime me souvenir des beaux jours et des premiers temps de notre rencontre, quand je pensais que j’avais encore une carrière littéraire devant moi et toi un avenir dans le Karaoké, voici mon top 8 des trucs que je kiffais le plus :

  1. T’avoir vu à la télé dans cette émission politique six mois avant de te rencontrer et ne pas avoir prêté attention à toi, ne pas avoir imaginé un jour que nous serions ensemble et ne pas avoir deviné que tu serais encore mille fois plus mieux en vrai que devant les caméras.
  2. Tes imitations d’accents incroyables qui sont un excellent complément aux miens.
  3. Ton répertoire de chansons françaises encore plus étendu que le mien mais aussi tes playlists Spotify éclectiques (même si tu écoutes de la musique quand tu lis, ce qui est une hérésie pour moi…)
  4. Ton souffle apaisé quand tu t’endors dans mes bras.
  5. Tes yeux ouverts quand je t’embrasse, tes yeux fermés quand je te caresse, tes yeux vifs quand tu découvres quelque chose, tes yeux amusés quand tu sens que je dis une connerie pour te faire rire, tes yeux moqueurs quand tu ne me rates pas, tes yeux foncés quand tu penses à ton travail, tes yeux enfantins quand je te surprends. Tes yeux adultes et sublimes quand tu me parles de l’avenir et de 2019.
  6. Tes choix au restaurant : tu prends systématiquement un truc que tu ne connais pas, pour goûter à tout et être surpris.
  7. Ton rire quand j’ai trouvé une bonne vanne, ton rire quand tu te moques de moi, ton rire quand tu entends une connerie dans un film et ton rire quand tu réalises que la vie est belle pour nous deux.
  8. Ton petit mouvement d’épaule, face à la mer, enfoncé dans le fauteuil, une bière à la main, signifiant que tu savais que le moment était magique, unique, posé et que rien ne pourrait nous l’enlever un jour : ni le temps, ni les sentiments qui passent, ni la mort. Nous avions été là, tous les deux, vivants et heureux et ce coucher de soleil, ces surfeurs dans l’eau, nos doigts enlacés, notre silence enfin, il avait été la preuve que tout était écrit depuis belle lurette et que nous n’avions qu’à tourner les pages en soufflant dessus.

25266 lectures pour cet article. Merci pour votre fidélité.

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There is 1 comment

  • gump dit :

    Que c’est beau.

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