Musique Vie quotidienne
Jenifer de la télé & William de rien du tout
19 décembre 2015
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Jamais, jamais tu m’entends, jamais je ne veux que tu racontes cette histoire de taré à Jenifer, son manager ou à qui ce soit chez Universal ! Tu m’entends ? JAMAIS.

C’était mon premier jour chez Universal Music où je venais d’être embauché comme Rédacteur en Chef de la chaîne musicale de la major et mon chef, nerveux, n’en revenait pas de la fable que je venais benoîtement de lui raconter. Il semblait aussi effrayé qu’hors de lui et je ne comprenais pas vraiment la raison de son courroux. Après tout, je n’avais dit que la vérité. La stricte vérité.

Il reprenait ses esprits et, en articulant bien, me regarda droit dans les yeux :

Ici, il n’y a que des professionnels et des passionnés mais pas de fans. Pas de tarés de fans. Tu viens de passer un an avec Zazoune. Tu les as vus, sur le trottoir, à t’insulter parce que tu étais proche de leur idole ? Tu les as reçus, les messages sexuels où on te promet des trucs avec la bouche contre une rencontre avec l’artiste ? Tu les connais, ces malades qui dégueulent sur leur chanteuse dans un forum dédié, la vieille, la grosse, la truie mais qui achètent les meilleures places du premier rang à l’Olympia ? Tu les visualises ? T’es un taré comme eux ou t’es pas un taré ? Réponds !

Non. Arrête de gueuler. Je situe. Je suis pas un taré du premier rang.

Alors toi, tu fermes ta gueule et tu ne répètes JAMAIS cette histoire à qui que ce soit, tu m’as compris ?

Oui.

Un mois après, alors que Jenifer doit rencontrer ses fans au studio du Palais des Congrès, un vendredi soir, tard, je me propose pour filmer. Mon chef me fixe longuement puis finit par dire ok, sans un mot de plus. Je sais que n’ai pas droit à l’erreur. Je sais qu’il le saura de suite.

Longuement, j’attends. J’ai mon Canon D5 à la main. Je l’attends, nerveux, comme tous les autres. Je ne l’ai jamais « vue » en vrai. Jamais. Les fans sont dans le studio, assis sur des chaises et moi, dans le couloir, avec la douce responsable de son forum je papote, essayant de me concentrer sur tout autre chose alors que je ne pense qu’à ça.

Soudain, les voilà. Son manager et elle. Lui, assez froid, cassant même (il deviendra une crème quand je le connaitrai mieux, des années plus tard), me fait remarquer, narquois, que l’objectif de mon Canon est obturé par le cache et que je risque de ne pas filmer grand chose de mes questions. Je bredouille un truc ou deux, trébuche, rougit, ne sait plus comment je m’appelle, ni pourquoi je suis là, je sais juste qu’elle me regarde et qu’elle me sourit. Je finis par capituler et dire que l’interview est finie. Elle part rejoindre les fans. Je m’installe dans le studio. A ses pieds. Je la filme en contre-plongée avec une mini-caméra. Images inexploitables. Je ne sais plus rien de rien.

Une photo existe de ce moment.

 

Capture d’écran 2015-12-19 à 10.55.14

 

Je la recroise une autre fois pour Universal (ils veulent que je fasse une émission de 12 mn avec elle, rien qu’elle et moi mais terrorisé je cède ma place à Vinvin) et encore une autre fois pour l’interviewer et encore une autre fois dans les coulisses d’un concert et puis d’un autre et enfin une fois chez RTL où elle s’effondre, à bout. Je raconte à mots couverts la terrible soirée ici.

Mon angoisse de lui parler et ma névrose, mon obsession fânent un peu plus à chaque rencontre. Nous sommes deux êtres humains. C’est pourtant difficile à comprendre pour moi. Je ne veux pas lâcher qu’elle est Jen de la télé. J’ai mon histoire, derrière, ma longue histoire, celle de la rupture, de l’Alsace, de la solitude. Celle que je n’ai pas le droit de raconter, ni à elle, ni à personne. Et pourtant, régulièrement, je le fais, à des inconnus, un peu partout, je me raconte, je me livre, juste pour voir leur regard, pour me ridiculiser un peu, aussi, certainement, je dis tout, je ne cache aucun détail, je finis toujours par la même phrase. Toujours.

Et un jour.

Un jour, nous sommes elles et moi à la télé. Maquillés, habillés, prêts pour la promo. Je suis chroniqueur. Elle est invitée. Nous attendons en coulisses. Nerveux tous deux, pour des raisons similaires. Le direct. La pression. Ma chronique. Son disque (la chanteuse aigrie dont elle reprend les titres lui fait vivre un enfer) un peu raté, c’est vrai, un peu trop vite enregistré, probablement pas la meilleure idée du monde, oui. Ma petite chanteuse pop aurait du s’en tenir à tout autre chose et ne pas reprendre ces titres-là. Les erreurs, c’est la vie.

Nous avons quelques minutes à passer ensemble. Elle me sourit. Je lui pose une question banale et puis une plus profonde. Elle me répond, désarmante, avec toute la sincérité du monde. Je finis par bredouiller :

J’ai quelque chose à t’avouer. L’année de la Star Ac, la première saison, j’étais en Alsace, au fond du trou. En pleine rupture, en pleine mélancolie, probablement en pleine dépression. La seule chose qui me faisait me lever le matin, c’était toi. J’étais inscrit à un forum de télé-réalité où j’assurais le live, minute par minute, de tes journées. Je me levais quand tu te levais, je déjeunais avec toi, je te regardais faire la gym, prendre des cours de chants, répéter encore et encore et encore, je vivais tes moments creux, tes disputes, tes angoisses, tes ennuis, tes rires, tes pensées même les plus bêtes, tes rêves, je te regardais tourner dans un bocal et je reprenais tous tes mots que je citais entre guillements sur un forum avec la plus extrême précision possible pour ne pas te trahir, plus de douze heures par jour, pour les gens qui travaillaient et ne pouvaient regarder le live. Je me suis même mis en arrêt maladie pour ne rien rater de toi. Je votais pour toi le samedi soir. J’allais faire les courses à Champion pendant ta pause CSA, je suis allé acheter mon sapin quand vous avez installé le vôtre, j’ai mis mes décorations de Noël quand vous mettiez les vôtres, j’ai frémi à chaque prime quand tu allais te mettre à chanter, j’ai rippé toutes tes prestations en mp3 pour pouvoir les graver sur un cd (que je n’ai jamais écouté) et quand tu as gagné, enfin, j’ai pleuré en sautant de joie dans tout l’appartement.

Le lendemain, sur le canal dédié StarAc H24, il n’y avait plus rien. Juste une bande-annonce nous remerciant pour notre fidélité et quelques images en boucle. J’ai ressenti un vide immense. Une solitude comme jamais, au fond de mes entrailles. J’ai cru que j’allais mourir là, que je n’avais plus rien de concret à quoi m’attacher. J’ai réalisé que mon couple était mort et que la fin de cette émission, c’était le signal que j’attendais pour faire mes valises et partir loin, refaire ma vie. Alors je lui ai dit. Je lui ai avoué que je devais le quitter. Il a pleuré. J’ai mis tous mes vêtements dans deux grands sacs, emballé quelques cartons, tout jeté dans ma voiture et je suis parti. Je l’ai quitté sans un regard en arrière. Après….Après, Ton album est sorti mais ce n’était pas toi. Tu es partie en tournée avec les autres de la Star Ac mais ce n’était pas toi. Cela ne m’intéressait pas. Il n’y avait pas d’énergie vitale dans ce cd, dans ces clips. J’étais fan de Paul McCartney. De BritPop. J’écoutais beaucoup Bowie, à l’époque, j’étais obsédé par Bowie (que tu as osé reprendre bien plus tard).

Et puis j’ai réalisé, quelques semaines après, que tu n’avais été qu’un prétexte, un doudou, un support : tu avais été la dernière pièce de bien-être et de vie dans mon puzzle qui se terminait avec ce garçon, que ce puzzle-là était terminé et qu’il fallait le ranger quelque part. Cette névrose m’avait aidé à traverser l’hiver. Et cette fixation sur toi, c’était juste une manière de ne pas voir ce que je moi je traversais et ne voulais pas pas vivre. Je vivais à travers toi, à travers ce que la télévision filtrait et me donnait de toi (à l’époque, on voyait presque tout) et j’étais un autre. Je ne voulais pas être moi. Tu étais une diversion. Une manière de ne pas voir mon réel. Un jour, des années plus tard, presque dix ans plus tard, je t’ai croisée chez Universal. Dans l’entrée.

– Je m’en souviens.

– Et ce jour-là, j’ai failli te remercier et te dire à quel point j’avais eu besoin de ton personnage, de ce que tu traversais, pour supporter ma propre vie. Mais je n’avais pas encore les mots et je ne voulais pas t’effrayer. Puis nous nous sommes revus, encore et encore. J’ai très peu écouté tes disques (j’aime surtout Appelle-moi Jen et le suivant, très peu le reste) et je crois que ce que je préfère chez toi n’a strictement rien à voir avec la musique. Je crois que j’ai aimé ta figure, au sens psychologique du terme, cette manière dont tu te détachais de tout ce qui t’entourait. Je crois que j’ai aimé la simplicité de ton âme. Je crois que j’ai aimé tout ce que je voyais, comme on aime un animal de compagnie, sans arrière-pensée, d’un amour pur, avec un attachement si fort qu’on en devient un peu ridicule, cherchant à l’humaniser pour meubler une solitude qu’on déteste et une vie qui ne semble avoir aucun sens. J’ai aimé quelqu’un qui n’était pas toi, toi que je vois devant moi aujourd’hui. J’ai aimé quelque chose qui n’existait que dans ma tête. Mais j’ai aimé aimer et j’ai aimé t’aimer. Je ne le regrette pas.

Nous faisons notre entrée sur le plateau.

Le producteur, dans l’oreillette, m’interdit de dire quoi que ce soit en direct, face à Jenifer. Ma rédactrice en chef répète elle-aussi l’ordre. Je dois assurer ma chronique et rien d’autre.

Et, moi, bien sûr, bien sûr, je >>>Capture d’écran 2015-12-19 à 11.36.55

 

Tout cela est du passé. Mais tu comprends désormais à quel point sans toi, je n’en serais pas là.

J’ai survécu. Cela m’amuse toujours de dire que c’est sûrement grâce à toi. Tu verrais la tête des snobs. Ca te ferait rire. Moi, en tout cas, je ne me lasse pas de leur raconter l’histoire.

Je t’embrasse.

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There are 6 comments

  • PYB dit :

    Elle est magnifique cette chronique en forme de déclaration. <3

  • onlymanue dit :

    Ton regard sur cette photo, c’est juste … <3

  • Elo dit :

    Habituellement j’apprécie tes posts mais là cela devient pathétique : vénérer une chanteuse sans talent qui flop de disque en disque, qui ne met aucune personnalité dans ses commentaires dans « the voice »… Cela me laisse pantois.

  • sebseb dit :

    Coucou William, elle a repris la déclaration sur l’album de la chanteuse aigrie ?!?!?
    Bon vous étiez 2 enfants à l’époque de la Star Ac et vous avez tout 2 grandis 😉
    Je sais pas elle mais toi, c’est beau 😉
    Tcho

  • Valerie de haute Savoie dit :

    Bon ben moi j’vois pas les photos.

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