Vie quotidienne Voyages
La basse saison, la morte saison, la haute saison, les vacances.
25 février 2013
9

J’ai habité Anglet (64) à quelques centaines de mètres de la plage et je me sentais dépossédé quand arrivait le premier week-end de juillet.
Quelques jours plus tôt, la ville était à moi, je pouvais aller faire mes courses sans le moindre problème et je savais que je serais rentré dans la demi-heure suivante, un exploit quand on connait la taille du Géant Casino, près du rond-point.
J’allais chez mon analyste et me garais sur le parking (gratuit) face à son cabinet. Souvent, après la séance, j’allais au bord de l’eau. Je prenais son dernier créneau de la journée et me retrouvais ensuite à regarder le soleil se coucher dans la mer en repensant à ce que je venais de lui dire, allongé. J’avais rompu quelques mois plus tôt, avais tout quitté en laissant derrière moi bien plus que mes rares possessions terrestres. Ma vie recommençait, j’allais avoir 30 ans. J’étais perdu. Je lui disais souvent :
– Je ne me connais pas. J’ai l’impression d’être gris. Je ne sais pas si je suis gentil ou pas, si je suis bête ou pas, si je suis beau ou pas, je vis avec moi-même depuis si longtemps et pourtant j’ai l’impression de ne rien savoir de moi.

Parfois, je n’allais pas du tout à l’Océan, pendant des semaines. L’idée de savoir qu’il était tout proche me suffisait. Je prenais ma voiture pour aller bosser, à l’intérieur des terres et puis je rentrais chez moi. J’étais à deux pas, cela suffisait à me sentir bien.

Et puis je perdais tout, en un week-end. Les touristes étaient là. Ils débarquaient. Les places de parking étaient toutes prises (il fallait même payer alors qu’hors saison les amendes ne tombaient jamais sur les plaques immatriculées 64, près de la plage), les rues embouteillées. Ces cons faisaient leurs courses en marcel et en tongs, rouges comme des écrevisses et ils parlaient fort comme des gens en vacances loin de chez eux. Je fuyais la région à l’approche des fêtes de Bayonne, je crois que voir tous ces gens avinés prétendre qu’ils étaient du coin m’agaçait au plus haut point, alors qu’ils n’étaient que de passage et ne semblaient rien connaître à ma région, hors-saison. J’avais ce sentiment bizarre que c’était chez moi, cet endroit, et non chez eux, qu’ils étaient des intrus et mon analyste trouvait ça très positif.

Tout changeait de nouveau après le week-end du 15 aout, bien sûr et, comme un malade s’éteignant dans l’indifférence au bout du couloir, la côte retrouvait son calme habituel. Il y avait encore quelques beaux week-ends, quelques belles soirées, mais on ressortait les chandails et les nuits tombaient plus vite. Un matin, soudain, il faisait trop froid pour partir bosser en tee-shirt et de nouveau l’automne pluvieux était là. Il pleut beaucoup au Pays Basque, plus qu’à Paris, mais à Paris il fait gris sans arrêt, ce qui n’est pas le cas à Anglet où le ciel bleu, magnifique, donne un coup de fouet au moral quand tombe le premier tiers payant. L’hiver passait, superbe, quand nous étions en polo, sur le front de mer, un premier janvier et puis le printemps revenait et les touristes ne le croyaient pas quand je disais que la meilleure saison pour se baigner, bronzer et être en vacances, c’est la fin mai/ mi-juin, sur la côte Basque.

Je ne suis pas revenu en été depuis des années chez mes parents, j’y descends toujours durant les trois autres saisons, je sais que je n’aime pas voir mon coin, mes racines, mes villages transformés en points touristiques. C’est ridicule, je sais.

C’est paradoxal mais il me fallait bien trouver un point de chute pour mes propres vacances et, alors que j’avais toujours juré que je n’irais jamais envahir le bord de mer des autres, j’ai trouvé sans faire exprès l’endroit de mes vacances d’été, dans le Golfe du Mexique, en Floride, il y a cinq ans. J’y reviens chaque année, chose impensable à mes yeux, ayant toujours considéré que le monde était trop vaste pour revenir plus d’une fois au même endroit (enseignement retenu de mon ami Eric Maillard) et je prends un plaisir fou à imaginer mes vacances dans le même lieu que l’année précédente, avec la même routine, des mois avant qu’elles ne surviennent.

Je sais exactement ce que je vais trouver en Floride et je sais exactement pourquoi je vais m’ennuyer un peu après une semaine sur place mais cela m’apaise : cette routine d’été est devenue une constante. Ne pas revenir à Naples ou à Marco Island serait à mes yeux impensable, désormais.

La journée se découpe toujours de la même manière.
Lever vers 6h30. Vélo ou marche jusqu’à 8h30, un jour sur deux (impossible de tenir en plein soleil, dehors, à marcher comme un con, après 8h30, impossible).
Petit-déjeuner de fruits frais au bord de la piscine.
Lecture dans le salon climatisé. Au frais.
Petit plongeon avant le repas de midi.
Grillades au barbecue ou restaurant local (un jour sur deux) choisi dans Tripadvisor. On tente d’éviter les burgers à chaque fois mais il est difficile de se raisonner. Après tout, ce sont les vacances.
Sieste.
Lecture dans le salon climatisé. Comme je suis hystérique de la clim’, je la mets à fond et enfile souvent un gilet après deux heures sur le canapé. Je sais ^^
Courses au Winn-Dixie du coin avant le repas.
Grillades au bord de la piscine ou restaurant local, un jour sur deux.
Soirée à regarder n’importe quoi à la télévision US, avec une page de pub toutes les sept minutes.
Coucher vers 22h30.

– J’ai compris, cet été, pourquoi la région me touchait tant. Nous étions dans un centre commercial et j’avais oublié je ne sais quoi à la voiture.
En revenant vers le parking, longeant les pins, soudain je m’étais arrêté. J’avais fermé les yeux. Respiré un bon coup. Plongé dans vingt ans de vie enfouis au fond de moi.
L’odeur.
L’odeur du pin et de la résine et des aiguilles tombées au sol, faisant un tapis jaune, l’odeur de ces pins, à 7000 kilomètres des miens, me rappelait mon enfance dans les Landes et les pique-niques à Seignosse le Penon avant de partir à la plage, en famille.
Je me sentais chez moi, sans le savoir, depuis la première année. Magie d’un parfum. J’avais dû rester en chien d’arrêt pendant dix minutes, à renifler le parfum de mes plus jeunes années, de ma maison –

Parfois je prends la voiture et m’en vais, seul, faire un « tour en ville ».
Je vais dans un centre commercial over-climatisé et je me promène, comme un américain le ferait, sans but réel.
Je vais au cinéma, achetant au passage un bac entier de pop-corn et un demi-litre de Coca-Light.
Je vais renifler le parfum Abercrombie dans les boutiques (désertes) et pense au temps où je trouvais ça fashion, avec un brin de nostalgie et de snobisme mélangés.
Je me gare en bord de mer. Je regarde les goélands et les dauphins. Je repars.
Je conduis en éteignant le GPS, espérant me perdre un peu mais il y a si peu de routes, là-bas.

Je suis heureux, je me sens vivant.
Et, ce qui m’apaise le plus, ce qui me réchauffe le plus, ce qui me rassure le plus, au fond, c’est que je suis venu hors-saison et il n’y a personne. Personne. Les rues sont vides, les magasins aussi. Mon mois d’Août est leur mois de décembre : il faut être fou pour vouloir de la Floride pendant l’été. Les locaux fuient. Seuls quelques rares touristes passent, main dans la main, indolents compagnons de voyage, dans les halls des hôtels de luxe déserts. Le pool-boy nettoie la piscine dans laquelle personne ne plonge. La plage est vide : quelques locaux, bien trop bronzés, y marchent en fin de soirée, nous saluant à l’américaine, et nous répondons, presque heureux d’en être, faisant illusion, nous marchons aussi au bord de l’eau, en sens opposé. Arrivés aux roseaux et à la presqu’île, nous faisons demi-tour, croisant en sens inverse les mêmes qui nous saluent de nouveau, encore plus chaleureusement.

Le type de la pizzeria me reconnaît (il vend des monstres aux 5 fromages que personne né sur le continent européen ne saurait avaler en entier) et me demande si je veux ma commande « as usual », je teste les différents Donuts et oublie à quel point celui au Cinnamon est délicieux et combien il va me manquer quand je serai rentré chez moi, l’étudiant mignon qui sert au Starbucks m’accueille avec quelques mots en Français et je me sens bien, il fait chaud, il fait humide, le tee-shirt colle un peu à ma peau et je me sens vivant. Le claquement des tongues sur mes talons, rentrant de la plage. Le sable qu’on nettoie sous la douche.

Je suis chanceux. Je crois que je suis heureux. C’est tellement fugace. C’est donc ça, le bonheur ?

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There are 9 comments

  • kangourourou dit :

    Oui c’est ça, entre autres, le bonheur, pour moi en tout cas. Je vais le chercher à la Chambre d’amour d’Anglet fin mars, en dehors de toutes vacances scolaires, quand les premiers jours du printemps permettent de se promener en tee shirt avec un petit pull quand même, de regarder la mer assis à la terrasse quasiment déserte d’un resto. Rien que cette perspective me rend heureux.

  • Matthieu dit :

    Etant moi-même un fondu de Floride (pas forcément pour les mêmes raisons que toi : je suis fou de parcs d’attractions), je me reconnais dans ce sentiment de « chez moi » que tu décris bien.

    Pour moi, c’est l’odeur, la moiteur, la chaleur étouffante les premières minutes quand tu sors, et à laquelle, par miracle, tu t’adaptes, tu t’habitues. Le mystère du corps qui, après avoir été saisi par cette sensation de plonger dans une piscine à ciel ouvert, se remet à fonctionner tant bien que mal.

    Ce sont les tortues de Floride, qui existent vraiment !, dans les innombrables lacs. Les silhouettes d’alligators, les billboards, les hérons, les racoons, les lanaïs…

    J’adore la Floride, et j’y reviens chaque année. Je me force, une fois par an, à aller voir ailleurs, mais – oserai-je l’avouer – c’est surtout pour répondre à la pression sociale, pas forcément par envie profonde. Je pourrais y revenir encore et encore, et me sentir vivre à chaque instant.

  • gump dit :

    j’aime beaucoup ce texte, j’y sens l’odeur des pins. mes mêmes madeleines.

  • Agnès dit :

    C’est un texte magnifique William, combien de fois ai-je essayé de faire comprendre qu’il n’y a qu’à l’océan que l’on peut sentir ce parfum et cette béatitude… C’est beau, ça te ressemble:)

  • Laurence dit :

    Merci pour cette visite qui effectivement donne envie ! Superbe villa je comprends ton sentiment de détente totale . Idem ici même si ns voyageons ds l’année , ts les ans ns revenons à Rosas (Spain) depuis 10 ans : on y retrouve pdt 15 jrs la même bande de copains , ttes générations confondues c’est un rituel immuable et je n’imaginerais pas un été ss cela : j’y vais 3 à 4 sems : mon record 7 sems… A la question « mais tu ne t’ennuie pas à force ? » Réponse  » non en fait je vis ailleurs pdt un temps ça n’est plus comme des vacs  » … Certains lieux nous correspondent je pense , on s’y ressource (en même tps la Picardie comme climat franchement…)

  • Christophe dit :

    Merci pour ce texte et, une nouvelle fois, pour les conseils avisés sur les locations de villa. Le plus dur est l’attente désormais.

    Nous avons passé deux nuits à Naples en 2011. Nous avons adoré. Une journée magique en famille sur la plage jusqu’au coucher du soleil. Les pêcheurs sur le Pier, les pélicans qui plongent à côté de toi et un coucher de soleil comme j’en ai rarement vu. Le soleil qui tombe doucement, ok on connaît. Mais une fois  » couché « , une lumière ! Un ciel rose, j’en ai encore des frissons !

    Le lendemain, nous traversions les everglades en direction de l’aéroport de Miami. Nous avons rendu la voiture et nous demandions si nous ne faisions pas une bêtise. Un sentiment de plénitude nous avait envahi, nous ne voulions pas rentrer. Je n’avais jamais connu celat. Une heure avant nous étions au milieu des alligators…

    Pour la peine, retour cet été avec d’abord un crochet par la Géorgie et la Caroline du Sud.

  • Corinne dit :

    J’adore. Tout me ramène aux landes, aux virées à Mimizan ou à Capbreton, puis Biarritz, Bayonne… Hendaye, San Seb… tout ç a quoi ! Merci pour ces bons souvenirs.
    Oui, pour moi c’est une belle tranche de bonheur !

  • Dominique dit :

    William,
    Bon plan , je suis tenté .
    Quel matériel utilisez-vous pour votre vidéo ?
    Elle est de qualité

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