Vie quotidienne
La dame qui ne voyait pas sous la pluie
13 janvier 2016
9

« Singing in the rain », au Châtelet, atteint la perfection, visuelle et sonore. Les chansons semblent si courtes, les chorégraphies huilées (oui, soit, elles n’atteignent jamais la perfection des originales, et alors) sont un ravissement pour l’œil (et l’oreille, le magique clac clac clac des claquettes sur le bois, je ne crois pas vous avoir dit ici un jour que j’avais fait des années de claquettes, quand j’étais enfant…) et ce labrador noir, sur ma droite, qui ne cesse de poser sa truffe sur ma chaussure, avec amour. Il me dévisage durant toute la première partie, je me tourne régulièrement vers lui et il semble me sourire. Sa gueule est délicatement posée sur ma chaussure, il semble y tenir, il l’effleure à peine mais il est bien présent.

A l’entracte, alors que toute la salle semble se lever pour aller pisser – toute cette eau sur scène, forcément, ça donne envie – sa propriétaire pose sa main sur mon bras et me glisse :

– Le chien ne vous dérange pas ?

– Ce sont les non-voyants, le problème. Il faut les éduquer. L’animal n’est jamais un souci. Mais le maître…

Elle marque un long temps d’arrêt et je la sens se tendre. je reprends :

– C’est une tentative d’humour.

– Ah ! J’ai aussi des problèmes de compréhension, vous savez.

Et là, c’est moi qui hésite, juste avant de la voir sourire. Elle pose son casque sur l’accoudoir (elle écoute la description de la pièce) et se présente :

– Je suis Cécile.

– William.

– Vous en pensez quoi ?

– L’utilisation des couleurs est phénoménale. Je ne m’en suis pas rendu compte tout de suite mais la pièce est en noir et blanc, tout du long, mais d’un noir et blanc incroyable, qui passe par toute la gamme : albâtre, crème, céruse, ailes de corbeaux, bistres, dorian, le travail est époustouflant. Je n’en reviens pas. C’est la première fois que je vois un spectacle presque en monochrome.

– Et comment décririez-vous le noir ?

(Soudain l’émotion me submerge et me revient en mémoire le test de QI avec le psychologue juste avant Noël, définissez les termes suivants, William : courage, thermomètre, galvauder. Donnez-moi une définition aussi précise que vous pouvez, je vous écoute….

– Thermomètre. Thermomètre…Outil crée par l’homme servant à déterminer la température interne ou externe via une échelle graduée en Celsius ou en Fahrenheit placée autour d’une colonne de mercure.

– Parfait. C’est bien noté. Définissez le mot courage, maintenant.

– Courage. Courage…Sentiment de etc. etc.

Et je repense au midi-même alors que le psychologue me donnait les résultats définitifs sur la manière dont mon cerveau fonctionnait, sur pourquoi j’étais comme je suis, sur mes forces spectaculaires et mes faiblesses abyssales, dans la même tête, au même endroit,  je notais sur mon calepin mental, ne l’écoutant alors presque plus, Mardi 12 janvier 2016. Le premier jour du reste de ta vie. Je suis les 2%)

– Noir. Le noir. Le noir est la couleur des gens qui ne veulent pas réfléchir, qui veulent annoncer qu’ils souffrent, qui ont un problème de poids ou qui écoutent un certain type de musique depuis un peu trop longtemps, mais ceux-là sont barbus et tatoués. Le noir est la couleur qui ouvre et conclut, la couleur du danger et de la peur, la couleur de l’exclusivité et du luxe, le noir est la possibilité de l’infini quand on regarde le ciel ou l’impossibilité désormais définie, quand on regarde le cercueil dans la terre. Le noir est l’ami du blanc depuis l’invention du cinéma. Ah, oui, j’oubliais, le noir est présent sur les écrans de vidéo-surveillance, il jaillit sur la radio que le médecin déchiffre quand il plaque sur son écran l’image de votre fémur cassé, le noir est la couleur exclusive de mes chaussettes, sauf quand je les choisis rayées et le noir est la couleur du pelage de votre chien. Mais pour comprendre vraiment le noir, il faut pouvoir caresser un Soulages. C’est totalement interdit mais j’ai craqué, une fois.

– Vous avez fini ?

– Oui.

– Je ne sais pas si vous avez remarqué mais mon chien ne vous lâche pas.

– J’ai vu. Il doit avoir peur pour vous (je ris)

– Oh, non, rien à voir. Il vit sa propre vie, il se moque complètement de moi, c’est un très mauvais chien guide, j’aurais du le renvoyer dix fois, non, non, il n’est intéressé que par les gens qui ont besoin d’affection. Mais alors pour me faire traverser une rue, je peux vous dire que j’ai intérêt de compter sur moi.

– Ah ah, le danger public. Il ne fait pas attention à vous du tout ?

– Rarement. Son truc à lui, c’est coller les gens tristes. Ou ceux qui ont besoin d’amour.

– Je suis pourtant super heureux, ce soir.

– Guillouze ne se trompe jamais.

 

Et de fait, ce soir, qui que tu sois, où que tu sois, quelque soit ton prénom, j’aurais tant aimé que tu sois assis à ma gauche. La place était vide. Elle n’attendait que toi. Mais je n’avais personne à qui donner ce billet que j’avais acheté. Et ça, oui, Guillouze l’avait bien senti.

 

 

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There are 9 comments

  • pmgirl dit :

    C’est très joli et un peu triste.
    Surtout qu’il devait être bien rude d’être seul devant un tel spectacle.
    (J’ai vraiment adoré!, j’ai eu l’impression d’être téléportée à New York.)…

  • Fred dit :

    Du grand William. Tu m’épateras toujours! je n’aurais jamais osé dire à une aveugle que « l’utilisation des couleurs est phénoménale » dans un spectacle, mais tu as eu raison , vu sa réaction et son attitude. Quand à la réaction du labrador qui ne te lâche pas, c’est très beau et sensible. Comme j’aime chez toi, dans ton écriture.
    J’aurais bien pris aussi la place vacante à ta gauche, mais je doute que j’aurais rempli le vide que tu souhaitais combler.
    By the way, bonne année 2016, que les vides se remplissent, dans une juste mesure. joie, bonheur et tout le reste. Et égoistement, beaucoup d’écriture sur ce blog, mais apparemment, tu en as bien pris le chemin.
    Fred de Romans, lecteur fidèle, quoique épisodique

    • William dit :

      Oh, Fred de Romans !!
      Faudrait vraiment qu’on se prenne ce verre à Paris…

    • Fred dit :

      J’ y étais ce vendredi, en coup de vent, mais j’aurais pu dégager un moment. Je te fais signe la prochaine fois. On y arrivera peut-etre?! « When there is a will, there is a mean ».

  • Caroline K dit :

    Texte superbe as usual ! j’en ressors mélancolique comme souvent mais tellement touchée ! continue s’il te plait

  • estèf dit :

    Et comment au détour d’un paragraphe, tu nous dis – ou confirme c’est selon – avec pudeur, ce qui s’est passé avant noël, cette révélation qui va forcément changer ta vie maintenant que tu comprends comment ta pensée fonctionne et ce qui te paraissait souvent insupportable ouvre enfin la compréhension de faits du passé et des perspectives pour l’avenir. Tu le vis bien ? En tout cas ce texte est si beau.

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