Vie quotidienne
La force du mensonge, des habitudes et le centre hospitalier de C.
12 août 2012
9

C’est cette photo prise par Kanthos qui m’a réveillé le souvenir…Les noms, prénoms et quasiment tous les lieux ont été changés. Sauf celui sur la photo 🙂

Je travaillais pour une boite qui faisait des bilans de santé. Le siège social était à Bordeaux, l’antenne de Marseille souffrait énormément (démissions en chaîne) et il fallait envoyer un infirmier chaque semaine pour assurer les permanences, les bilans. Nous y allions tous à tour de rôle, les jeunes, les pas mariés. La paye était bonne, nous étions à l’hôtel, nourris logés, et nous touchions une prime supplémentaire pour chaque nuit passée à Marseille.

Il fallait se lever tôt, vers 3H. Douche, petit-déjeuner à l’arrache (les hôtels ne le proposent pas aussi tôt) et puis rejoindre le centre. Remplir la voiture (un petit utilitaire) avec les appareils de dépistage (un tonomètre, etc.) et les aiguilles, les cotons, tout le nécessaire à prise de sang. Nous étions deux, à chaque mission, énoncée sur la feuille de route. Aujourd’hui vous partez à Fréjus, aujourd’hui vous partez à Nice, aujourd’hui vous partez à Nîmes, Avignon, etc. Le départ était forcément aux aurores car il y avait une heure de route, parfois deux, parfois trois et les bilans commençaient à sept heures, car les patients étaient à jeun. J’aimais cette vie. J’ai travaillé dans des salles des fêtes, des mairies, des écoles primaires, j’ai traversé toute la France du Sud, de nuit. Nous finissions à 11H30. Le temps de ranger, de rentrer et il était 15H. Une sieste et le lendemain, on repartait. Réveil 3H.

(On ne se “réveille” pas à 3H. On s’arrache du lit quand ça sonne)

Ma collègue de Cannes était sur les nerfs, visiblement. L’avant-dernière infirmière “historique” de l’équipe qui avait bossé avec elle pendant dix ans venait de démissionner : je la remplaçais pour quinze jours, comme un type avant moi et avant encore une autre collègue. Chacun son tour. C’était dur pour elle. Le turn-over de gens différents, chaque semaine. Souci : l’antenne de Marseille n’arrivait pas à recruter quelqu’un sur le long terme. Les infirmiers disparaissaient après leur période d’essai. Ou même pendant.

La “dernière” fille en poste nous soupçonnait de la surveiller un peu car l’antenne de Marseille n’était pas rentable et elle pensait que “nous”, au siège social, on voulait la faire fermer. “Nous”, je sais pas, j’étais un clampin, mais la boss, oui, elle en avait parlé et nous demandait de lui rapporter tout ce qui nous semblait bizarre. Ou pas efficace.
Bon, je me taisais, je n’avais rien vu de réellement compromettant.

Notre premier matin ensemble.
– Tu veux conduire, Stéphanie, ou c’est moi ?
– Euh…Ben…Avec ma collègue, on disait que c’était elle…Elle aimait pas que je conduise.
– Tu veux dire que je fais l’aller et toi le retour ?
– Non, non, tu fais les deux.
– Ah, non. Je vais pas faire Marseille-Cannes à 4H du matin, une journée de boulot et revenir ensuite. Nous, au siège, on a un accord, celui qui conduit le matin dort à l’arrière l’après-midi. Et vice-versa. Moi je suis du matin. Choisis. Sinon je roule au retour ?
– Je n’aime pas conduire.
– Je te demande pas ton avis. Partage des tâches.
Et, sentant venir le coup, je lui demande comment on s’organise, après :
– D’ailleurs, on fait comment ? Je fais les prises de sang et toi les ECG aujourd’hui et demain on échange ?
– Ah non, ma collègue et moi, on avait un accord, je ne fais pas les prises de sang.
– Pourquoi ?
– Je n’aime pas piquer.
– Ah ben écoute, moi quand je me lève à 3H, généralement je réussis les 25 premières mais à 11H j’ai toujours un coup de mou. Donc je veux bien les faire tous les jours mais tu me relayeras en fin de matinée.
– Je n’aime pas ça.
– Dans la vie on ne choisit pas toujours ce qu’on aime.

De suite je sens la pression dans le véhicule. Elle bougonne et pose sa tête contre la portière. S’endort.
Je roule.

Marseille.

L’autoroute.

Les panneaux. Les images de mes vacances d’été sur la côte d’Azur, enfant. Mougins. Biot. Nice. Je revois des noms.

Sortie d’autoroute, Cannes.
Je la réveille :
– Je sors où ? Cannes Nord, Cannes Sud, Cannes Centre ?
– Oh, je sais pas moi, ma collègue faisait attention aux panneaux, pas moi, je ne conduisais pas, je te dis.
– Mais enfin, Stéphanie, ça fait vingt ans que tu bosses ici, pour la boite…Tu ne connais pas l’itinéraire ?
– Mais tu m’emmerdes à la fin ! NON JE LE CONNAIS PAS ! ET TOI POURQUOI TU LE CONNAIS PAS ??
– MAIS PARCE QUE J’ARRIVE DU SUD OUEST EN REMPLACEMENT ENFIN ! POURQUOI TU VEUX QUE JE CONNAISSE LA ROUTE DE LA OU ON DOIT ALLER VOYONS ? C’est TA région, ça fait VINGT ans que tu LE fais ce boulot ! T’es une nouille pas cuite ou une infirmière ?
– TU ES ODIEUX ! TU ES…INCOMPETENT !! JE VAIS LE DIRE A MON MARI QUE TU ME HARCELES !

Là, j’hésite entre hilarité et stupéfaction, le coup du mari, énorme, mais, treize ans plus tard, je reconnais que j’aurais du tilter sur la personnalité que j’avais à côté de moi. Ah, cela me permet aussi de placer dans l’histoire que, non, il n’y avait pas encore de GPS généralisés dans nos voitures. Je crois me souvenir que ça débarquait à la FNAC et que ça coûtait encore très, très cher à l’époque.

Bêtement, méchamment (elle avait vingt ans de plus que moi, j’en avais 24, allez, elle probablement 45), je l’imite :
– Nia nia nia, “je vais me plaindre à mon mari”…Et moi j’ai quatre ans d’âge mental, et je vais le dire à la maîtresse. Nia nia nia.

Au feu rouge, elle détache sa ceinture, ouvre sa portière d’un coup et s’enfuit dans le petit matin Cannois. Plus con qu’elle encore je redémarre en trombe et me dépêche de filer :
– Bouffe ta bêtise, tiens. Tu vas moins faire la maline, maintenant.

Je trouve le Centre Hospitalier ou plutôt son annexe, déballe le contenu du véhicule seul et me prépare à accueillir les patients. L’infirmière sur place cherche Stéphanie des yeux. Je lui raconte l’histoire. Elle est ennuyée :
– Le problème, je vais te dire, c’est que son mari est le directeur de l’antenne locale. Elle est rentrée dans la boite grâce à lui. Elle n’en rame pas une. Tout le monde s’en plaignait…par derrière…mais personne n’osait rien lui dire en face. Les démissions en chaîne, c’est aussi à cause de ça. Tes collègues me parlaient de l’ambiance atroce. En plus elle est mythomane à mort, elle raconte toujours n’importe quoi pour justifier ses erreurs, ses retards, ses oublis. Un nid à emmerdements. Je serais toi, j’appellerais ta patronne au siège social pour lui raconter avant que l’autre ne lui balance sa version. Dépêche-toi.

Il s’était bien écoulé plus d’une heure depuis la fuite dans la nuit. Et j’avais espéré qu’elle se repointe, à pieds, la queue entre les jambes. Mais non.

J’appelle Evelyne, la Big Boss. 6H45. Sonnerie.
– Allo, Evelyne, bonjour, pardon de te déranger mais…
– IL PARAIT QUE TU AS JETE Stéphanie hors du véhicule alors que vous rouliez !!
– HEIN ?
– Elle est aux urgences, elle attend pour faire un constat.
– C’est la meilleure de l’année.
– Et son mari arrive.
– Ah ben écoute, les urgences, c’est le bâtiment en face, je le vois d’ici, bouge pas je vais régler ça moi-même.
– Non Non N…

Je raccroche.

Le trait de caractère qui me gonfle le plus, en moi, c’est mon impulsivité. Dès que la colère me monte au nez, c’est bien simple, on ne m’arrête plus. Je fonce. J’ouvre une porte. Je dis ce que j’ai à dire, sans fards, avec les mots que je veux. Et je repars. 90% fois sur cent c’est très, très dommageable, bien sûr. Et je me suis beaucoup calmé là-dessus. Mais ce jour-là, je n’avais pas le choix.

Stéphanie est assise comme un charme sur un siège, aux urgences. Elle n’a pas encore été prise en charge. Elle me voit arriver et se lève immédiatement. Je n’entre pas dans son jeu :
– Bon les conneries, ça suffit. Tu viens bosser s’il te plaît ? On va dire que je ne tiens pas compte de ce que tu as dit à la Boss et que je m’excuse pour t’avoir parlé avec agressivité ce matin dans le véhicule.
– Oui, tu m’as très mal parlé.
– Je t’ai très mal parlé.
– Je suis très blessée.
– Moi, je suis blessé des proportions que ça risque de prendre si tu fais un faux constat. Parce que sur le court terme, c’est pour ma pomme. Et encore. Mais sur le long terme, c’est pour ta pomme. Et celle de ton mari. Forcément. On va pas vous laisser aux commandes d’une antenne déficitaire, après une fausse déclaration. Donc, on va bosser ? Et on n’en reparle plus ?

Je la vois longuement et péniblement réfléchir.

Je sentais (je sentais, je ne peux pas l’expliquer) deux voix en moi :
– La voix de la colère qui voulait la pousser à aller jusqu’au bout de sa connerie, de sa bêtise, de son mensonge. Elle aurait eu l’air bien maline à faire constater une chute qui n’existait pas. Et j’avais envie de voir la tronche de son mari, furieux, cet imbécile, mené par le bout du nez par sa femme. J’avais envie que ça pète parce que je savais qu’au final, je n’avais rien fait. Et qu’elle allait perdre, de toute façon. Je voulais me confronter avec lui, avec eux. Je voulais que la mayonnaise monte et qu’il me frappe.

Et la deuxième voix en moi me disait :
– Tu n’as connu que ça. Depuis des années. Dans ta petite enfance, ton enfance, ton adolescence. Les conflits. Ce n’est pas ce que TU veux. C’est ce que TU as été obligé de voir, d’entendre, le mode de fonctionnement qu’on t’a forcé à assimiler et que tu as cru normal, entre adultes, depuis que tu es né. Tu n’es pas ta mère. Tu n’es pas ton père. Tu dois dépasser ça.

Je caressais les deux pistes. Et, presque déçu, je choisissais celle de la sagesse. De la viabilité.

C’était il y a treize ans, début 2000. La première fois que je comprenais, seul, le poids de l’historique familial et la programmation inconsciente de l’enfant pour reproduire ce qu’il a connu. Avec les mêmes mots, les mêmes intonations, les mêmes situations. Je venais de casser un schéma. D’être adulte. Le goût du sang dans la bouche me manquait mais l’énergie économisée (et, finalement, les quinze jours de cohabitation apaisées, presque cordiales qui suivirent) me prouvèrent que j’avais raison. Le calme est forcément décevant quand on n’a connu que la tempête mais la tempête n’est pas la normalité.

Elle fut, avec son mari, mise dehors pour X raisons, six mois plus tard et ils fermèrent l’antenne.
J’ai eu, depuis, quelques rechutes explosives car, parfois, certaines colères devant la bêtise ou l’absurdité ne peuvent être contenues. Mais lorsqu’elles surgissent, je me demande toujours dans la seconde avant d’élever la voix : est-ce MA colère ? Est-ce celle de quelqu’un d’autre qui a fait mon éducation ?

About author

Related items

/ You may check this items as well

IMG_2845

Si loin, si proche

<div class="at-above-post addthis_tool" data-url="...

Read more
IMG_1133

Un ange à ma fenêtre.

<div class="at-above-post addthis_tool" data-url="...

Read more
Wolf

#MeToo : l’histoire de Barbara “Je vais te tuer”

<div class="at-above-post addthis_tool" data-url="...

Read more

There are 9 comments

  • Pierre-Yves B. dit :

    Comme d’habitude, ce billet introspectif est un petit bijou, tellement plein de vérités (pour toi même comme pour les autres :p)

    Bises 🙂

  • JacquieB dit :

    Comme c’est si vrai ce que vous racontez de ce genre de personnes que l’on cotoie que lorsque je travaillais à l’hôpital je m’étais donné comme ligne de conduite avec mon personnel de ne jamais rien dire sous le coup de la colère ( sauf pour faute grave ) mais que le moment opportun venait toujours et qu’il fallait profiter de cette occasion pour dire les choses. Et ça marche.
    Etes-vous toujours en vacances ? Je vous fais une bise.

  • cvrin dit :

    Et bien ton billet tombe à pic. Je m’énerve rarement, mais ce n’est jamais beau à voir… Et jamais sur la bonne personne en plus, je suis genre taureau bien buté qui voit rouge et gaaaaare à celui ou celle qui se trouve en face. Ouille. Dernièrement j’ai explosé au boulot pour pas grand chose, mise en page du journal, première immonde qu’on me demande de faire. Marre de faire de la merde sur commande. Au final j’ai laissé tomber ma colère, fait ce qu’on m’a dit de faire et hurlé dans les bois en rentrant en voiture. Joie. Faut vraiment que je change de direction, sinon j’vais mourir en dedans…
    Et une bise en passant!

  • Julie BB dit :

    Que de vérités!
    La psy de mon compagnon lui a parlé de ça justement,lors de la derniére séance: les choses que l’on reproduit inconsciement…
    On en a parlé ce matin avec son papa.
    On se rend compte tous les jours de ce que l’on a reçu, en plus de la couleur des yeux: des non-dits, des colères, des choses qui ne sont pas nôtres mais que l’on reproduit, sans savoir trop bien pourquoi…
    C’est dur mais tellement gratifiant de “casser le cercle” dans lequel on se trouve!
    Merveilleuse histoire, j’y vois du courage. C’est difficile, mais je trouve ça beau!

  • Mickael dit :

    Bravo pour le self control !
    Je crois qu’aux urgence je lui en remets une, à elle et à son mari

  • Luna dit :

    Merci pour tes derniers mots. Tellement ceux que je pourrais écrire. Merci

  • Mike dit :

    Non mais l’hôpital de Cannes quelle blague 🙂 J’aime bien ton histoire sinon.

  • Laisser un commentaire

    Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *