Vie quotidienne Voyages
La mémoire des mûrs
17 septembre 2017
9
Il faudra peut-être que tu attendes la mort de certaines personnes pour pouvoir parler de tout…
Oui, je lui réponds. Mais non, je hurle, en fait, dans ma tête. Non. C’est de retenir les choses en soi qui crée ou aggrave les maladies. C’est de les chuchoter, honteux, à d’autres qui ont vécu aussi les choses, les chuchoter pour ne pas se sentir seul et partager avec eux – même si on se sent quand même atrocement seul après – qui fait que la sale tâche ne part pas et devient familière, presque innocente et habituelle, tellement elle est là depuis toujours, depuis le temps, on ne la verrait presque plus alors qu’elle occupe tant d’espace et puis, une tâche qui est là depuis si longtemps, elle fait presque partie de soi, elle est même presque à nous, non ?
Non.
Elle a été posée là par autrui et cela fait bien longtemps qu’on aurait du la nettoyer ou mieux la faire ôter par un chirurgien des âmes, d’un coup de scalpel…avant qu’on ne comprenne, vaguement dépité que c’est nous et nous seul, le chirurgien et qu’il ne dépend que de nous pour commencer l’opération et qu’elle sera sans anesthésie, sans salle de réveil, sans infirmière pour nous tenir la main, direct to convalescence avec rechutes possibles. Probables, même.
Saloperie.
Renaud me dit :

Tout pareil, comme toi, moi c’est quand je rentre chez mes parents, j’ai des bouffées de chaleur, des boutons sur la peau, je me sens agressé par les murs, je dors dans ma chambre d’ado et je fais des cauchemars, c’est comme si la maison avait absorbé la violence et ne l’avait jamais laissée partir, comme si les couloirs savaient tout et n’attendent que notre retour pour nous cracher à la figure le passé. Ils attendent que le match reprenne là où on l’avait laissé en cours, juste avant de partir tenter de vivre nos existences d’éclopés. Je reviens dans cette maison et mon corps me dit “casse-toi, putain” car mes parents n’ont pas évolué, pourquoi ils auraient évolué, d’ailleurs, eux ils se sentent pas mal du tout, c’est nous qui avons pris cher, mes soeurs et moi, c’est nous qui réclamons des dommages et intérêts, eux non, ils étaient dans leur bon droit. Mon âme a quand même pardonné mais mon corps souffre de nouveau car lui seul pouvait encaisser à l’époque et il se tend, il suinte, il gémit, il retrouve Verdun. Mon corps n’a pas pas pardonné, lui. Il sait…

Il évoque, pour la troisième fois en 29 ans (nous nous connaissons depuis nos 16 ans) “la camionnette au bout de la rue” mais ne finit jamais sa phrase et je devine alors, une fois de plus, ce qu’il s’est passé, même si nous n’avons jamais eu la conversation que nous aurions du avoir sur cette après-midi d’automne quand il avait dix ans. Pas très loin de mes dix ans à moi.
J’ai travaillé dans un centre pour adultes handicapés qui occupait un chateau sordide, tout en haut d’une colline et ce chateau avait un grenier et une cave, comme tous les chateaux, mais celles-ci étaient un sommet d’horreur. Je savais pour le grenier car j’avais du y aller plus d’une fois, pour récupérer des dossiers poussiéreux demandés par des avocats ou des notaires et plus jamais je n’y allais le soir ou le dimanche, non, uniquement en journée et en plein jour, avec une élève à mes côtés. Une petite rousse, une fois, elle devait avoir 22 ans, m’avait dit, en frissonnant “On peut s’en aller ? Je me sens pas bien ici” et c’était même pas une blague ou une remarque gênée sur l’endroit, non, c’était carrément un appel au secours pour qu’on dégage en courant, elle devait sentir que n’importe quoi aurait pu se passer ici, que je me retourne et la viole, que je me retourne et la tue, que je me retourne les yeux verts diamant avec des canines surdimensionnées, que je me retourne en lui montrant le plafond du doigt et qu’un machin noir de deux mètres allait en descendre lentement en ricanant vers nous, que nous perdrions la tête tous les deux, qu’on avait rien à faire ici, en gros et qu’il valait mieux partir. Elle avait raison. Mais ce n’était rien à côté de la cave. La cave, l’homme d’entretien m’avait dit un jour : “Chaque fois que je descends, je suis sûr que je remonterai jamais, c’est comme quand j’allais faire de la plongée avec le matériel de merde de mon frère en Italie, on savait qu’il y avait plus d’une chance sur deux de faire un accident grave mais on y allait parce qu’on avait pas les moyens d’avoir du matériel neuf et puis à l’époque, il n’y avait pas de norme…Il y a eu deux morts, des gamins du village et puis après mon frère est tombé dans l’alcool…Moi, je lui avais dit mille fois que ça allait arriver, du matériel volé, hors d’âge, mais on descendait quand même pour montrer comment faire, ça rapportait un peu d’argent, c’était les années soixante-dix, j’avais quinze ans et je savais qu’un jour ça allait mal tourner.
Je lui disais “Mais pourquoi tu descends dans la cave, alors ? Si tu le sais ?” Et il haussait les épaules en répondant à côté : “Tu as vu les trous dans le mur ? Les éclats de balles ? Tu réalises le nombre de gens qu’ils ont tué ici dans les caves pendant la guerre ? Je vais quand même pas me déballonner alors que eux ils ont vu pire que moi. Que veux-tu qu’il m’arrive ? Les fantômes n’ont pas de tendons pour te courir après…
Moi, j’avais descendu une fois cinq marches avec lui et l’odeur, l’odeur putain, m’était arrivée dessus comme un poing balancé sur la tempe dans une fête foraine, mélangeant couleurs, effluves, bruits et vague excitation, j’avais gueulé “Mais ça pue, c’est fou, c’est quoi ?” et il avait souri :“Oh, ça, c’est rien, tu verrais en bas…
Je suis plutôt du genre cartésien, à la base, je croyais énormément à tous les trucs à la con qu’on m’avait appris : les médicaments, ça soigne et l’autorité, elle est compétente. La justice est consciencieuse et le travail, ça paye toujours. L’argent, ça ne se réclame pas et la prière, ça ne sert à rien mais va quand même au catéchisme, ça fait une activité gratuite le mercredi matin et au moins tu ne nous cours pas sur le haricot. Les murs, pour moi, ça se repeint, ça se ponce, au pire ça permet d’éclater la tête des gosses qui ne se tiennent pas tranquille et qui font que la ramener et chiale tu pisseras moins et c’est une juste une bosse, ferme-là où tu en auras une deuxième pour faire la paire, putain mais tu vas la fermer, ta gueule ?
Mais les murs savent. Les murs enregistrent. Les murs ont tout vu et ne veulent rien lâcher.
Une fois, avec Marie, on visitait le tribunal où ils avaient jugé Billy Le Kid, dans le Grand Ouest et j’avais du sortir en courant ou presque tellement je commençais à étouffer. Il y avait eu une fusillade, une fois et puis il y avait eu trop de gens condamnés pour de futiles prétextes et clairement la justice n’avait pas vraiment fait son boulot. La corde était déjà prête pour les prévenus. Le cimetière, juste à côté, était sordide, je n’avais même pas pu entrer dedans. Tout dans ce lieu me donnait envie de mourir mais à l’époque, je n’arrivais pas à associer ce que je voyais et ce que je ressentais, c’était comme si j’avais une explication rationnelle pour tout. “Tiens, si j’ai une boule au ventre, c’est que j’ai du trop manger à midi. Et si je me sens oppressé, je demanderai des légumes verts ce soir. Mais moi je reste ici, je me suis quand même pas tapé douze heures d’avion et six heures de route pour pas rester dans le tribunal populaire où ils ont pendu Billy Le Kid et cent dix autres coupables (noirs)…C’est débile, prends sur toi, mec…”. Toutes mes photos ou presque étaient sorties…floues…
(…)
J’ai mis trois ans à comprendre que, non, je n’ai pas besoin de Zyrtec, de collyre anti-inflammatoire, de Ventoline et de Lexomil (pour dormir) chaque fois que je descends dans la Maison. Trois ans. Non, je n’ai pas besoin de tout ça. Juste je ne dois plus y aller. Mon corps me parlait et moi je refusais de l’écouter.
Ce rêve fait avant-hier soir, là-bas : allongé dans un moulin, à l’endroit où la meule passe, coincé dans le béton, ne pouvant plus m’enfuir, mon épaule est trop large, je tente de la déboiter, je hurle, je pousse, je pousse, mais rien à faire, allongé, je vois l’énorme meule arriver et se rapprocher de mes pieds, avant de m’écraser.
Je me retrouve par terre, alors, sur le plancher, ne sachant plus où je suis, en nage, asthmatique (alors qu’à Paris, ultra-pollué, je ne touche pas une Ventoline depuis plus de dix ans…) et le corps me grattant de partout. Je pleure d’avoir eu peur, j’ouvre la fenêtre, je regarde passer un camion puis un autre et je me dis que ces murs-là ne veulent pas de moi et que j’ai mis 44 ans à le comprendre.

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There are 9 comments

  • ElGroChipoteur dit :

    Je sais, je chipote, mais BIlly the Kid n’est pas mort pendu (pour ce qu’on en sait)…

  • Myster.i dit :

    Je ne sais pas si tu connais le château des « Fous du Village » à Saint-Esteben, près d’Hasparren – http://www.chateau-basque.com – (oui, c’est la minute publicitaire) : je viens d’y passer le week-end, pour la deuxième fois, et au cours du séjour je me suis fait une réflexion totalement inverse à ce que tu décris, à savoir que les murs y sont parmi les plus accueillants que je connaisse jusqu’à aujourd’hui… Si un jour tu cherches un endroit pas loin et « familier » pour te ressourcer…

    • William Réjault dit :

      Tu veux halluciner ? C’est Renaud, dont je parle dans l’article, qui l’a retapé avec ses mains. Pas étonnant que tu t’y sentes bien :p

      Ahahahhahha K A R M A

  • Myster.i dit :

    Rhhoooooooo mais non !!!
    Tout est lié, tout est lié… 🙂

  • alice dit :

    violent, superbement écrit

  • seb dit :

    « celles-ci étaient un sommet d’horreur »… celles-ci ??

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