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La nuit où j’ai tout perdu
16 août 2012
22

J’ai toujours eu un problème avec les valises, probablement lié à l’angoisse de ma mère. Je me souviens, l’été dernier, j’avais réussi à obtenir deux places carré Or à l’Olympia pour Liza Minnelli. J’avais appelé ma mère qui m’avait dit, définitive :
– Je ne peux pas venir, nous partons le surlendemain du concert en vacances en Italie et J’AI LES VALISES A FAIRE.

Ah. Les valises à faire. Je comprends. Trop de pression. Trop de choses à penser. Et surtout, en cas d’absence de culotte propre à Florence pas de laverie automatique (non même pas, ils dormaient dans une maison) pas de magasin de culottes. C’est bien connu : oublier un vêtement ou du shampoing, quand on part en vacances en Europe ou aux USA, c’est la garantie d’un voyage fichu. Je persifle un peu mais mon éveil sur le sujet n’est que récent. Il date du 1er Aout 2010, au soir. Il m’est tombé dessus à Phoenix, Arizona. J’ai tout perdu. Et j’ai remercié le ciel d’avoir tout perdu.

Pour comprendre un peu mieux, je remonte de deux ans plus tôt, encore et je vous emmène à Hong Kong, début 2008, où j’avais trouvé LA valise, le Graal des valises, le Vaisseau-Mère de toutes les valises (de névrosé). Elle était gigantesque. On pouvait y mettre cinquante kilos de trucs, dedans. Et d’ailleurs, je ne m’en suis pas privé. Le jour du départ, la compagnie aérienne, après avoir pesé la valise, m’a bien fait payer mon surplus de bagage. J’en avais 46 kilos. J’ai gardé le reçu. 46 kilos. J’étais parti de Paris avec 19 kilos. Je dois bien avoir une photo qui traine de ce monstre, attendez :

Début Aout 2010, je pars avec Marie à Phoenix, objectif 17 jours de roadtrip aux USA. Je raconte le voyage par ici.
17 Jours, tu imagines ma pression : c’est presque une vie, dix sept jours. Il me faut tout. J’ai besoin de tout. Tout. Mon polochon big size (je ne peux pas dormir sans mon polochon), quatre paires de chaussures de marche, je prends six ou sept gros livres que je voulais absolument lire, absolument, un guide Lonely Planet USA qui pèse une tonne, je prends deux serviettes de toilette (j’ai la place, pourquoi s’emmerder à n’en prendre qu’une ?) et je prends, je prends, je prends. Ma valise fait 26 kilos à l’aller.

Nous avons une escale à Minneapolis. Passage des autorités américaines, récupération de la valise à la douane et petit trajet avec dans l’aéroport. Nouveau tapis roulant où nous devons la déposer et là, là, JE SAIS (me demande pas pourquoi) mais JE SAIS que je ne vais jamais la revoir. Je le dis à Marie qui écarquille les yeux :
– Ben Willy pourquoi tu penses ça ? Tu es parano…Enfin…Tu vas nous porter la poisse.
– Je te jure que cette valise va être perdue.

American Airlines nous embarque donc et nous atterrissons fort tard à Phoenix. L’air est écrasant. C’est la deuxième ville au monde la plus chaude après Bagdad. Il est 22h30. Nous attendons nos valises. Celle de Marie déboule sans problème, rapidement. La mienne, je le sais, je le sens et bientôt ça se confirme, n’arrive pas. Perdue.

C’est là que j’ai switché. J’ai switché en trois parties, pendant ce voyage.
Un switch, c’est le moment mental où. C’est la charnière. C’est la porte entre. C’est le sas.
Un switch, c’est une bifurcation qui apparait dans votre vie. Vous avez le choix. Soit vous luttez parce que vous ne voulez ni tourner à gauche, ni tourner à droite avant de vous écrouler…et de devoir tourner, aidé ou pas. Soit vous tournez à droite malgré tout alors que la voie de gauche semble être la plus évidente, la plus juste, la mieux adaptée. Soit vous tournez à gauche pour la première fois de votre vie et vous vous rendez compte que cela vous fait un bien fou, étrangement.

(Un switch, ça se crée, aussi, parfois, lorsqu’on est embourbé dans la boue quotidienne, le gris, les emmerdes. J’y reviendrai un jour. Faites moi penser de vous le raconter !)

Et donc là, j’ai switché. Ma valise avait disparu. Je l’avais pressenti deux heures plus tôt. Je le constatais, clairement. Marie était à deux doigts d’être gagnée par l’angoisse (premier voyage aux USA, épuisée, elle comptait sur moi) et moi, étrangement, plus les minutes passaient et plus j’étais gagné par le calme. Je n’avais qu’une seule gêne en tête : mon chargeur pour l’appareil photo, qui était dans la valise. J’allais pouvoir prendre des photos mais uniquement pendant quelques jours. Il me fallait en trouver un. Le lendemain. Déjà gagné par mes habitudes négatives : je n’ai pas le temps de laisser arriver le problème (Oh, zut, je n’ai plus mon chargeur de batterie) que déjà je pense à l’anticiper. Sans savoir si oui ou non je vais faire des photos et réellement manquer de batterie à un moment donné…Je réfléchis, me reprends et décide qu’on verra plus tard cette histoire de chargeur. Bien plus tard. Quand le problème se présentera.

En fait, pour être franc, je me sentais…bien.
Soulagé.
Libre.
Alors que je remplissais le formulaire pour déclarer la perte de la valise, au comptoir American Airlines, calme, serein, Marie me dévisageait. Elle ne m’avait jamais vu comme ça. Elle pensait que j’allais péter un plomb, m’écrouler, hurler. Elle ne m’avait connu que comme ça, depuis mes 17 ans. Elle était surprise mais mon calme la gagnait à son tour. La nuit allait être longue. Il nous restait la voiture à chercher chez le loueur, il fallait regagner l’hôtel. Je n’avais pas d’énergie à perdre dans un problème insoluble. Il n’y a pas de solution dans l’immédiat ? DONC il n’y a pas de problème dans l’immédiat. Point.

Je faisais ce qu’il y avait à faire et rien de plus : déclarer la perte. Le reste ne me regardait pas.

Je me sentais apaisé par cette perte. Je touchais mes poches : carte bleue, passeport, permis de conduire dans ma poche de gauche. Lunettes de vue devant les yeux. Lunettes de soleil dans mon petit sac à dos. Ventoline dans la poche arrière du sac. Ipod et casque dans le sac. Un livre. Des kleenex. Et des bouchons d’oreille. Ah, mon étole légère, pour ne pas attraper mal avec la climatisation.

Mais de quoi donc avais-je besoin, vraiment, réellement, ce soir-là, en plus ?

Alors que j’allais dire à Marie la phrase suivante :

– On va essayer de me trouver une brosse à d…

La dame d’American Airlines me tend un sac siglé du nom de la compagnie et me souhaite une bonne nuit. Avec un joli sourire. A l’intérieur du sac : un immense tee-shirt blanc, une petite trousse de toilette, une brosse à dents, du dentifrice, du savon, du déodorant, des bouchons d’oreille, un masque contre la lumière.

Je souris.

J’ai désormais tout ce dont j’ai besoin pour dormir et me réveiller demain matin, me laver, me changer. Je ne porterai pas de slip propre, tant pis. Non. Je ne mettrai pas de sous-vêtement. Oh ! Me voilà en train de réfléchir déjà à des problèmes qui ne sont pas encore survenus… Mais de quoi je me mêle, à NOUVEAU, il est 23h, demain est un autre jour. On verra demain.

Nous arrivons très tard à l’hôtel.

Marie ne sait plus où sont rangées ses affaires dans sa valise, je la sens chercher plein de choses mais moi, à peine posé sur le lit, le masque sur les yeux, les bouchons d’oreille en place, je file vite ailleurs, comme une masse. Profond sommeil. Je m’endors très bien sans mon polochon.

Le lendemain, j’enfile mon grand tee-shirt American Airlines (auquel je tiens depuis comme à la prunelle de mes yeux) et je descends déjeuner.

La dame de la réception m’appelle :

– Votre valise vient d’arriver.

Je la récupère, la mets sur le lit de la chambre, l’ouvre et en sors ce dont j’ai besoin. Mon chargeur de batterie pour le portable. Un slip propre. Une paire de chaussettes propres. Et…rien d’autre. Je réalise alors. Je n’ai quasiment besoin de rien. De rien.

Arrive un acte manqué sublime, là.

En déballant tout sur mon lit, je pose le polochon (gigantesque, il doit bien faire 1.70 m) devant moi. Je prends mes affaires, refais ma valise, me lave les dents, descends à la voiture, embarque les valises et…oublie le polochon dans la chambre. Qui y restera. Et que je ne reverrai jamais.

Premier sac de lest lâché. Il y en aura d’autres. Ce sera le deuxième switch.

Nous mettons la valise dans la voiture. Tous les matins, en quittant l’hôtel. Seize fois.
Nous enlevons la valise du coffre. Tous les soirs, en arrivant à l’hôtel. Seize fois.
Parfois il y a des marches à grimper pour arriver à la chambre.
Parfois, l’ascenseur n’existe pas ou il est en panne.

Je dis nous car la valise est si grande, si lourde, que nous nous y mettons à deux pour la saisir, ce qui nous colle un fou-rire et, à chaque fois, la même interrogation de Marie :
– Mais Willy ! IL Y A QUOI DANS CETTE VALISE DE SI LOURD ?

Alors, tous les jours, à chaque étape, je lâche. Je décide de lâcher. Un livre ou deux. Une paire de chaussures. Puis une deuxième. Un épais spray pour l’hydratation. Un guide Lonely Planet. Un vieux pull en coton qui me suivait depuis la Fac ou presque, si vieux qu’il ne craignait rien. Justement. Il ne m’allait plus. A chaque étape, je jetais.
Vers la fin, Marie me dit :
– Mais elle est pas plus légère, cette valise ? Limite si je n’arriverais pas à la sortir toute seule…
– Oui.

Je la quitte 17 jours plus tard à Phoenix et je prends un vol seul vers Seattle. Rejoins mon amoureux. Lors de l’enregistrement, la dame d’American Airlines me demande si j’ai des bagages. Alors que je réponds « Oui », une petite partie de mon cerveau répète ce mantra, non-stop :
– FaitesquilslaperdentFaitesquilslaperdentFaitesquilslaperdentFaitesquilslaperdent

Non. Je me la coltinerai tout du long, trois semaines de plus. La détestant. Elle était à moitié-vide et prenait une place folle. Elle ne servait à rien. Un excédent de mon ancienne vie qu’il fallait bien encore supporter un peu. On ne fait pas table rase du passé immédiatement : les conséquences de nos choix nous poursuivent toujours un peu, toujours. Ce serait trop simple.

En tout cas je comprends bien ma leçon. En arrivant à Paris, je descends la valise à la cave. Elle n’en est plus jamais ressortie.

Le dernier switch arrive mi-avril 2012.
Je pars au Japon. Du jour au lendemain, je me décide.
En quelques heures, à Paris, je trouve un billet d’avion open, un hôtel pour trois nuits (assis sur le canapé de Coline, en trente secondes) et je pars m’acheter mon Japan Rail Pass, près de l’Opéra, tout ça la veille au soir du départ. Le type me demande si j’ai besoin d’un guide de voyage. Je dis « Oui » en pensant fort « Non » et…il m’encombrera chaque jour pendant un mois, sur place. Inutile. Il pèse lourd, en plus. Chaque gramme compte quand c’est un gramme qu’on n’a pas choisi.

Je rentre à la maison. Il est 18H. Je pars le lendemain matin. A la cave, je prends le plus petit de tous nos bagages. Une valise cabine. La place pour le minimum syndical. Une deuxième paire de chaussures, quelques sous-vêtements, ma trousse de toilette. La valise n’est même pas pleine lorsque je la referme.
Je note sur un mon iPhone la liste des choses que j’ai pris avec moi, histoire de m’y référer en cas de coup de stress. Je me connais. « OH MON DIEU VOILA J’AI VOULU JOUER AU COOL ET J’AI OUBLIE DE… »
Non, je n’ai rien oublié. Et si je pense avoir oublié, j’aurai la liste.

A l’aéroport, la dame au comptoir Air France où je me rends (la force de l’habitude) pèse ma valise et me dit :
– 6 kilos. Mais…C’est un bagage cabine ! Vous voulez vraiment le mettre en soute ?
– Oh…Non…Je suis bête, j’ai pas réfléchi, je suis venu m’enregistrer comme d’habitude et…
– Pas de souci, gardez le avec vous. Vous faites juste un aller-retour ?
– Non, non, je pars au moins pour un mois.
– Avec ce bagage ? Uniquement ?
– Oui.
– Alors là, je vous admire, j’en serais incapable.

Et, quelque part, je m’admirais aussi d’en avoir été capable.

Je reviens de loin.
Et j’ai encore tellement, tellement de chemin à parcourir et tellement, tellement de lest à lâcher.

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There are 22 comments

  • anne dit :

    Comme je te comprends. Etudiante aux USA, ma valise n’était pas arrivée à LAX. De NYC, elle était arrivée à Paris, elle est arrivée une semaine plus tard. Comme je partais pour 3 mois, ca m’avait complètement démoralisée. Maintenant, je ne pars plus qu’avec une mini valise. De toute façon, je déteste porter ces satanées valises. J’ai l’impression d’être une tortue avec sa maison sur son dos. La seule chose que je n’arrive pas à minimiser ce sont ces satanés cables pour batteries (appareil photo), et pour l’alimentation de l’ordi et du téléphone. Si on pouvait juste faire que ce soit petite, ce serait d’enfer.

  • MULAS dit :

    Wow !
    La baffe que je viens de prendre avec cet article !
    Merci …
    😉

  • Laurent dit :

    Joli récit initiatique. Je ne sais bien quoi mais ça me rappelle quelqu’un quelque chose.

  • Muriel dit :

    Un beau texte très juste… Avec 4 enfants, je fais et refais des valises. Grâce à eux et à la place limitée ds la voiture, je réduis le nombre de choses à prendre et malgré tout il y en a trop !

  • Michel dit :

    Y’a pas de slip American Airline ? 🙂

  • laurence dit :

    d’années en années j’allège la valise des vacances : c’est simple je prépare mes livres (indispensable), les médocs (au cas où) et un petit tas de chiffrons que je remet tous les ans et qui diminue car quand je reviens on se dit : on a encore mis la moitié de ce qu’on avait préparé ! premier com’ pour moi car j’ai découvert ton blog il y a quelques jours et ….. comment dire cela lors d’un premier com’….. et bien j’adore quoi ! ;-))

  • damiendouani dit :

    Je ne voyage plus qu’avec un bagage cabine, et un sac à dos pour le matos électronique (oui je suis un Geek). Et je me rends compte parfois ne pas avoir besoin de tout ce que j’ai dans ma valise. Finalement, c’est un exercice de concision et de précision pour être juste avec peu. Comme un Haïku.

  • Snail87 dit :

    Et quand ta mère t’appelle la veille du départ pour te dire « t’as fait ta valise », par esprit de contradiction, ne la fais que le lendemain, c’est encore largement suffisant…

  • Cecom dit :

    Hello mon Ron (que veux tu, tu seras toujours mon Ron pour moi…)
    Je ne commente jamais non? Une exception alors..
    Avant comme toi je bourrais mes valises comme si j’allais manquer de tout, je la traînais comme un boulet bien sur, mais plutôt mourir que de ne pas prendre cette 7eme paire de chaussures! et ce 16eme tee-shirt (véridique. Pour 6 jours de voyage) va si bien avec cette 7eme jupe.. Bref, le cauchemar..
    Et puis Arthur. Un bébé, ce qui pourrait creuser la tombe de la psychopathe de la valise. Tout l’inverse. J’ai lâché prise, je voyage souvent seule avec lui, impossible de le porter dans un bras et de trainer 28kg de l’autre! Alors puisque j’ai l’essentiel dans un bras, pourquoi m’encombrer du reste? Il y a des bébés dans le monde entier, ne puis je pas trouver sur place ce qui viendrais à manquer?
    Depuis lui je voyage léger, mes copines n’en reviennent pas!
    Cet été, pour 2 semaines, c’est une valise de 12kg pour 3 personnes! La liberté…
    Des bises… Cé

    • William dit :

      Pas de souci, je serai ton Ron, mais rien que pour toi. Et je suis ravi de constater que nous nous allégeons tous en prenant de l’â…euh…en murissant 🙂

  • shalima dit :

    Le déclic pour moi, ça été le camping l’année dernière. Oui, le camping, contrairement à toute attente, non seulement j’ai aimé, mais comme en plus on était limité en place, on avait juste un petit sac pour chacun de nous 5. Je ne me suis jamais sentie aussi légère, au sens propre comme au figuré…

  • marronnier dit :

    « un problème irrésoluble »

    insoluble, banane

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