Sexe Vie quotidienne
La première nuit (dans tes bras)
10 septembre 2017
3

J’ai menti à ma collègue, j’ai menti à ma chef, j’ai menti à tous les gens que j’ai croisé ce matin-là et qui me demandaient pourquoi j’avais l’air si fatigué. J’ai souri, un peu gêné, en disant que j’avais un jeune amant qui m’aimait très fort et tout le monde a souri en retour, trouvant ça crédible, « tellement moi » et ils sont passés à autre chose, sans oser demander trop de détails car ils savent que je sais en donner pour les faire rougir ou les faire rire mais que, dans le fond, je suis toujours aussi mélancolique de cette situation depuis deux ans. On dit l’amour, l’amour, ouais, d’accord. Mais la tendresse, vous savez, le soir, quand les jours se raccourcissent et qu’on est dimanche, quand on n’a pas voulu sortir de son chez soi toute la journée et qu’il faut affronter une tonne de chemises à repasser et bien la tendresse, je la prendrais bien. Je ne demande guère plus mais c’est bien beaucoup, visiblement. Alors pour ne pas rester coincé sur mon petit nombril et voir des gens et redonner de tout ce qu’on m’a donné, j’ai donc poussé une porte qui me narguait depuis quelques années.

Le bénévole en chef m’a dit : « Venez donc essayer, vous avez un profil intéressant, vous avez cartonné pendant les entretiens, on serait curieux de voir ce que vous donnez dans l’action, moi je pense que vous allez être à l’aise de suite, on se retrouve à 23h mercredi, ça vous dit, on vous prend à la sortie du métro ?

– Tout ce que voulez mais arrêtez de me vouvoyer. Et 23H, pour info, c’est l’heure à laquelle je me couche tous les soirs.

– Nous c’est l’heure à laquelle on commence la nuit.

– On la finit à quelle heure?

– Quand le jour se lève.

– Je vais être frais au travail.

– On s’y fait. Promis.

– Tu as un conseil à me donner ?

– Oui. Gardez en tête tous les clichés que vous avez sur la prostitution.

– Ah, je me disais que je devais plutôt les oublier.

– Non, non. Vous les confronterez au réel.

– Tu vas continuer à me vouvoyer longtemps ? Moi je fais ça pour garder les gens à distance.

– Et moi je tutoie quand je revois les volontaires pour la deuxième fois… »

(…)

« Et j’ai pas voulu me droguer de suite mais j’ai pas eu le choix parce qu’il m’avait dit que si au moins on partageait pas ça on partagerait rien alors moi j’ai dit bon allez tu l’aimes et lui il t’aime alors sois pas conne, ça peut marcher cette histoire, donne-toi une chance et après tout au pire tu arrêtes quand tu veux, parce que je sais pas si je t’ai dit mais moi la clope j’arrête comme je veux et ça étonne tout le monde mais c’est vrai, j’arrête quand je veux, je reprends quand je veux, je peux très bien m’amuser sans cigarette et même parler sans cigarette, je peux écouter aussi sans cigarette, je sais très bien vivre sans et puis un soir, j’ai envie de fumer et je peux me descendre trois paquets dans la nuit mais là, je ne te raconte pas le lendemain matin, j’ai la gorge avec des cailloux dedans, c’est pas possible et je n’en touche plus une. Tu fumes, toi ? Tu as une copine ? Un copain ? Tu n’as pas de copain ? Mais pourquoi tu n’as pas de copain…Attends, laisse-moi deviner, tends-moi ta main, je vais te dire pourquoi tu n’as pas de copain, oh là là, mais tu as été très longtemps avec quelqu’un et vous avez arrêté et maintenant tu es seul…Non, tu le regrettes pas ? Ah bon !…Oui mais tu as du mal à trouver un mec aussi gentil, tu vois, je le sens…Tu es très gentil, toi, non ? Non ? Ah ah ah, mais arrête, tu n’es pas méchant, tu fais croire que tu es méchant pour faire l’intéressant mais tu n’es pas méchant, tu n’as jamais rencontré des gens méchants, toi, ah, tu n’as pas beaucoup vécu, tu viens d’où ? Tu sais, je vais te dire, tu es fait pour être heureux, toi, je le vois, t’as les yeux de la biche et les oreilles du mec à qui tout réussit s’il s’en donne la peine, j’en ai croisé des gars comme toi et je sais comment elle finit l’histoire, elle finit bien, toujours, fais-moi confiance, je suis la reine des marieuses, je peux te présenter quelqu’un de super si tu veux, il boit un peu trop mais c’est le stress, ça, il est avocat, c’est un ami de ma fille, oui et c’est un brave garçon. Bon, je t’embrasse, je te prends dans mes bras, tu as quel âge ? Oh, comme mon fils, tu as l’âge de mon fils mais comme tu n’as plus de cheveux, on ne te donne pas d’âge, tu vois, attention c’est beau un homme sans cheveux, ça veut dire beaucoup un homme sans cheveux, c’est un homme qui a su accepter plein de choses, c’est pas rien…Tu sens bon, tu mets quoi comme parfum ? C’est bizarre, tu devrais peut-être porter quelque chose de plus masculin, je dis ça parce que je trouve que ça ne te va pas, on dirait que tu veux dire que tu es sensible deux fois, avec ton parfum, une fois en le disant avec les yeux et une deuxième fois en le portant alors que si tu mets un parfum boisé, de l’Oud, tu vois, tu fais plus garçon mais garçon sensible et ça plaît toujours, ça, aux femmes aussi mais aux hommes, pareil, tu sais l’amour c’est la même chose pour tous et personne ne comprend rien…(au bénévole) Il est gentil le nouveau, faut faire attention à lui ! »

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There are 3 comments

  • sophiefromthetrain dit :

    <3

  • Sandrine dit :

    Oh! Dis nous que la benevole t’a tutoyé la deuxieme nuit

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