Voyages
La preuve que Dieu existe
8 mai 2012
15


Le Fujiyama

J’aimerais te parler juste à toi, ce soir, toi qui n’as pas le moral, qui ne crois plus en rien, qui penses être maudit ou abandonné par la lumière. J’aimerais juste te dire de garder la foi. Écoute.

Ce matin, à Tokyo, je me plaignais. De la nourriture. Je sature un peu (beaucoup) après plus de trois semaines ici. Je ronchonnais que ça me gonflait d’aller manger au Starbucks (je devrais être heureux de pouvoir me payer ce luxe) ou au McDo. J’avais envie de Roquefort, de pain, de vin rouge du Sud Ouest.
Un type me dit :
– Si tu traverses Tokyo trois fois, tu auras tout ça. Le vin chez un caviste. Le pain chez Paul. Le fromage, ce sera plus compliqué. Mais ça se trouve.
– Je n’ai pas la force.
– Alors ne le demande pas.

Ce soir, je pars faire ma lessive, comme d’habitude, à 20 minutes de marche de mon hôtel. C’est la troisième fois que j’y vais. Les deux fois précédentes, je m’étais assis à l’intérieur de la laverie. Cette fois-ci, la fin de soirée était trop belle. Je me mets en face. Assis sur une marche. Je regarde pour la première fois, vraiment, la ruelle. Je décolle le nez de ce mauvais roman. J’écoute, je renifle. J’observe. Quelques secondes.

En face de moi, dans le bâtiment collé à la laverie, je lis écrit : “Restaurant Landais”.
Je me frotte les yeux.
Je relis.
“Restaurant Landais”.
Je parcours l’ardoise, dans la rue : garbure, salmis de palombes, jambon Serrano, Fromage Ossau-Iraty .
Le patron sort. Un Japonais. Yuji Wakui.
Nous échangeons quelques phrases. Il a vécu trois ans dans les Landes. A Saint Justin. Il a appris la cuisine Française là-bas. Je lui demande pourquoi un “restaurant Landais”. Il me répond “Il n’y en a pas un seul au Japon. Des Basques, par contre, il y en a plein. Je suis le seul dans tout le pays”.

J’y vais franco :
– Ce qui me ferait plaisir, ce soir, tu n’as pas idée, c’est bête, hein, mais c’est…un peu de fromage, de pain, de vin. En terrasse. Cela serait génial. Je sais que tu cuisines vraiment mais je n’ai pas le moral et j’aimerais simplement manger ce que j’aime.

Dix minutes plus tard. Un verre de Gaillac. Une assiette de fromages : Cabecou, Ossau-Iraty, Roquefort. Du pain français. Et, pour me faire plaisir, du jambon Serrano. Et du foie gras. Une énorme tranche.

Les larmes me sont montées aux yeux.

J’ai demandé.
J’ai obtenu.
Je n’ai pas eu à franchir d’obstacles : c’était sur mes pas.
Il me fallait juste lever la tête et bien regarder. Oui. Devant mes yeux. Depuis le début. Mais je n’avais pas pris le temps ou pas eu envie de voir.
Je voulais. J’ai eu.
Je ne demande que ce qui me correspond, ce qui me fait du bien, ce que je pense être juste pour moi : je l’obtiens. D’une manière détournée. Avec toujours un brin d’humour, tout de même. Ou avec une leçon, discrète, cachée derrière.

Je dis à Yuji Wakui que j’écrirai sur lui, sur son restaurant, sur mon blog. Il hausse les épaules. Je lui dis que c’est important, que je communique sur lui. Il a l’air gêné. Il me dit qu’il n’a pas internet. Je suis stupéfait. Il me répond que c’est trop compliqué. Je sens qu’il ne ment pas mais je ne comprends pas :
– Vous êtes parti trois ans dans les Landes sans parler un seul de mot de Français à la base et c’est compliqué pour vous d’utiliser Internet ? Allons, à d’autres.
– Je n’ai pas de montre, je n’ai pas de téléphone portable.
– Mais…?
Et là, alors que je ne comprends pas et que j’insiste pour comprendre, il me dit, gêné, en une phrase, pourquoi il n’a pas tout ça.

Et c’est à mon tour de me sentir bête. Je ne vous expliquerai pas pourquoi, n’insistez pas. Parfois les réponses les plus simples nous sont inaccessibles : nous avons dépassé cette étape-là.

Elle est si loin, cette étape. Voire elle nous semble bénigne. Me voilà soudain bien garni pour la soirée. J’ai eu la nourriture que je demandais, la preuve que je ne fais pas encore assez attention à ce que la vie m’envoie et la preuve que je ne dois pas oublier que ce qui est simple pour moi, ce que j’ai validé et acquis, tout le monde ne l’a pas validé, tout le monde ne l’a pas acquis.

Yuji a eu un courage que je n’aurai jamais : partir trois années à l’étranger dans un pays dont il ne maîtrisait pas la langue. Respect. Il témoigne chaque jour avec amour de ce qu’il a appris (par cœur). Un bout des Landes en plein Tokyo et je me sentais ce soir à la maison…Merci….

Comme à la maison, Yuji Waki, Cuisine Landaise et Française à Tokyo,
City Mansion Akasaka
6-4-15
Akasaka
Minato-Ku
107-0052
Tokyo
Téléphone : 03 35 05 33 45
Un lien

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There are 15 comments

  • JN dit :

    Oui, savoir ouvrir les yeux et être prêt à accepter ce qui nous arrive.
    Voilà une douce et juste métaphore de la vie et peut-être du bonheur…
    Merci.

  • splintermuse dit :

    Saint-Justin, Tokyo.
    ça me parle tellement.

  • Snail87 dit :

    C’est récent comme découverte mais il y a plein de neurones dans les intestins, “un second cerveau”…

  • vinsh dit :

    Joli récit, qui donne envie d’ouvrir un peu mieux les yeux, y compris là où on habite, car qui sait.

  • Myster.i dit :

    Le Landais en chemin que je suis est à la limite de la transe (et toujours la larme au coin de l’oeil)…

  • Myster.i dit :

    Je ne sais pas si j’aurai l’occasion d’aller à Tokyo un jour, mais y manger une vraie garbure landaise, ça doit être assez vertigineux !

  • LeReilly dit :

    La vraie bonne nouvelle, c’est aussi qu’on est un peu partout chez soi, si on trouve comment.

  • dominique dit :

    Encore une fois merci…
    Voir ce qu’il y a parfois tout près de nous et qu’on ne voit pas!
    On ne voit bien…qu’avec le coeur non?

  • venise dit :

    je suis curieuse de la raison que vous nous taisez … mais tant pis 🙂 j’accepte de rester sur ma faim 😉 la garbure ça fait rêver bien plus que le fromage dans mon cas !
    merci pour ce récit de voyage, j’ai un peu l’impression de vous accompagner.

  • Hadda dit :

    La vie est pleine de cadeau pour qui veut bien les voir et les recevoir, ton expérience en est la preuve “vivante”.

  • martine dit :

    oh….Merci pour ce beau (j’ai pas d’autre mot plus juste) billet dont tu nous a fais cadeau là….. J’ai presque pris ces mots pour moi toute seule…tant ça m’a apaisée de te lire, tant ça m’a redonné un sens a ma quète de reponses et d’espoir dans une periode un peu vide pour moi ces temps-ci…… Je me rends compte que l’on cherche souvent l’inaccessible, alors que l’on a souvent autour de soi ce qui peut nous convenir, mais qu’on ne le voit pas toujours…..

    Pour la premiere fois depuis longtemps, je vais m’endormir apaisée… et presque sereine…. Merci à toi…..

  • Michelsan dit :

    Histoire incroyable ! Mais ça ne voudrait pas dire qu’il est temps de rentrer …?

  • Gump dit :

    mouais , tu as quand même sa ligne directe, non?

  • JacquieB dit :

    A quand la fin de ce beau voyage un peu fatiguant tout de même, serez-vous un peu raisonnable un jour?

  • Florence dit :

    Magnifique, merci William

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