Vie quotidienne Voyages
La prophétie, la nuit sans fin et la tempête du siècle (1999)
2 septembre 2012
6

Impressions avant d’oublier, petites touches, souvenirs en vrac, rien de bien vital. Je ne sais pas pourquoi tout m’est revenu tantôt. J’ai repris mes carnets de l’époque, à la cave, j’avais noté des trucs.

La nuit de la Grande Tempête de 1999, je travaillais dans un immense château qui accueillait un étage entiers d’obèses, un autre étage de fin de vies et quelques combles de dépressifs. J’ai déjà raconté cet épisode dans un livre mais, comme Nicole de Buron, parfois je me répète et parfois même j’oublie que j’ai déjà parlé de tout ça mais je m’en fiche un peu.

J’étais parti tôt au travail, car le vent soufflait très fort, je roulais doucement. J’écoutais l’album de Souchon qui venait de sortir (“Au ras des pâquerettes”) et j’avais du mal à tenir la voiture, dans ces virages sans fin, les collines semblaient totalement désemparées sous les assauts du vent : elles laissaient faire. Je manquais de me renverser dans le fossé à chaque instant.

J’ai un souvenir très précis de ce soir-là : un bruit incessant de branches d’arbres de platanes tapant sur les grandes vitres du château et de vieilles écorces s’écrasant sur le parking, heureusement sans faire trop de dégâts. C’était la fin du monde. Ou presque.

Au petit matin, j’étais rentré, sur les nerfs. Un patient en fin de vie m’avait confié des choses ahurissantes sur des agissements passés et légalement toujours répréhensibles. Il avait été légionnaire en Afrique et s’en était donné à cœur joie, dans son uniforme, pendant que son officier regardait ailleurs. Un autre, à côté, dans la chambre, avait tout entendu et faisait “non” de la tête, horrifié. Je ne savais plus quoi dire ou penser, comment agir : j’étais pris entre deux ou trois feux. Mon empathie, ma consternation, ma fatigue, le bruit incessant, tout se mélangeait.

7h45. Maison.
J’avais lu “La Dépêche” en trempant mes biscottes dans le café au lait et l’horoscope des gémeaux annonçait qu’il ne fallait pas prendre la route. Celui des béliers (mon compagnon de l’époque était bélier) disait étrangement la même chose, avec d’autres mots. Un truc du genre : “Soyez extrêmement prudent au volant”.

J’avais voulu dormir un peu et nous étions partis vers midi. En roulant bien, nous pouvions être à Paris pour 21H.

Je ne pourrais jamais oublier la traversée de Limoges et des environs, sans une lumière à des kilomètres à la ronde, sans une seule lumière. Éclairage urbain, maisons, bâtiments, supermarchés, tout était plongé dans le noir, tout, absolument tout. Nous avions besoin de faire le plein : c’était impossible, le Centre Leclerc ne pouvait pas délivrer d’essence sans électricité. Une longue queue, immense, d’automobilistes angoissés, partait des pompes et se perdait loin, loin, très loin sur la nationale.

Nous avions repris la route. Un gendarme nous avait juré que l’électricité, il y en avait, mais à des dizaines de kilomètres plus loin. Nous avions quitté l’autoroute, roulant dans la campagne déserte. Buée sur le pare-brise, chauffage à fond. Je me souviens d’une bonne heure dans le noir avant de voir une station-service, fermée. Puis une deuxième. Fermée, aussi.

Nous étions dans le rouge maintenant depuis presque une heure, roulant à petite vitesse, quand j’avais dit à voix haute :
– Je te jure que si on trouve de l’essence maintenant, plus jamais je ne rate une messe de ma vie. Plus jamais.

Il faisait nuit depuis des heures, tu penses bien, le mois de décembre. Le village était à des kilomètres de Limoges. Où ? Je ne sais plus.
La station service, une FINA, semblait fermée mais elle ne l’était pas. Un vieux type était au comptoir :
– Mais bien sûr que j’ai de l’essence, bien sûr, quelle drôle de question.
– Je ne sais pas, moi, on vient de l’autoroute et tout est fermé, partout.
– C’est bien la première fois que cette saloperie d’autoroute m’apporte un client. C’est plutôt l’inverse. Ça, on peut bien dire que ça nous a tué. Complètement.
– Vous avez du mal à vous en sortir ?
– On ferme le 31 décembre (dans trois jours). Définitivement. J’ai quelques clients dans le village mais c’est fini. Fini. Retraite. Vous êtes le premier plein complet de la journée. Les gens me font cinquante francs. Soixante francs. On survit.
– Bon…Euh…Bonne soirée ?
– Vous devriez pas reprendre l’autoroute.
– Pourquoi ?
– Je vous le dis. Ne la reprenez pas. C’est pas la bonne soirée. Continuez sur la nationale.

On avait hésité, dans la voiture. Et puis on avait pris la nationale, pour l’écouter, arrivant à Paris très, très tard dans la nuit. J’avais l’impression d’avoir traversé un immense cauchemar depuis ma nuit précédente, n’ayant presque pas vu le jour, peut-être de midi à quinze heures trente, à peine.

Lorsque je l’appelle au téléphone (nous avons rompu en 2003), nous revenons toujours à un moment ou à un autre de la conversation sur cette aventure. Je n’ai jamais oublié cette traversée de la France dans le noir. Je ne revivrai plus jamais telle expérience, du moins je le souhaitais : j’avais détesté. Je n’avais plus reconnu mon Univers. Pire, je l’avais pressenti faillible, drastiquement fragile. Et ça, c’était hors de question.

Quelque part en moi, cependant, je sentais aussi que j’aimais ça. Tout était possible.

En m’approchant le plus possible de Fukushima, en mai dernier, sous un soleil un peu fané, un peu gris, observant les paysages désolés, les bâtiments vides et les rares réfugiés dans la rue qui me regardaient, pauvre occidental, comme si j’étais fou, alors que je savais bien qu’il ne fallait pas aller plus loin mais poussant un peu, encore, kilomètre après kilomètre, je ressentais précisément la même angoisse que dix ans plus tôt. Il faisait jour mais cette fois-ci, je jouissais d’avoir peur. Je me sentais plus fort que mon destin. Vers seize heures et alors que le soir ne risquait pas de venir avant bien longtemps, en frissonnant, et sûrement pas de froid, j’avais soudain fait demi-tour, en poussant un petit cri, pédalant comme un fou, comme si j’avais le diable à mes trousses, comme si la vague allait revenir. J’étais arrivé à l’hôtel en nage.

1586 lectures pour cet article. Merci pour votre fidélité.

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There are 6 comments

  • Laurent dit :

    Vous avez rompu en 2003 ? Et pourtant, “La chambre d’Albert Camus” daté de 2006 est dédié à “celui à qui je porte le croissants au lit tous les dimanches matin depuis cinq ans”. Mais quel coquinou ce William ! 😀 Sinon, comment fais-tu pour te souvenirs de faits avec de tels détails 13 ans après ? C’est impressionnant ! Enfin, quelle idée de s’approcher de Fukushima quand même ! :S

    • William dit :

      Ah, si tu commences à relever les détails, tu n’en sors plus 🙂

      J’ai une mémoire assez dingue. Dans le métro, tout à l’heure, en lisant un bouquin, j’ai eu un “flash”, sur cette nuit-là et ce voyage à Paris. Je n’avais rien oublié.

    • William dit :

      J’ai réfléchi : l’édition poche du livre, parue deux ans après, nous emmène bien en 2008, soit 5 ans après.

  • pskl dit :

    En te lisant c’est ma nuit de 99 qui est revenue à ma mémoire. totalement différente de la tienne mais tout aussi présente à mon esprit.

  • Zelda dit :

    et pour la messe, tu as tenu ta promesse ?

    • Pat dit :

      On rencontre parfois des anges sur notre chemin, mais les voyons-nous toujours ? nous oublions vite et reprenons le cours de notre vie sans nous soucier qu’il y a un Dieu qui nous cherche.

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