Vie quotidienne Voyages
La troisième année.
31 mai 2018
4
Je pourrais presque dire – avec tout le sentimentalisme dont je suis capable – que l’Amour se termine là où il avait commencé, presque quinze ans plus tôt.
Je ne sais pas à quoi on reconnaît qu’on a fait le deuil de l’autre, après douze ans de couple et désormais trois années pleine de séparation mais je crois avoir compris à certains signes que le plus gros était passé, le plus douloureux sûrement et que sur le champ de ruine peut désormais pousser enfin le début de quelque chose, une timide fleur qui a attendu son moment, qui en a marre d’attendre sous les gravats et qui se dit que le soleil brille, in fine, pour tout le monde et pour elle aussi.
La fleur de l’amour-propre, la fleur de l’espoir et un peu aussi celle incarnant le retour à une certaine innocence, au temps d’avant lui.
Il n’y aura bien sûr pas de retour en arrière possible sur certains lieux, certaines images, certaines chansons qui enclencheront des réflexes physiques qu’il faudra réprimer (un temps) devant l’Autre, le Prochain et puis on se souviendra de Hong Kong, qu’on avait associé dans la douleur à un homme avant de le remplacer par la joie d’y revenir avec Lui et puis encore une autre fois avec un ami. Hong Kong était bien la preuve que tout se superpose sur tout et que tout finit par prendre le goût et l’odeur du dernier fruit qu’on y accole.
Il y avait donc encore ces signes : je rechignais à l’appeler l’Ex, je trouvais ça commun, je trouvais ça trop réducteur et quelque part si triste mais je le fis, une fois plus plusieurs et puis une fois devant lui, à sa grande surprise et d’autres fois encore.
Le savoir dans d’autres bras ne provoquait plus aucune tristesse mais parfois, dans les derniers temps, quelques petites piques mordantes, juste histoire de marquer le territoire encore un peu, trois fois rien, et puis Gabriel (l’autre histoire d’amour, celle qui suivit) après tout se permettait régulièrement de se moquer de mes amourettes, avec un humour vache qui me faisait éclater de rire. Je lui racontais un date en deux phrases et une photo, il l’alignait en mode GIGN d’une réflexion, je percevais alors le ridicule que je n’avais pas voulu voir et nous passions au suivant.
Alors savoir l’Ex embrasser d’autres bouches et embraser d’autres âmes ne me faisait plus rien depuis quelques mois, mieux, je priais en silence qu’il trouve quelqu’un qui le fit taire un peu, lui calmant enfin son insupportable assurance mais bien évidemment, peu arrivaient à dompter la bête et à le faire tomber dans un piège de couple dont il venait de sortir lui-aussi et dans lequel il avait trouvé son bonheur au prix d’un liberté perdue; liberté désormais retrouvée qui semble le rendre si beau et si souple, après toutes ces années, agile et fier comme lorsque nous nous trouvâmes pour ne plus nous quitter.
II y tient, à sa tranquillité, à son nid, à ses petits rituels, à ses nouvelles habitudes de pacha, beau, à la silhouette impeccable, riche et fier, tombant femmes et hommes sans même ouvrir la bouche et attendant son moment pour choisir, toujours, le meilleur fruit, celui assez mûr dont le poids fait courber la branche pour qu’il n’ait – comme à son habitude – qu’à tendre la main et n’en faire qu’une bouchée, avant de s’en désintéresser aussitôt l’estomac plein.
Nous sommes donc frères, désormais.
Je ferme ce soir l’appartement familial qu’il m’a prêté et dans lequel je suis resté seul une semaine. Je passe le balais, je nettoie les sols, je mets les housses sur le canapé et au loin, alors que le tonnerre gronde, je me souviens de ce mois de Juillet 2003 où j’avais pris la voiture, après le service, de 7h à 14h, pour avaler 600 km et le rejoindre au coucher du soleil, épuisé mais si heureux. Nous n’avions cessé de faire l’amour tout le week-end et je lui avais demandé, le lendemain, sur la plage, si je pouvais venir m’installer quelques jours à Paris. Il avait eu un temps d’hésitation puis avait accepté. Quelques semaines plus tard, je posais un sans-solde de six mois et n’étais jamais reparti.
Ce soir, c’est sur quinze ans de vie que je passe un coup de balai.
Dans quinze ans, si Dieu me prête vie, j’en aurai 59.
Cela me semble si loin mais ces années-là sont passées si vite.
Je n’ai aucun regret et s’il fallait le revivre, je le vivrais non pas pareillement mais bien plus fort, bien plus fou, bien plus intensément : je referais tout en sachant que l’adulte que je suis devenu, solitaire et vivant aussi comme un pacha, plus chichement depuis Noël mais pas moins heureux, cet adulte qui me semblait si loin de moi, je le dois bien à ces années-là.
J’ai passé mon temps juste après ma rupture à chercher le même en mieux pour recommencer de nouveau mes bêtises.
Puis j’ai cherché un autre  tout différent, à l’opposé.
Puis j’ai douté de ma recherche.
Et maintenant, je ne cherche plus.
Je sais, vous allez me dire : « C’est quand on ne cherche plus que ça arrive… »
Oui, mais s’il y a bien une chose que ces quinze ans nous ont prouvé, c’est bien que je ne suis pas comme tout le monde…et que je crois, je crois, hein, que j’ai enfin fini par comprendre que c’était ainsi. Ca ne me rend pas heureux mais ça ne me rend pas trop malheureux non plus.
Alors, merci pour tout, mon Ami.

60164 lectures pour cet article. Merci pour votre fidélité.

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There are 4 comments

  • Gil dit :

    Toujours un grand plaisir de vous lire. Merci de continuer à partager avec nous une partie de votre histoire…

  • yotsuya dit :

    Oh quel beau texte…

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