Vie quotidienne
L’agacement de Laureline, le souvenir du psychiatre
5 janvier 2016
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Crédit photo 

Laureline m’ouvre la porte et elle semble fraîche comme une rose, quelques semaines après son accouchement. Le petit Malo dort dans ses bras. Elle me fait les présentations. Je le trouve adorable.

– Qu’il est beau ! Qu’il est calme, cet enfant  !

Laureline me fusille du regard puis soupire :

– Uniquement parce que je viens de lui donner son biberon mais sinon je te prie de croire que je viens de passer une journée atroce. Je reviens de la Poste et de la boulangerie où tout le monde s’est extasié sur ses poumons, sur sa belle voix et les gens me complimentaient : “il est vigoureux, ce gosse, on l’entend bien…Courage, ma petite…Il va vous en falloir…”

– Je te jure que vu d’ici, il a l’air angélique.

– Tu le veux ? Tiens, prends. Tu le ramènes quand il entre au CP. Merci.

– Tu as pourtant l’air fraîche comme une rose. On dirait une étudiante en DEUG de lettres modernes.

Et c’est vrai, elle ne semble pas vraiment fatiguée. Mais je n’insiste pas.

Me revient alors en mémoire (et je me mets à rire, lui racontant l’anecdote) la fois où je bossais pour quelques mois dans une clinique psy. Les patients étaient certains jours totalement insupportables, nous tapant sur les nerfs du matin au soir, poussant nos limites en permanence et revenant sans cesse à la charge. Le traitement chimique, la camisole médicamenteuse censée les contenir ne convenait visiblement plus et il fallait de toute urgence augmenter les dosages ce que nous ne pouvions faire de notre propre chef (du moins légalement, je connaissais certaines vieilles infirmières qui n’hésitaient pas au moment de faire tomber les gouttes, doublant ou triplant la dose pour passer une nuit de garde tranquille).  Avant d’étrangler les patients entre deux ascenseurs, nous prévenions alors le psychiatre qui, en pleine consultation dans son cabinet en ville, promettait de passer dès qu’il aurait un moment.

Evidemment, lorsqu’il arrivait enfin, comme par hasard, le service était totalement mort, calme comme le cimetière de Périgueux Nord un jeudi après-midi de juillet et il nous regardait, presque méprisant mais toujours agacé :

– Mais enfin, mesdames ?! Il va falloir arrêter de suréagir à chaque comportement de patient qui vous fatigue. C’est de la psychiatrie, ici, pas de la garde d’enfant. Si vous n’êtes pas faites pour ce métier, changez-en. Les patients sont tous calmes et les traitements parfaitement dosés. On connaît notre métier. Le professionnalisme, c’est aussi la constance dans le jugement et la distance émotionnelle. Prenez des vacances, je ne sais pas, moi. C’est pas bien compliqué de sortir s’aérer quand la fatigue vous tombe dessus. Posez un RTT, quoi. C’est votre tiers-payant qui vous stresse ? Faites-vous mensualiser, merde et cessez de m’appeler pour un oui ou pour un non. C’est compris ?

On l’aurait tué.

Un jour (était-ce lui, était-ce un autre), alors qu’il menait un entretien dans une chambre, un des patients les plus excités avait commencé son cirque, le dérangeant sans cesse. Le psy l’avait poliment remis en place une fois, deux fois et la troisième fois le patient lui avait craché au visage.

Le psy était arrivé, dans un état démentiel, au poste de soin, hors de lui :

– DONNEZ MOI LE DOSSIER DU 417 ! MAIS QU’EST-CE QUE  C’EST QUE CES MANIERES ? IL SE PREND POUR QUI, LUI ? ALLEZ, HOP, 100 GOUTTES DE TERCIOL MATIN, MIDI ET SOIR, AVEC 50 GOUTTES IMMEDIATEMENT. NON MAIS ON VA OU, LA ?

Nous n’avions rien dit, bien sûr. Le type (50 kilos tout mouillé) avait arraché (à mains nues) un radiateur l’avant-veille, un radiateur fixé au mur, avant de le jeter dans la fenêtre, lors d’une crise, et le psy de garde avait répondu, lors de la réunion d’équipe :

– C’est bon signe, cette force vitale qui de nouveau l’habite, ses pulsions de mort laissent place à la vie, il bouillonne, il est sur la bonne voie.

Qué patience…

 

213 lectures pour cet article. Merci pour votre fidélité.

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There are 7 comments

  • yotsuya dit :

    J’adore : fraîche comme une étudiante en DEUG de Lettres Modernes….En effet. C’est tout à fait ça.
    Bonne Année William !

  • Pmgirl dit :

    Ca me rappelle des souvenirs d’enfance, hé oui, j’ai un peu grandi dans un service de psychiatrie.
    Car à l’époque on pouvait emmener ses enfants au travail, même dans un service fermé.
    Du coup, j’accompagnais ma mère qui était infirmière de nuit.
    Ca aide à avoir moins peur dans le métro…

  • Ludivine dit :

    Ma mère (infirmière de nuit en hôpital psychiatrique également) nous racontait régulièrement sa nuit de travail tout en prenant son petit déjeuner. Un homme qui entendait la voix d’Elvis Presley, un autre qui avait tenté de se suicider en se tirant une balle dans la main… et avait perdu 2 doigts, mais aussi les psychiatres qui avaient tout pouvoir et n’écoutaient que très rarement le personnel soignant.
    Tout cela était souvent raconté avec humour, mais aussi avec une pointe d’agacement envers ce système assez particulier qu’est la psychiatrie.

    (Elle nous disait aussi très souvent les psychiatres étaient parfois plus “fous” que leurs patients. :D)

  • ZWP dit :

    …. preach… 🙂

  • Isa dit :

    Il n’y a pas que les cimetières de Périgueux qui sont mort les jeudi après midi de Juillet; dans la vieille ville c’est autre chose… Tu as des connaissances dans ce cimetière?
    On ne parlera pas bien sur des enfants qui deviennent des gremlins enragés une fois seuls à la maison avec leur papa ou leur maman…mais elle est si mignonne et sage… Hum hum oui, oui!

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