Blog Vie quotidienne
Le bleu de travail, le blanc de travail.
9 mars 2012
7


Photo d’illustration. Toute ressemblance, etc.

2001

Pile le jour du déménagement dans l’Est, Manpower m’appelle et me demande si je suis toujours dispo pour des missions d’intérim ou si désormais je cherche un poste fixe. Un carton dans une main, un rouleau de scotch dans l’autre, je n’ai pas trop la tête à répondre et je lui dis qu’il faut voir, quoi. Que ça dépend des conditions. Tout ça, tout ça. Elle me donne une adresse que je me note vite fait, un rendez-vous pour le lendemain matin, 1000 kilomètres plus loin, me souhaite bonne route. Demain est un autre jour, que je me dis. Et on part.

En arrivant sur Mulhouse, je ne peux que me féliciter d’avoir pensé à la petite laine. Nous avons bien dû perdre un degré par heure de route, au moins. La nuit s’est faite à l’arrache, dans le camion, je dormais sur mon matelas, lui se recroquevilla entre la table et l’ordinateur. J’étais un peu chiffonné au réveil et je me maudissais d’avoir accepté cet entretien avec l’agence d’intérim. Vieille angoisse absurde, ne pas avoir de boulot, ne pas avoir d’argent, ne pas manger à ma faim, finir dans la rue. Ridicule. Un infirmier au chômage, c’est comme une fourmi de 18 mètres, ça n’existe pas.

Le plan de Mulhouse m’indique une rue excentrée qui se transforme en avenue puis en quatre voies au fur et à mesure des numéros ascendants. Des centaines de voitures, le même modèle à l’infini, de toutes les couleurs, sont garées sur d’immenses parkings clôturés. Non immatriculées, elles attendent des camions de transport qui les emportent, une par une vers la voie ferrée, non loin. Une petite gare de fret, même, à quelques kilomètres de là. Je réalise que mon entrevue avec l’agence d’intérim est une méprise, c’est bien un entretien d’embauche auquel je vais avoir droit. Chez Pxx. Le constructeur automobile. Le plus gros employeur de la région. Le poste que j’avais repéré sur l’annonce, il y a des mois.
Pxx. Je ne suis ni lavé, ni habillé pour, ni rasé. Je déchante immédiatement. Je ne peux pas décemment me présenter à un entretien d’embauche comme ça, c’est ridicule. Ce poste, c’est la chance de mon année (pas de ma vie, je change de boulot comme de chemise, je ne vais pas mentir sur les dizaines de tafs qui m’ont fait rêver), ce poste, je le veux pour de vrai. Super salaire, réduc’ de 30 à 40 % sur les voitures, comité d’entreprise énorme, bonheur du petit salarié.
Appel chez Manpower. La nana nie toute responsabilité et, avec son fort accent alsacien, tente de me rassurer :
– Eulastafaire, Villam, vous allez bien y arriver tout seul, vi, àlpasser, estentretien d’embôch. Vous avez un cévè qui f’rait rougir eupleind’gens, zové pas à vous zinquiéter, yo.
– Mais je suis pas prêt !
– Arrêtez donc voir de vous emmêler les vergognes pour si peu, zavez qu’à prendre des vitamines. Zavez jomais passé d’entretien pô préparé ou bien ?

Mhum.
Le camion de déménagement s’arrête devant une des trois guérites de l’entrée. Entrée Nord, je précise, l’usine occupe un quadrilatère de cinq kilomètres sur six, traversé de part en part par deux avenues gigantesques emmenant à des Sorties, gardées par des vigiles qui, derrière la barrière, scannent l’autocollant code barre du salarié collé sur son pare-brise.

Je me présente. On vérifie sur l’ordinateur que je suis bien autorisé. Le vigile me rend mon passeport et m’indique qu’un véhicule va venir me chercher. Je souris :
– Oh, je peux y aller à pied.
– Avec la navette, vous en avez pour trois minutes, si ça roule bien. A pied, vous allez arriver en retard.
– Si ça roule bien ? Il y a des embouteillages dans l’usine ?
– A cette heure, non. Mais des feux rouges, oui. Bonne chance pour votre entretien.

Un véhicule Pxx flambant neuf (la PCP, toutes les voitures Pxx sont nommées par trois lettres) se gare et le chauffeur me fait signe. Nous démarrons et j’ai du mal à cacher mon excitation :
– Purée, mais c’est gigantesque ! C’est énorme !
– Oui, nous sommes la plus grande usine de France.
– Du groupe ?
– Pas que du groupe, de tous les constructeurs automobiles français.
– Il y en a tant que ça ?
– (Il éclate de rire)…Vous, vous venez pour un entretien d’embauche chez Pxx et vous me demandez des renseignements sur les bagnoles ? Elle est bonne, celle-là ! Vous y connaissez quoi, en voiture ?
– Euh j’aime bien la Honda Civic…La Golf…
– Ah. Alors, conseil d’ami, si je peux me permettre, vous le prenez pour ce que ça vaut mais, ici, on ne parle que des voitures Pxx, on ne conduit que du Pxx et on a un Losange Pxx à la place du cœur, je vous le dis pour vous.
– C’est culture d’entreprise, alors ?
– Cette usine est le poumon de la région. Des gens viennent travailler des trois frontières autour, de six départements à la ronde. Si le nouveau modèle se vend, on achète des maisons, on remplit bien les caddies, les petits et les gros commerçants agrandissent les boutiques, et tout le monde est content. Si le nouveau modèle est un bide, on commence par mettre les intérimaires dehors. Après, on ne renouvelle plus les départs en retraite. Ensuite, on demande aux sous-traitants de faire un effort sur les pièces détachées. Et enfin, on licencie les salariés historiques.
– Historiques ?
– Ceux qui ont un CDI. Il y a peu d’embauches, vous verrez plein d’intérimaires à tous les niveaux, tous les postes… Si je peux me permettre un autre conseil…
– Oui ?
– Ne montrez pas trop de dynamisme…
– Pardon ?
– Vous venez pour le poste infirmier, je crois, non ? J’en ai convoyé déjà six depuis ce matin… Alors, je vous le dis, ne montrez pas trop de dynamisme.
– Pourquoi ?
– Oh, c’est une vieille usine, vous savez. Ici, on y va pépère.
– C’est la première fois de ma vie que j’entends un conseil pareil.
– Vous verrez, vous comprendrez. On arrive. Bon courage !
– Merci.
De loin, le bâtiment de la direction a l’air neuf mais passées les quelques marches de l’entrée, l’intérieur me sidère. Des posters de vieux rallyes gagnés par la marque, jaunis par le soleil, accrochés au hasard des murs, de vieux placards en bois, contenant des revues automobiles poussiéreuses, des sièges moussus orange, fabriqués mon année de naissance, pas moins. J’ouvre un œil étonné.
Une secrétaire me hèle :
– C’est l’infirmier ?? Vous venez pour le poste ?? On va faire la photo, suivez-moi.
– La photo ?
– Pour le badge !
– Ah. On fait un badge avant de passer l’entretien ?
– Mais oui, bien sûr, toujours. Si vous ne faites pas l’affaire aujourd’hui, nous le gardons dans nos archives et nous vous le donnerons pour la prochaine fois. Quand vous serez embauché.
– Pourquoi ne pas le faire plutôt ce jour-là, alors ?
– Hihihihi mais je ne sers plus à rien, moi, si je ne fais pas les badges des futurs embauchés !
– Ah bon.

Ubuesque. Je ne dis rien. Comme à chaque fois que je passe un entretien, je reste en alerte avant, pendant et après. Je fais comme si j’étais filmé, comme si j’étais scruté par des yeux inquisiteurs. Toutes les personnes que je rencontre ont peut-être leur mot à dire sur moi, du balayeur au grand patron, toutes les situations sont potentiellement exploitables pour ou contre moi.

Elle tend un badge et m’indique une salle :
– Entrez sans frapper !

Ce que je fais.
Surprise, six personnes sont assises autour d’une table ronde épaisse. Quatre garçons, deux filles, dans ma tranche d’âge. Un homme, la cinquantaine, debout à la fenêtre, lève un bras et me fait signe de m’asseoir :
– Voici le dernier, nous pouvons commencer. Veuillez noter votre prénom sur la demi copie simple que nous avons mise à votre place. Pliez-la en deux et placez le prénom bien en vue. Parfait. Le premier sujet est : « aérodynamisme et freinage ». Qui commence ?

Un brun à ma droite prend aussitôt la parole et ne la lâche plus pendant six minutes. La blonde sur la gauche le coupe et tente d’exploiter la faille mais un brun boutonneux, au fond s’engouffre avant elle et balance tout un exposé. Un « Merci ! » tonitruant du type debout les arrête.

Il note deux lignes de texte sur sa feuille et nous balance un autre sujet : « Les nouveaux alliages des moteurs modernes ». A nouveau les esprits s’échauffent pendant que je regarde le débat, complètement muet, sidéré. Chacun n’a de cesse de couper l’autre et de vouloir balancer des kilomètres d’infos techniques qui me semblent à des galaxies de ce que je sais ou de ce que je suis censé savoir.
En gros, j’hallucine.

« Merci ! » coupe encore le type. Qui nous distribue des copies. Un stylo. Et nous rappelle que nous avons 10 minutes pour remplir le schéma. La phrase inscrite en haut de la page ne laisse aucun doute sur ce qu’on me demande :
« Dessinez (ou complétez) par des légendes un moteur à explosion, un arbre de transmission et un système moderne de freinage ».

Tout le groupe se jette sur le dessin et, fébrilement, tente de donner des noms aux quarante flèches vierges entourant les schémas incomplets. Je souris au type debout et, en me levant, je bafouille :
– Euh je vais vous laisser, je crois que c’est une grosse méprise mais je ne suis pas celui que vous attendez…
– Vous n’êtes pas monsieur Réjault ?
– Si… Mais je postule pour un poste d’infirmier, pas d’ingénieur…
– Et ?
– Et… Je sais pas remplir les schémas, moi… Je suis désolé. Il y a erreur… Je suis infirmier…
– Mais c’est la procédure standard de recrutement pour les cadres !
– Hein ? Vous recrutez le service médical sur des questions de moteur à colza ??
– Nous recrutons tous les cadres sur la même base, oui.
– Et bien c’est stupide, je suis désolé, c’est complètement stupide mais je n’ai pas la formation pour répondre à vos questions… Ni de temps à vous faire perdre… Je sais parler de piqûre mais je présume que vous n’avez rien là-dessus à me demander, n’est-ce pas ??
– Euh non.
– Ok, je vous laisse… Merci pour tout ! Bonne journée !!

Interloqué, presque paniqué, il me voit me diriger vers la porte :
– Hey mais attendez, vous ne voulez pas travailler pour Pxx ?? Vous vous rendez compte ?? Pxx !! Ce n’est pas rien, vous savez !! Pxx !!

Il scande le nom de sa boîte avec une ferveur qui me fait sourire. Les têtes des gens du groupe se relèvent toutes les unes après les autres pour écouter la conversation, ils semblent fascinés. Mais déterminés à finir le schéma. Je secoue la tête :
– Désolé, je ne veux pas avoir l’air d’un con sur les carénages des voitures, je trouve que ça serait euh… stupide… encore une fois, de me sentir nul sur un domaine que je n’ai pas officiellement à maîtriser… Allez…
– Ne bougez pas, j’appelle monsieur Koelher !
– Monsieur Koelher ?
– Le DRH du secteur sud. Il va savoir quoi dire.

Pendant que je patiente, les copies sont reprises aux futurs embauchés et les minutes s’égrènent. Le type revient et me tend un plan du bâtiment, sur lequel il fluote un trajet :
– Alors, vous prenez l’escalier 48 et vous montez au deuxième étage. Vous traversez la passerelle H qui vous conduit dans les algécos de la direction. Là, vous cherchez la porte 121 et vous demandez la secrétaire de Mr Koelher qui vous annoncera. Vous êtes attendu.

Mr Koelher a une longue barbe, une veste en tweed hors d’âge et fume cigarette sur cigarette dans son bureau vieillot. Il me fixe droit dans l’œil droit quand je rentre dans la pièce et saisit un bristol qu’il griffonne sauvagement à chacune de mes phrases. Il a l’air dépassé par les événements, à la limite de la colère. Je sens presque le type que je viens de réveiller de sa sieste. Moi, je bois du petit lait, la scène est tellement cocasse que je sais déjà comment la raconter en sortant. Je n’ai plus aucune chance d’avoir le poste mais je m’en fiche, je ne pense qu’à la bonne douche qui m’attend dehors.
Il s’allume une cigarette :
– Alors, vous n’avez pas voulu passer les tests ? Je dois remplir une fiche d’incident, vous savez (presque menaçant)…
– Oui, j’ai trouvé ça tellement stupide de me faire recruter sur le moteur à explosion que j’ai arrêté là.
– Stupide ? Le test Pxx de recrutement ?? Stupide ??
– Oui. Je trouve ça complètement con comme méthode. C’est con, désolé, je ne vois pas d’autre mot. Ça me fait perdre du temps, ça vous fait perdre du temps, j’ai l’impression très désagréable d’être revenu au lycée quand les maths étaient le seul critère pour évaluer tout le monde, les littéraires étaient out. Là, je viens passer un entretien d’embauche et on me demande si je sais changer un phare au xénon. Désolé mais c’est complètement con.
– Parfait. Vous pouvez sortir.
– Merci. Bonne journée.

Deux jours après, coup de fil de Manpower :
– William, vous démarrez à l’infirmerie Nord, en 3×8, demain. Vous êtes toujours ok ?
– Vous déconnez ?? Ils me veulent ??
– Ben oui, pourquoi ?
– Je jurerais… J’aurais juré… Rhooo… Ils veulent de moi ?? trop fort !! Mort de rire !! Putain !!
– Je dois vous avertir que l’Infirmerie Nord, néanmoins, c’est très particulier.
– C’est-à-dire ?
– C’est… musclé…plutôt viril comme ambiance… Vous verrez. Bon courage. Nous vous envoyons le contrat, on fait le point mardi, ok ?
– Ok.
– Vous avez quoi comme voiture ?
– Une vieille Audi.
– Je vous conseille d’arriver bien avant l’heure, alors, et de vous garer loin de l’infirmerie…

L’arrivée à l’usine Pxx est toujours un peu compliquée. Il ne faut pas rater la bonne sortie d’autoroute (qui mène directement à une des nombreuses entrées), se glisser dans le mouvement des quatre mille autres véhicules arrivant tous en même temps, ne pas être ébloui par les phares des autres quatre mille véhicules sortant de l’usine, ralentir progressivement sans gêner ceux qui suivent et choisir un des cinq guichets en priant pour que le gardien sache scanner.

La plupart du temps, la voiture passe au pas et le gardien, prestement, clique avec son pistolet de super caissier sur le code barre toujours collé en haut à gauche du pare-brise. L’opération ne prend même pas une seconde, le conducteur sait exactement à quelle vitesse il doit passer, le gardien vise toujours à la même hauteur, tac voiture suivante. Mais parfois un intérimaire roule trop vite ou freine subitement, le scan échoue et c’est un concert de klaxons option crissement de frein et coup de gueule viril qui s’ensuit. Le bouchon se forme alors et gagne mètre après mètre tous les véhicules qui suivent, allant jusqu’à la sortie de l’autoroute, un bon kilomètre plus loin.
L’entrée à l’usine se fait alors au ralenti et les ouvriers s’énervent. La première Tierce de la journée débute à 5h02 et la chaîne ne souffre aucun retard.
Celui qui pointe après l’heure perd trente minutes de franchise sur sa journée, celui qui arrive avant l’heure ne gagne rien. Celui qui quittera en retard, de même, n’en retire aucun bénéfice, sauf à vouloir dépasser les 90 minutes de présence sur site. En gros, chez Pxx, il n’y a qu’une seule option, arriver à l’heure, travailler et repartir.

Le système des castes est toujours en vigueur chez Pxx et je mettrai quelques semaines avant de m’en apercevoir. De votre moyen de transport découle votre mode de vie, beaucoup d’ouvriers le savent mais veulent quand même donner le change.

Les plus pauvres viennent en bus de ramassage, gratuit, qui fait une tournée dans la région et s’arrête régulièrement pour prendre dans la campagne, au bord de la nationale, un type en bleu de travail frigorifié. C’est le trajet le plus long, le plus épuisant, réservé au petit peuple. La journée est longue, depuis l’attente du bus (une à deux heures avant le travail effectif sur la chaîne) jusqu’au retour avec ce même bus, treize heures plus tard.

Chaque ouvrier repère son car, à la fin de la Tierce, grâce au numéro scotché sur l’immense vitre, en haut des essuie-glaces. Plus d’une cinquantaine de bus colorés stationnent dans le parking immense du centre de l’usine. Le jeu entre les chauffeurs consiste à démarrer avant les autres, lorsque le plein d’ouvriers a été fait. Le chauffeur doit savoir, à l’œil, au flair, si tous ses clients sont là et démarre alors son engin dans un vacarme atroce empuanti par la fumée ambiante qui s’échappe de tous ces vieux moteurs gasoils, tournant au ralenti pour ne pas être le dernier à quitter l’usine.

Gare aux retardataires, gare aux petits nouveaux, la tradition veut que le bus parte lorsque les anciens ont pris place sur leur siège habituel, tout au fond. Là où l’on peut dormir, là où le froid de la porte qui s’ouvre et se referme à chaque kilomètre ne vous réveille pas. Un matin, je dus prendre le bus pour aller à l’usine, ma voiture ne démarrant plus depuis la veille. A l’arrêt, personne ne m’adressa la parole malgré mon bonjour franc. En montant, je me fis balader d’un siège à l’autre, gênant un ancien qui tenait à sa place, séparant deux vieux qui aimaient discuter et je finis le trajet, debout, près du chauffeur qui m’expliqua que je n’avais rien à faire là.
– Les infirmiers, ce sont les blancs. Les ouvriers, ce sont les bleus.
– Et ?
– Le blanc, c’est une couleur qui se salit vite. Ce n’est pas une couleur de travailleur. Le blanc, c’est la couleur de la blouse des chefs et des contremaîtres.
– Alors j’ai pas le droit de prendre le bus ?
– Je voudrais bien voir ça ! Non, je n’ai pas dit ça, tu as le droit de le prendre mais ne demande pas qu’on soit gentil avec toi. Toi, tu vas chez Pxx pour mettre une blouse blanche, eux ils vont à la chaîne…
– Je bosse moi aussi, merde.
– Tu as déjà fait de la chaîne ?
– Non.
Alors tu ne sais pas ce que travailler veut dire.

Au dessus des pauvres, on trouve les regroupements. Par trois, par quatre, par cinq, au pire même à six dans la vieille voiture, les ouvriers viennent travailler et partagent, sur des plannings établis, les frais d’essence, d’usure.
Camarades de secteurs, ouvriers d’une même tâche (rembourrage de fauteuil, peinture des portières), ils se repèrent pendant l’année et établissent des plannings pour la rentrée suivante, planning évoluant au gré des mutations, des maladies ou des syndications. FO ne voyage pas avec CGT, fut-il voisin, à destination et salaire identique, il est des valeurs qui ne cohabitent pas durant certains trajets, quel que soit le sacrifice.
On alterne les jours, les conducteurs, les voitures. Les gros passent devant, les minces s’entassent à l’arrière. On ne fume pas, on ne parle pas trop, on essaie de grappiller encore quelques miettes de sommeil. A l’arrivée, la place de parking est immuable, accord tacite entre conducteurs.
Plus vite la voiture est trouvée, plus vite nous serons à la maison. Il n’y a pas d’intérêt à chercher de longues minutes pour une place. Bien sûr, les anciens se garent près des murs de l’usine, bien sûr les intérimaires finissent tout au fond du parking, presque contre le grillage épais donnant sur la voie ferrée.

Les hommes vont avec les hommes, les femmes vont avec les femmes, je ne m’en apercevrai pas tout de suite. La mixité n’existe pas, sauf entre couples mariés qui viennent alors à quatre, maris devant, femmes derrière. On tolère les divorcés. Les veuves ou les femmes seules finissent toujours dans de vieux véhicules qui attirent sur le passage réflexions vulgaires et caquètements moqueurs des hommes. Elles ne répondent que rarement mais, quand elles le font, les hommes rougissent et puis se taisent. Des regard sont alors échangés, regards entendus qui, parfois, finissent en pénétration à la hussarde contre un des murs miteux d’un bâtiment abandonné. Ici comme ailleurs, ici comme partout, hommes et femmes se rencontrent et s’évitent, s’espionnent et se désirent. La féminité surgit d’une boucle blonde dépassant d’un fichu, la virilité d’un coup de main donné pour lever une caisse trop lourde, en se félicitant de s’être enhardi.

1419 lectures pour cet article. Merci pour votre fidélité.

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There are 7 comments

  • yokotsuno74 dit :

    Réjault chez Pxx Mulhouse? Ca fait longtemps?
    Une expérience surréaliste visiblement, et c’est un drôle de microcosme cette usine.
    Je vis à côté et l’une de mes amies est pistar là-bas; je n’en ai pas les mêmes échos, mais elle a sa piqûre Pxx tous les matins et est incollable en aérodynamisme et freinage, il faut bien le dire …
    Retour intéressant sur le schisme col blanc / col bleu, ouvrier / rond de cuir (c’est “marrant” cette propension à se persuader que le cadre c’est le mal, non? je veux dire être encadrant c’est pas forcément pour tout le monde un moyen d’assouvir ses tendances sadiques … Mais enfin je digresse là…).
    Ceci dit si tu ne fais pas bien l’accent alsacien monsieur Réjault 😉

    • William dit :

      “Toutes ressemblances, etc.” comme je le dis en intro. Et c’est une image d’illustration.

      Je ne sais pas si c’est marrant cette “propension”, récurrent, peut-être, reflet d’un vécu certainement.

      Je dois admettre que je fais par écrit très très mal l’accent Alsacien !

  • MissMath dit :

    Merci pour ce texte.
    “l’Infirmerie Nord, néanmoins, c’est très particulier”
    La question qui me taraude: Qu’avait-elle de particulier cette infirmerie?
    La suite dans un prochain épisode?

  • yokotsuno74 dit :

    Oh ok désolée, j’avais pris ça au premier degré effectivement! Je ne suis pas bien fine en ce moment.
    Ceci dit tu as tout de même nommé un lieu, pourquoi ce choix? C’était innocent ou pas?
    Ma digression n’est pas innocente (peut-être pas à l’endroit approprié? Je ne sais pas, en tout cas elle est là), et ton texte donne justement a la fois ton point de vue à la place du col blanc (dans le bus donc) et à la place de l’employé lambda face au rond de cuir (dans le bureau de M.Kohler), j’aurais bien aimé un développement plus approfondi en fait, parce que je trouve ça un peu caricatural. Qui plus est, ma place au taf est justement d’avoir le cul entre ces 2 chaises, place inconfortable s’il en est puisque tout le monde sait que le monde du travail est tout à fait manichéen, n’est ce pas (sarcasme de ma part, je n’ai plus de recul en ce moment). Je suis donc agacée par le cliché evilmanager contre gentiletinnocentouvrier (le tout assaisonné à la sauce syndicat) et je cherche donc juste à comprendre.
    Mais c’est peut-être le but d’un prochain texte justement?

  • Florence dit :

    Magnifique !

  • Ghislaine dit :

    trés trés bon

  • yann dit :

    Texte somptueux William !
    A l’heure où nos politiques s’écharpent pour tenter à grand peine de récupérer “l’électorat ouvrier” (concept aussi flou que celui de “peuple de France”, vous le démontrez simplement et subtilement en nous décrivant ces voisins CGT et FO qui ne co-voitureraient en aucun cas), à l’heure où nos médias sont incapables de nous donner du tissu industriel d’autre représentation que les fermetures et les conflits, vous nous donnez à voir, à sentir, à vivre un peu, de ce quotidien là et de son environnement.
    Comme à votre habitude, par petites touches, croquant avant tout des hommes et des femmes vivant de vraies histoires, avec ironie parfois mais avec pas mal de tendresse au fond, nous régalant (et nous éclairant) par la justesse de votre oeil forcément extérieur mais forcément incarné et concerné, ne serait-ce qu’à travers votre activité d’infirmier, en contact direct avec les corps (et parfois les âmes).
    Bravo et merci à vous.

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