Musique Vie quotidienne
Le cadeau d’adieu
29 août 2012
2

La grande Catherine écrase sa troisième cigarette dans l’immense pot de fleur derrière elle : le bananier (en plastique) qui touche le plafond en a vu d’autres des clopes, je présume, mais tellement moins bien fumées, avec autant de crânerie et d’élégance. La grande Catherine se touche les cheveux, serre les mâchoires et tord la bouche, comme à son habitude, inclinant la tête et avisant sur mon épaule une poussière, s’approche de moi, époussetant mon gilet tout en débitant à sa manière inimitable une phrase définitive, les mots claquant à la vitesse d’un fusil d’assaut :
– On ne va pas perdre notre temps ce matin alors je vais te le dire avant qu’ils n’entrent dans la pièce comme ça tu seras fixé et tu pourras te créer une contenance, d’accord ?
– D’accord.
– Ils ne veulent plus de toi.
Je me crispe. Elle se recule. Secoue ses cheveux blonds et tend la main vers son sac. Sort une clope, l’allume, tire profondément. Elle reprend :
– Ils ne veulent plus de toi, tu es associé à un bide, ça n’a pas pris, tu dégages. Ne le prends pas mal. C’est le métier. Tu n’étais personne, ils peuvent se le permettre.
– Merde. Et vous ?
– Moi, moi, moi, on s’en fout de moi. On s’en fout. Moi je suis déjà sur autre chose, j’ai signé, nouveau projet, co-prod’, scénario, femme brisée, tu connais la chanson. Enfin, moi, je connais la chanson, je la connais par coeur, même (elle sourit faiblement). Mais toi, là, je veux que tu sois fort : ils vont te gicler.
– Merci de me le dire.
– Et je vais les soutenir. Ne t’étonne pas.
– Vous…Vous…Quoi ?
– Oui. Je vais aller dans leur sens. Devant eux, je vais abonder. Je vais sûrement te démolir. Ne le prends pas mal. Ne le prends pas pour toi, surtout, surtout, hein. Tu sais tout ce qu’on a vécu tous les deux. Tu le sais, n’est-ce pas ?
Les larmes me montent aux yeux, je bredouille :
– Mais…Je…Je pensais que…
La grande Catherine lève le menton et me fixe de ses yeux durs :
– Ne pleure pas. Tu n’as pas démérité. Au contraire. C’est juste que la sauce n’a pas pris. Cela n’a rien à voir avec toi. Rien. Alors ne pleure pas. C’est le métier : quand ça marche, c’est une grande famille, tout le monde t’adore, quand ça ne prend pas, c’est la faute du cuisinier et de personne d’autre. Un seul coupable pour les échecs, toujours.
– Je ne comprends pas. Vous allez me descendre devant eux ?
– Oui. Personne n’aime puer la défaite. Je ne fais pas exception à la règle.
Je ne trouve plus les mots.

La porte s’ouvre. Ils entrent dans la salle de réunion. La grande Catherine glisse un gros paquet dans mon sac et s’éloigne de moi. Les producteurs se jettent sur elle :
– Catherine, mais tu es déjà là ? Tu es décidément formidable…
– Formidable, tu es for-mi-da-ble.

Ils la trouvent extraordinaire d’être arrivée avant l’heure. Je les trouve extraordinaires de s’extasier. La grande Catherine est connue pour ses retards, ses jugements lapidaires et son regard dur. Elle n’a jamais été compliquée avec moi, pourtant, jamais, elle m’a donné de son temps, pendant plus d’un an. J’ai pris des notes, j’ai patiemment monté le projet, je suis venu le soir, tard, chez elle, parfois j’ai accepté de déjeuner tôt le matin dans d’improbables bars de palace, à l’autre bout de la Capitale où personne n’osait nous déranger pendant nos entretiens sauf un ou deux touristes qui n’avaient pas croisé son regard glacial et qui repartaient dépités, expédiés d’un mouvement de la main vif, à leur table, alors qu’ils n’avaient même pas pu arriver à moins de deux mètres de la nôtre. Elle fumait, tout le temps, partout. Personne ne disait rien. Mieux, on lui changeait le cendrier entre chaque clope. J’étais scotché. Je n’osais pas protester. Je suis asthmatique mais ma Ventoline ne sortait jamais de mon sac : l’aura de la grande Catherine empêchait mes spasmes pulmonaires (et je me sentais chic, et je me sentais puissant, et je me sentais éclairé, lorsque nous étions tous les deux, je me sentais enfin si cool, ‘j’en étais’, tu comprends ?).

La réunion est expédiée : on n’évoque pas le projet mais sa fin immédiate et sans appel. Il a “très bien marché” mais il est temps de “passer à autre chose”. J’ai donné “entière satisfaction” mais il faut désormais se tourner vers “l’avenir et les nouvelles aventures”.
Alors qu’ils terminent, plutôt poliment, la grande Catherine se penche vers moi et, sur un ton perfide que je ne lui connais pas, ajoute pour la cantonade :
– De toute façon, ça ne pouvait pas marcher, cette histoire. Je le sentais.

Les deux producteurs renchérissent. Hochent la tête. Catherine, impériale, se détend dans son fauteuil et aspire goulûment sur sa clope, en me jaugeant, narquoise. Seul son pied, sous la table, que j’aperçois de là où je suis, s’est échappé de son escarpin (rouge) et bat nerveusement la mesure, donnant un sens réel à la scène : elle déteste tout ce qui vient de se passer et souhaite qu’on en termine. Le bouc émissaire a été nommé : la star en ressort intacte. Le vilain doit désormais sortir de la pièce.

Je salue en partant et on ne me répond que distraitement.
La secrétaire, dans l’entrée, me tend mon chèque :
– Voilà, c’est le dernier. Le solde de tout compte. Ne vous en faites pas, c’était vraiment bien, comme projet. Au début.
Sa sollicitude m’agace. Soudain ma violence surgit (ou mes couilles, celles que je n’ai pas osé poser sur la table devant tous ces cons) :
– Mais de quoi tu te mêles, toi ? J’ai pas besoin de ton avis, je le sais que c’était bien.

Je lui fais de la peine.

Dans la rue, au moment d’enfourcher le scoot, je me souviens du cadeau glissé dans mon sac. Je déballe avec soin l’emballage riche : un ruban, plusieurs couches, du papier de soie, et une boite, enfin, plate, rectangulaire, gravée. Je l’ouvre. Contemple, sidéré, ce que je vois dedans. Le petit paquet, le logo rond. Je le soulève.
Dessous, un bristol, à son nom. Elle a écrit au feutre, ample et délié, souverain. J’aime.
Un seul mot :
“Reprenez”

Je jette le paquet de Lucky Strike neuf dans le caniveau.

Démarre mon scoot.
Au feu suivant, je m’arrête. Avise une poubelle. Jette également la boite en bois dedans après en avoir retiré le bristol que je glisse dans une poche de mon manteau, contre mon cœur. On ne se refait pas.

Je redémarre.
Après 18 mois, enfin, je me sens libre.

(Publié ici l’an passé)

1474 lectures pour cet article. Merci pour votre fidélité.

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There are 2 comments

  • Snail87 dit :

    Bien ! Je ne me souviens pas l’avoir lu l’an passé pourtant.

  • JP Cendrier dit :

    P… que c’est bien.

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