Musique
Le chanteur que personne ne voulait fâcher
3 août 2012
14

Tout le monde fait la même tête quand je raconte que je vais interviewer Maximilien Boissenti, dans quelques jours. Les collègues de la maison de disque (de son label, en tout cas) lâchent un sonore “Bon courage”, ceux des étages en-dessous ou au-dessus me confient les pires histoires sur son caractère apparemment cataclysmique et moi je ne m’en fais pas trop car j’ai plutôt le contact facile et puis j’ai interviewé son fils, qui débute dans la musique, j’ai donc au moins un sujet de conversation.

J’en ai même un deuxième, pour tout avouer, puisque j’ai longtemps écouté son disque de reprises de Brel. Enfin, longtemps écouté, je me le suis passé quelques fois, quoi. Je relis sa page Wikipedia vite fait avant de le rencontrer, j’ai même pas de vraies questions à lui poser, on doit juste mettre en boite un liner pour un événement auquel il ne peut assister lui-même. J’avoue, je n’ai pas bossé la rencontre, qui doit durer à tout péter six minutes.

Le rendez-vous a lieu dans les coulisses d’une émission de télévision, près de Pigalle. Maximilien est déjà dans sa loge. Son nouveau chef de projet, un homme d’expérience, est un peu nerveux : c’est la première fois qu’il bosse sur un album de Maximilien et, bêtement, dans le taxi, juste avant d’arriver, je lui ai fait remarquer une faute de typo sur le livret heureusement pas encore définitif. Il hallucine :
– Mais comment c’est possible ? On l’a tous relu mille fois. Tu fais bien de me le dire, quand je pense que j’allais lui donner en main propre. Je me serais fait tuer.

Il nous accueille torse nu. Il est poilu comme un singe. Des poils blancs, partout, devant, sur les épaules, derrière. Il sent assez fort, pas la saleté, non, plutôt l’homme, l’Homme. Pour ne pas tâcher sa chemise, il s’est donc mis torse nu et mange ses sushis devant nous, en parlant de tout et de rien. Son oeil plutôt bienveillant est devenu perçant quand j’ai évoqué son fils, juste histoire de me scruter et de voir si je disais un truc pour être poli ou si j’avais réellement prêté attention au travail de son fils. C’est le cas. Je le démontre. Maximilien se détend. Le chef de projet respire un peu mieux. Il finit ses sushis, enfile sa chemise et, enfin, s’estime prêt à répondre à mes questions. Il est tendu comme un string. Je sens le garçon timide qui déteste les interviews.
Je la fais rapide. On a quasiment du premier coup le liner.
Il le refait une seconde fois.
C’est dans la boite.
Tout va bien.
Travail fini.
Le chef de projet a retrouvé des couleurs et commence à checker son iPhone sans nous prêter plus attention pendant que moi, estimant que le temps des artistes est précieux et que nous ne l’avons jamais eu devant nos caméras à ce jour, je peux bien lui poser une ou deux questions de plus sur son actu qui se profile, histoire d’avoir une petite brève pour la rentrée à diffuser.
Et je lâche la bombe.
Je sais (enfin, je sais, je crois savoir, du moins j’en suis quasi-sûr, j’ai reçu le communiqué de presse une semaine plus tôt) que l’intégrale de ses reprises de Brel sort en coffret collector dans deux mois. Je le regarde et, très Michel Drucker, lui lance :
– Maximilien, vous devez être fier de voir réunies en un si beau coffret toutes ces chansons. Vous qui avez repris tant de fois Brel, vous…
– NON MONSIEUR !
Il s’est redressé sur son siège et me fixe, ses yeux sont devenus noirs, d’un noir insondable, la colère jaillit de lui, de partout et le chef de projet, à côté, vient de redresser la tête, livide, nous guettant tous les deux, terrorisé. Oh, merde, j’ai réveillé le Golem. Je sens la caméra qui tourne, derrière moi, et soudain le doute m’étreint.
Attends. C’est Brel ? Jacques Brel ? J’ai fumé ou bien ? C’était pas Ferré ? Merde, la boulette. Ouais, c’est Ferré. Ah le naze, j’ai confondu Brel et Ferré. Je suis con, moi, aussi. Mais, tout de même, j’ai un doute…

– Vous…Vous n’avez pas repris des chansons de Brel ?
– NON MONSIEUR !
Il est dans une colère froide, glaçante, il pourrait me déchiqueter s’il en avait envie, là, tout de suite.
– Mais…Mais je croyais que…Pardon, c’est Ferré, bien sûr, c’est Ferré.
– NON MONSIEUR ! C’est Brel. Un album de reprises. Moi, monsieur, je ne fais pas un album de reprises. De reprises…(il renifle de dégoût)…Sachez que les chanteurs reprennent et que les artistes interprètent, monsieur. Il y a nuance !
– Oh, pardon. Je suis désolé.
– Vous pouvez vous excuser, oui.

J’étais ressorti avec un bon kilo de flotte en moins.
En racontant l’anecdote, le lendemain, au boulot, je faisais rire tout le monde :
– Ah, ça y est, tu y es passé, toi aussi, il t’a bizuté…Bienvenue au club. Tu vas voir, maintenant, il sera adorable avec toi. Si tu t’es pas fait engueuler par lui au moins une fois, ça marche pas. Mais vous serez vraiment potes le jour où il t’aura fait pleurer. Là, après, tu verras, ce sera à la vie, à la mort.

1606 lectures pour cet article. Merci pour votre fidélité.

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There are 14 comments

  • Pierre-Yves B. dit :

    Un mec qui s’exprime vivement de la sorte c’est ce qu’on appelle un chanteur à “voix”, c’est ça ?
    Je savais pas qu’il avait un fils qui était dans la musique.

  • Céline dit :

    Dingue ! J’ai trouvé !!! Toute seule et sans indice supplémentaire ! Et j’ignorais qu’il avait un fils qui chantait …

  • Cécile - Une quadra dit :

    Je pense avoir trouvé de qui il s’agit, un de ses titres phare me fait régulièrement briller les yeux, moi l’enfant unique, si c’est bien lui je ne pensais pas qu’il terrorisait à ce point son entourage 😀 En tout cas ce n’est pas l’image qui laisse transparaitre, oui je sais naïveté coupable de ma part, ils ne sont pas forcément ce qu’ils montrent.
    Et je ne savais pas qu’un de ses fils chantait, mais bon vu comme je me tiens au courant de l’actu musicale je ne m’en étonne pas.

    • William dit :

      Ils ont rarement en privé l’image qu’ils ont en public, c’est bien le drame. Mais, à part Sardou (que je n’ai jamais rencontré) aucun n’a la réputation “publique” d’être un trouduc. Tous des anges 🙂

  • Miss Math dit :

    C’est marrant comme on peut se faire une idée des gens…je n’aurais jamais imaginé que ce chanteur puisse avoir ce caractère…
    Et alors William, il a fini par vous faire pleurer?

  • Anne-Laure - Je suis venue te lire dit :

    J’adoooore ! Délicieuse anecdote…

  • Pierre-Yves B. dit :

    Je trouvais ça trop facile. Alors je suis resté au point J sur les indices, alors qu’il fallait chanter le point G.
    Je ne savais pas non plus qu’il avait un fils dans la musique 😀

    C’est là que je me rends compte que j’ai pas du tout le truc pour faire du discret name dropping -ou ditching d’ailleurs ici lol- (moi c’est ou je le dis clairement ou c’est impossible à savoir à moins d’avoir été là, tellement j’anonymise le truc lol)

  • Florence dit :

    J’ai mis un jour, mais j’ai trouvé 😉
    Et moi non plus, je n’imaginais pas qu’il avait ce côté “sanguin”.
    Ahhh, que j’aime ton courage en interview et les histoires qui en découlent 🙂

    • William dit :

      Merci, Flo 🙂
      Je ne sais pas si je suis courageux (je crois, oui) mais inconscient au point d’aller au front sans “blinder” ma rencontre alors que je SAIS qu’il est très complexe à gérer, ça, je le concède. J’aime bien jouer avec le feu…et donc je me brûle souvent ^^

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