Vie quotidienne Voyages
Le crépuscule / Twilight
23 août 2013
6

Il y avait ce patient, dans le 20ème, quand je travaillais à domicile et il attendait la mort.
Il devait avoir mon âge, à l’époque, peut-être 31 ou 32 ans et il avait tout viré de chez lui, tout le superflu.
Il n’avait gardé, dans l’entrée, qu’un tapis de prière, un autel un peu bouddhiste, un peu sacré et les murs étaient nus.
Derrière le mur qui séparait un peu la cuisine de la chambre (mais le tout ne formait vraiment qu’une seule et unique pièce) on apercevait un matelas sur le sol et, au mur, une photo ramenée d’Inde. Brun, grand, mince et presque maigre (sa pathologie cardiaque ne lui donnait pas faim), ses deux yeux marron exprimaient une douceur sans fin et me regardaient avec tendresse. Il y avait du désir entre nous, quand nous étions tous les deux. J’aurais dû être le dernier, je pense.

J’étais assis sur son unique chaise, branchant mon ordinateur portable à son appareil respiratoire qu’il utilisait pour ne pas mourir en dormant, toutes les nuits, j’analysais les derniers chiffres (qui n’étaient pas bons) : je parlais de tout et de rien, je posais des questions, il répondait simplement. Il n’avait plus rien à perdre et plus rien à gagner, en même temps, il était simplement là, dans l’attente du départ, la plupart du temps apaisé et parfois, rarement, un peu en colère contre des broutilles administratives qui lui rappelaient la bêtise de la vie, même lorsqu’elle doit s’arrêter un peu trop tôt. Rien n’arrête un formulaire manquant ou un fonctionnaire zélé, pas même un cœur qui doit cesser de battre et une vie humaine ne tenant plus qu’à un fil.

Je n’avais pas osé.

J’avais appris sa mort de la manière la plus atroce qui soit.
Chaque vendredi, nous nous connections au central pour synchroniser les dossiers des patients et, au bout de quelques secondes, trois chiffres apparaissaient :
234 indiquait le nombre total de patients sur mon secteur
+ 11 indiquait que je devais en prendre en charge 11 de plus.
– 1 signifiait que j’en avais perdu un (déménagement, refus de soins ou, plus rarement, décès)

Je regardais rarement qui m’avait “unfollowé” avant l’heure car j’avais peu de patients chiants. Mais quand son nom apparut, je me souviens fort bien de la longue minute qui suivit. Je fixais l’écran, je ne disais plus rien, je n’entendais plus rien, je ne pensais à rien et j’attendais que quelque chose ou quelqu’un me sorte de ma torpeur. Ma collègue m’avait tapoté l’épaule pour me poser une question et nous avions enchaîné sur autre chose.

Ce soir, alors que les couleurs du soir Floridien me font penser à l’automne qui n’est qu’à quelques semaines, qu’il fait un peu froid, ici (24 ou 25) alors qu’à Paris on me murmure que l’été est bel et bien fini, alors que j’observais les vitrines des magasins s’éteignant les unes après les autres et qu’il me fallait penser, bientôt, à refaire la valise pour revenir dans ma vie normale, l’image de ce jeune, de nos échanges, de sa mort, de ce que nous n’avions pas fait, de ce qu’il avait compris et accepté de son destin me rendirent triste, infiniment triste.

L’automne qui viendra sera probablement pour moi le plus difficile depuis une décennie. Je le sais. Il n’y a aucune échappatoire possible.


Version Anglaise traduite par Béatrice Salibur / English version by Béatrice Salibur

There was this patient who was living in the 20th district of Paris when I was a homeworker and he was just waiting for death. He was as old as I Was in those days (maybe 31 or 32) and he has thrown out everything which was non-essential from his flat.

He has only kept a prayer mat, an altar which was built in a buddhist and sacred way in the hall and all the walls were naked.

Behind the wall which separated the kitchen from the bedroom (these two places finally formed a unique room), we could see a mattress on the floor and on the wall, a picture brought from India. Brown-haired, tall, thin even lean (he was never hungry because of his heart pathology), his brown eyes expressed an endless gentleness and he looked at me with tenderness. There was desire between us when we were together. I should have been his last desire, I think.

I was seated on his sole chair, connecting my laptop to the respiratory system he used to prevent himself from dying while he was sleeping every night; every morning, I analyzed the last figures (which were not good figures at all): I spoke about all and nothing, I asked him questions and he simply answered. He had nothing more to lose, nothing more to gain and at the same time, he was imply there, waiting for his last breath; most of the time he was calm down and sometimes – rarely- a little bit angry against administrative trivial matters which reminded him the stupidity of life even when life has to stop a little bit earlier. Nothing stops a missing form or a zealous state employee, not even a heart which is bound to cease beating and a human life which is at the end of the road.

I had not dared. We looked each other, deeply, but we never got closer.

I had learnt his death the worst way that existed.

Each Friday, we were connected to the hospital’s main program in order to synchronize the patients’ files and a few seconds later, three figures appeared on the screen:

234 indicated the total number of patients concerning my sector

+11 indicated that I had 11 more patients I was in charge of

-1 indicated that I had lost one patient (due to moving, refusal of medicine cure or – more rarely – death)

I rarely looked at who ”unfollowed”  before the beginning of my work because I only had a little number of annoying patients. But when I read his name on the screen, I perfectly remembered the long lasting minute that followed: I stared at the screen, I did not say anything, I did not hear anything, I did not think about anything, I was waiting for something or somebody who could get me out of my torpor. My colleague patted me on my shoulder to ask me a question and we talked about some other things.

Tonight, while the evening Floridian colors make me think about the autumn which is coming in a few weeks, that the weather is a little bit cold here ( 24-25°C) although I am whispered that the summer season is definitely over in Paris, that I looked at the stores’ windows lighting down one after the other, that I had to think to do my luggage to come back in the normal life, the picture of this young man- our discussions, his death, what we had not done, what he had understood and accepted about his destiny- made me feel sad, extremely sad..

The autumn, which is coming soon, will probably be the most difficult period for me since 10 years, I know it. There is no possible way out.

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There are 6 comments

  • Valérie de haute Savoie dit :

    Ici heureusement, l’été est encore bien vigoureux. Et j’espère que tes sombres prédictions seront moins dures que ce que tu imagines.

  • laurence dit :

    je retrouve en rentrant avec si grand plaisir ta faculté d’écrire tes analyses, tes sentiments et tes pensées qui font écho en moi … même si le dernier paragraphe me semble inquiétant ! la gestion est difficile c’est vrai en le haut de la vague (rencontres, découvertes, apprentissages, visites,….) et ce fameux creux pendant lequel on courbe le dos en attendant le tour suivant … alors fais encore le plein de soleil et de repos avant d’affronter donc cet automne qui te semble si rude… il ne le sera peut être pas tant que ça

  • myster.i dit :

    Magnifique texte… Absolument merci.

  • Mathilde dit :

    Touchant.
    Ce parallèle entre vos âges, la mort traitée numériquement par une màj de données avant de provoquer la minute qui t’échappe. Puis les souvenirs et les réflexions, jusqu’à ces premiers frimas d’automne sur fond de couchers de soleil US desquels tu nous écris ici.
    L’automne c’est, comme le reste, ce que l’on en fait. Et l’automne à Paris, c’est sans doute mon côté fan de Barbara, j’aime assez. Et puis je suis là, au cas où l’atterrissage (quel qu’il soit) soit trop bousculé.

  • Ludivine dit :

    J’ai perdu une patiente il y a quelques semaines. Ma première. La cinquantaine, cancer. Je lui avais dit à demain en partant. Se fait-on un jour à la mort d’un patient ? Est-ce-que le temps nous endurci ? Bon courage William pour cette période à venir.

  • JacquieB dit :

    Non William, ile ne sera pas triste car vous êtes quelqu’un de formidable. Votre “crépuscule “est un beau récit et il me renvoie à ma triste journée d’hier où j’ai été obligée d’abréger la vie de mon petit chien de 16 ans. Non ne baissez pas les bras … l’automne sera beau! Grosses bises.

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