Vie quotidienne
Le garçon au chien
7 avril 2014
6

“La vie n’est une belle aventure que lorsqu’elle est jalonnée de petits ou grands défis à surmonter, qui entretiennent la vigilance, suscitent la créativité, stimulent l’imagination et, pour tout dire, déclenchent l’enthousiasme, à savoir le divin en nous. La joie de vivre est une valeur suprême à laquelle nous aspirons tous, mais que des milliards de dollars ne peuvent offrir. Elle est une sorte de privilège, le fait d’un prince mystérieux qui l’octroie à la chaumière et peut, à son gré, la refuser au palais le plus somptueux”

Pierre Rabhi – La sobriété heureuse

C’est une jeune femme qui me parle de lui, au café, me disant qu’il est seul et qu’il recherche “quelqu’un de sérieux” ou “quelqu’un de bien”, je ne sais plus.
Elle me donne son nom, je le contacte sur Facebook.
Il répond de manière évasive, je finis par arracher la promesse d’un verre, un soir.
Nous nous comprenons mal et, après ces vacances, il revient vers moi et j’ai planifié autre chose pour les deux soirs en question où j’avais promis.
Nous planifions une autre date mais, soudain, ces échanges de messages écrits me frustrent et je l’appelle. Nous parlons au téléphone. Très belle voix. Il semble timide. Profond, aussi.

Nous programmons le lundi suivant, à 19h.
6 minutes avant l’heure dite, alors que je suis dans le métro, je reçois un SMS : “Je ne vais pas tarder à partir de chez moi, j’ai du retard”.
Je sais qu’il habite loin. Je calcule que j’ai au bas mot 50 mn à attendre seul. Cela m’agace :
Non, désolé, je suis un peu vieille France et certainement pas le genre à me faire planter trois minutes avant. Je fais demi-tour. Bonne soirée.

“Arf, désolé, j’ai du prendre une douche et sortir le chien. C’est de ma faute. Je te rejoins dans ton fief, si tu préfères. Nous irons au bois promener le chien”

Agacé, je ne réponds rien. Je rentre chez moi, je m’affale, j’en profite pour me détendre un peu et commencer un livre de Pierre Rahbi, “La sobriété heureuse”. Alors que je lis le passage ci-dessus, qui fait sens, il me recontacte :

“Je viens, alors ?”

Oui. Fais moi signe quand tu es à deux stations.

Je me fais de suite des images mentales bloquantes sur qui il est : un crétin un peu coiffeur du Marais qui prend le métro avec son caniche ou son Pékinois. Cela m’agace déjà. Je m’en veux d’avoir accepté.

Il m’envoie un dernier SMS :

“Je suis là dans trois minutes”

J’enfile un vieux sweat, ma veste qui traîne sur le canapé, une paire de baskets et je sors. Je me poste à la sortie du métro. Narquois, prêt à faire la tête et à décocher deux/trois remarques.

Il sort. Je ne vois que son regard lumineux et droit. Il parle, je n’entends pas.

Bouche bée, je contemple le labrador noir qu’il tient en laisse : un magnifique chien d’aveugle en formation.

Le garçon est famille d’accueil pour chiens d’aveugles.

Je bafouille et tente de trouver quelque chose de sensé à dire.

Rien ne vient, je suis cueilli.

C’est “ma” cause.

 

 

 

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There are 6 comments

  • Marie dit :

    Vous savez, depuis le temps que je vous lis, j’ai compris que vous habitiez à moins d’un kilomètre de chez moi. Chaque texte me conforte dans ma certitude. Depuis, chaque fois que je vais au marché ou au Monoprix, je scrute les gens pour savoir si c’est vous. Si je vous croise un jour, je suppose que je vous dirais “bonjour” et “j’aime beaucoup ce que vous faites”. “Je vois des petits bouts d’elle partout, n’importe quelle fille mince qui marche vite et droit” (Diamants sur canapé)

  • myster.i dit :

    Mon Dieu que ce texte est bouleversant… Ca valait la peine de veiller un peu tard ! Je devrais bien dormir : merci.

  • Corinne dit :

    bon ben, voilà, moi aussi j’suis cueillie.
    Merci pour le récit.

  • Estelle dit :

    Merci pour ce texte,
    les larmes au coin des yeux
    et le sourire au levres,
    je passerai une bonne journée,
    Merci

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