Vie quotidienne
Le jour où j’ai croisé un fantôme
10 février 2016
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Nous avions loué un appartement sur AirBnb, face à la gare de Bayonne, à Noël 2013, tout en haut d’un immeuble du 17ème siècle aux murs épais. Sous les toits, beaucoup trop décoré pour accueillir des hôtes à la semaine, je pestais contre la propriétaire qui ne nous avait laissé aucune place pour poser nos affaires, que ce soit dans les chambres ou la salle de bains. Divorcée, la soixantaine, elle vivait entre le Pays Basque et l’Afrique Noire dont elle avait ramené mille grigris, des masques et des tableaux. Quelques bouddhas, visiblement achetés chez Ikea, complétaient le tableau : un esprit un peu connecté aurait immédiatement dit que le lieu était « chargé ».

Il arriva plein de choses bizarres en quelques jours : des types patibulaires sonnèrent à la porte pour une raison louche, des bruits de pas sur le toit nous réveillèrent une nuit et, un soir que nous regardions la télé, un bruit super étrange nous fit halluciner : le bruit d’un serpent à sonnette, d’un collier de coquillages qu’on aurait agité (l’étrange son dura cinq secondes) provenant de derrière nous dans la pièce, alors que la télé diffusait un bêtisier, totalement hors-contexte, ce bruit ne pouvait pas provenir du programme.

J’aurais été glacé, des années plus tôt. Je me suis alors levé, suis allé sur le compteur électrique face à la porte d’entrée sur lequel était déposé un collier grigri et je l’ai soulevé, l’agitant quelques fois : le bruit provenait de lui. A voix haute, j’ai alors dit :

– Ok, mec, on t’a entendu, y’a pas de souci, on vit ensemble, tu es là, nous aussi.

Je mentirais si je dis qu’en allant me coucher, une heure plus tard, j’étais totalement à l’aise. Me lever pour aller pisser la nuit devenait fortement anxiogène et j’allumais toutes les lumières pour faire trois mètres de couloir, chose que j’aurais fait dans l’obscurité totale habituellement (et en pissant à côté de la cuvette, oui, je sais, mais je suis un garçon, on a le droit) avant de me recoucher presque en courant. Ok, je gère les fantômes en plein jour mieux que la nuit.

Le surlendemain, en rentrant des courses, j’avais ouvert la porte d’entrée sur un paysage dévasté. L’énorme Bouddha (quarante centimètres) posé sur la commode en face de nous, sous un collier Africain (un autre) était tombé face contre terre, s’explosant en mille morceaux, entraînant dans sa chute le grigri (ou était-ce le grigri qui l’avait poussé ?). Des photos punaisées au mur étaient tombées à terre dans le couloir. Le message était clair.

Je pris quelques photos (je les uploaderai un jour dans le corps de ce billet) pour prévenir la proprio et je me suis souvenu très bien de ce que j’ai dit, juste après, bien bien fort, en regardant les statues Africaines, les grigri et tous les souvenirs collectés depuis des années :

– C’est bon, le message est passé, on te dérange. Mais on est de passage. Tu retrouveras ta propriétaire dans moins de dix jours. En attendant, lâche-moi, je n’ai pas peur. Et arrête de tout casser, merci, ça va se retourner contre notre caution et ça ne me fera pas partir plus tôt.

De fait, il était hors de question que je lâche. Plus jeune, je serais parti.

« Il » nous a ensuite foutu la paix. Mais cet appartement était habité par quelque chose de bien plus puissant que nous deux.

J’ai ressenti trois autres fois le besoin de dégager rapidement d’un lieu dans ma vie : dans une chambre d’une maison de particulier au Texas, à El Paso (je sentais qu’une femme jeune était morte en couches, en souffrant atrocement) puis à Lincoln, ville fantôme du Nouveau Mexique (des pendus, des fusillés, de la haine ordinaire) où je manquais étouffer (les balles dans le mur, les murmures culpabilisants des victimes lynchées, la violence ordinaire du Far West) et

mais je ne veux plus en parler

le dernier étage du château contenant les poussiéreux « cercueils-pulmonaires-des-enfants » comme je les appelais.

Asphyxie lente. Désespoir. Energie contenue. Sueurs. Immobilité. Contention. Lenteur du temps. Odeurs. Mécanique froide de compression. Respiration forcée. Encombrement bronchique. Escarres. Enfance. Poumon d’acier.

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Source image : là et là

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There are 9 comments

  • C’est une bien étrange expérience que celle où ton pouvoir est reconnu par un autre être qui estime devoir protéger le sien.
    As-tu lu de Jeanne Favret-Saada, « les mots, la mort, les sorts »? C’est une anthropologue qui a fait l’expérience de la sorcellerie rurale française il y a une trentaine d’années. Livre étonnant et incontournable pour qui s’intéresse aux pouvoirs et contre-pouvoirs.

  • charline dit :

    OMG terriblement flippant ! Mais tu as bien plus de courage que moi, car au premier bruit, j’aurais quitté l’appartement je pense…

  • Anne de Mtp dit :

    J’ai eu deux expériences similaires. Il y a plus de 25 ans.
    En vacances, je voyageais, avec mon copain de l’époque, en été. Vers Die, dans la Drôme.
    Au jour le jour, nous faisions du camping sauvage.
    Nous trouvons, en rase campagne, entourée de vignes, de bois et de champs, une cabane emménagée sommairement mais confortablement, et pas fermée a clé. Quelle aubaine! ça allait nous changer de la tente. on s’installe, on dine.. on papote. Peu après s’être couchés, dans nos duvets, nous avons commencé a entendre des bruits sourds et réguliers. Pas très affolés au départ et pensant a un animal dans cet endroit désert, nous sommes sortis plusieurs fois dehors dans la nuit noire (pas d’électricité hein) pour tenter de comprendre d’où venait le bruit. Rien, personne… puis ça recommençait.
    Au bout d’un (long) moment, devant ce bruit totalement inexpliqué et irrationnel, nous avons préféré, carrément effrayés, plier nos affaires et fuir ce lieu perdu…
    Après 25 ans je m’en souviens encore!
    La deuxième expérience: totalement différente mais nous avons fui aussi prématurément. Cette fois nous étions accueillis chez des gens, inconnus, dans l’arrière pays varois, pour travailler sur un projet de parc naturel, avec eux. Dans le cadre d’un stage de bts en com. j’étais avec une amie étudiante et mon copain. Nous avions rencontré le fils, de notre age, quelques semaines avant et il nous avait invité a rencontrer ses parents, dans le var, qui avait ce projet.
    Village minuscule et magnifique. Paysages tout autour somptueux.
    Maison et récits lugubres toute la soirée. ces gens là, vivant là depuis peu, se sentaient harcelés et détestés par tout le village et nous racontaient les horreurs qu’on leur faisaient subir.. A la nuit, nous avons vu le père de famille, partir faire le tour de sa propriété avec sa carabine. Nous avons passé la nuit dans un vieux château, hébergé chez des amis a eux qui avaient l’air aussi cinglés et qui nourrissaient leur minuscule bébé avec de l’argile verte.. bruits étranges passant par les conduits des anciennes cheminées toute la nuit, sans compter les hurlement de faim du nourrisson, une bonne partie de la nuit aussi…
    Le lendemain panne de voiture au milieu de nulle part et le fils qui desserre le frein a main de la voiture au moment ou mon ami est sous la voiture pour trouver la panne.
    Moins une qu’il passe sous les roues.
    Au redémarrage de la voiture, nous sommes allé chercher nos affaires et nous sommes définitivement parti. Trop de mauvaises ondes. Vraiment. Des gens très bizarres. limites film d’épouvante le cadre. Bref…
    Voilà les 2 histoires dans un espace de 2 ans, avec la même personne, depuis plus rien en 25 ans mais ça marque ! 🙂

  • Farid dit :

    En général ceux qui prétendent avoir vu ou entendu des fantômes, les voient car ils y croient et donc développent tous les symptômes (bruits, chuchotements, mouvements…). Ils sont prédisposés à ça.

  • Pmgirl dit :

    Ton article donne des frissons.
    Dans ma maison familiale on cohabitait avec une grand mère, tuée dans notre grange par un obus pendant la guerre.
    Elle fumait les cigarettes de mon père la nuit.
    Le matin, on trouvait dans le cendrier de leur chambre , des cigarettes encore allumées…

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