Vie quotidienne
Le petit dessin de Sempé
30 octobre 2015
13

Je me suis fortement pris la tête, à un moment donné, avec mon éditeur. Le désamour était à la hauteur des attentes réciproques : le ton monta plusieurs fois, jusqu’aux hurlements en ce qui me concerne. Je me souviens d’une fois, dans la rue, où je criais si fort qu’un employé de banque était sorti de son agence pour me demander de me calmer, non pas que mes cris le gênait mais il craignait que je fasse un infarctus.

J’avais demandé alors à une amie, Sarah Ichi, de venir jouer les apaiseurs, pour tenter de démêler un peu dans ce noeud de reproches mutuels le vrai du faux et ce qui relevait de l’améliorable. L’entretien avait été mémorable, dans le 6ème. Sarah avait noté sur une feuille 12 points de désaccord. Après une heure d’échange plutôt calme, il s’était avéré que 11 des 12 points de désaccords relevaient de la responsabilité de mon éditeur exclusivement. J’en étais ébahi. Elle avait réussi à prouver que je n’étais presque pour rien dans tout ça. Evidemment, cette médiation n’arrangea rien, ce qui avait été dit (ou hurlé) avait été dit et ne serait jamais oublié.

Un épisode particulièrement douloureux revient à ma mémoire ce matin.

Je voulais une couverture de Sempé pour mon roman. Un original de Sempé. Pas un dessin pioché dans l’existant, non, un original, sur mesure. J’avais demandé à l’éditeur qui m’avait dit : “Oui, sans souci, mais tu te débrouilles pour l’obtenir…et bon courage, Sempé ne fait jamais ça. Jamais. Jamais…”

Christophe Carron m’avait donné le numéro d’une personne qui connaissait Sempé et j’avais expliqué mon projet. Le type (un éditeur) m’avait confirmé que Sempé ne faisait jamais de couverture pour qui que ce soit mais qu’il allait lui demander, à tout hasard.

(La scène qui suit, je n’ai jamais pu l’oublier)

Quelques jours après, alors que je revenais de ma tournée à domicile, en début d’après-midi, mon portable avait sonné. C’était le type. Il était chez Sempé.

– William, Jean-Jacques est assis à côté de moi. Tu ne voudrais pas lui expliquer ton livre mieux que moi ?

J’avais tremblé comme une feuille, affreusement gêné soudainement, me sentant bête et un peu prétentieux d’oser demander à Sempé un original pour un livre qui n’en méritait pas tant (du moins le pensais-je) alors qu’il devait avoir tant de boulot à effectuer. Sempé avait subi un AVC, quelques temps plus tôt et il était un peu fatigué. Mais sa voix, au téléphone, celle d’un vieux militaire à qui on ne la faisait pas, no bullshit, était bien ferme :

– Allo ?

– Bonjour Monsieur Sempé. Je m’appelle William Réjault et pour mon quatrième livre, un roman, sur une jeune femme, j’aurais besoin d’une couverture dessinée par vous, où elle ferait de la mobylette.

– Je ne dessine que des vélos. Piochez donc dans mon catalogue et prenez le dessin qui vous plaît.

– C’est-à-dire que…Non…(je me mis à suer à grosse gouttes et je me revois tomber à genoux, au pied du lit, mes deux coudes sur le matelas, tenant mon téléphone à deux mains, la tête penchée, les yeux fermés, le front plissé, m’affirmant et osant tenir tête à un homme que je vénérais)…Non…Mon héroïne fait de la mobylette, c’est vraiment un resssort dramatique dans le livre et je ne peux le changer sans altérer l’histoire, je suis désolé d’insister mais j’ai vraiment besoin d’une mobylette.

– Je ne dessine que des vélos.

– J’ai entendu mais c’est une mobylette que je voudrais.

Long silence. Long, long silence suivi d’un soupir :

– Il parle de quoi, ce livre ?

J’hésite à lui dire et il entend mon malaise. Il ne me laisse pas reprendre :

– Vous aurez du budget, un peu ? Si je vous fais un original sur commande, c’est payant.

– Oui, oui, évidemment. Mon éditeur est ok.

– Je n’ai jamais fait de couverture de roman pour qui que ce soit. Je ne saurai peut-être pas m’y prendre…

– Je comprends…

Long, long long silence. Conciliabule derrière lui. Murmures. Il reprend :

– Est-ce que 1000 euros ça vous irait ?

– OH OUI ! Sans problème. Ce serait génial. Vous ne pouvez pas savoir le plaisir que vous me faîtes.

– Bon, bon, d’accord, alors, je vais m’y mettre. Si ça vous rend heureux…

Et il avait raccroché. Je devais revenir vers lui trois semaines après pour découvrir sa proposition.

J’étais sur mon nuage.

Quelques jours après, chez l’éditeur, alors que j’évoquais ma couverture à moi, mon original, celui-ci s’était emporté :

– Il n’en est pas question ! Ton livre fait partie de la rentrée littéraire, il a une couverture bien spécifique, une photo de tes yeux en couverture, le nom du roman en vert sur jaune, point final, c’est comme ça pour tout le monde.

– Mais tu m’as dit que je pourais avoir ma couverture de Sempé !!

– Parce que je pensais que tu ne l’aurais jamais, mon gars.

– Mais enfin ?! Je l’ai eue ! Il a dit oui ! Je vais avoir un original…C’est mille euros à peine.

– Ecoute, c’est non. Et je ne reviendrai pas dessus. Tu n’as qu’à lui payer ses mille euros, avec ton argent et te garder ce beau desssin pour toi. Fais-le encadrer. Ca te fera des souvenirs.

– Tu déconnes ?

– Je ne veux plus entendre parler de cette histoire. Paye toi ton Sempé et ne nous fais pas chier.

Ma blessure avait été profonde. Mois que ma honte quand j’avais du appeler Sempé pour lui dire.

Je déteste ce livre aussi pour cette raison.

178 lectures pour cet article. Merci pour votre fidélité.

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There are 13 comments

  • Matoo dit :

    Tu m’étonnes qu’il t’a rendu ouf ton éditeur !!! Le connard. Ô_Õ

  • Cam dit :

    Oh! Non seulement tu fais partie de mes auteurs préférés, mais nous partageons un goût commun: je rêve depuis des années d’avoir un Sempé. Un jour viendra 🙂
    Quelle ordure! Gâcher un si grand talent! Et dénigrer un Sempé! Qu’il craigne pour son karma celui-là.

    Tu as souvent dit que tu détestais ce livre; pourtant cette histoire est ma préférée. Pas celle du livre, malheureusement. Mais “L’été des médusés”, que tu avais écrit sur ton blog cet été-là, comme une saga, dont le livre est issu. Elle reste une de mes plus grandes impatiences littéraires. Malheureusement les archives ne permettent plus de relire cette pépite.
    J’en garde le souvenir d’un exquis plaisir, dans sa version blog.

    Merci de ton partage. En silence je grandis grâce à toi, et tes expériences me rendent plus confiante, ouverte, et sereine.

    A bientôt!

    • William dit :

      Pardonne ma question mais il y a une différence entre l’histoire du blog et celle du livre ?
      Je ne me souviens plus.
      C’est probablement pas compliqué à remettre en public mais je n’ai plus les mots de passe depuis des années. Et je me demande si c’est bien que ça, surtout ^^

    • Cam dit :

      Oh oui! L’histoire du livre est plus romancée, plus polissée, et il y manque plein d’anecdotes.
      L’été des médusés était plus long et plus ciselé, plus rythmé.
      En en faisant un roman, l’histoire s’est affadie. Et elle le paraissait d’autant plus que dans le blog, l’histoire était présentée comme autobiographique (avec quelques arrangements pour améliorer le récit j’imagine), ce qui rendait plus extra-ordinaires l’enchaînement de situations, d’émotions, de hasards.

      Alors L’été des médusés est donc perdu? X_x J’espérais beaucoup beaucoup le relire; et que tu libèrerais ces archives un jour. Tu dis qu’il faut formuler nos vœux à voix haute? Alors je souhaite que tu retrouves ces billets-là!

  • Pyb dit :

    Je rejoins pleinement Matoo : MAIS QUEL CONNARD CET EDITEUR !!!

    Allez, depuis tu as rencontré Adrian Pasdar, Joe Jonas, Madonna (et tou-te-s celleux que j’oublie !) (Et si Sempé te lis, il comprendra sûrement et aura peut-être envie de te dessiner un original, pour ton prochain bouquin :D)

  • troll dit :

    je me suis fortement pris mon gros melon que je m’efforce de faire passer pour une tête

  • palamède de Guermantes dit :

    Salut Will,

    Au début du texte je n’aurais pas mis AVC “que je fasse un AVC.”
    Cela fait une répétition avec celui de Sempé
    Et puis fait – on un AVC par ce que l’on s’énerve ? sais pas.
    P’tête qu’une attaque fût plus appropriée ou aut’ chose.

    Palamède.

    il a l’air sympa ton nouveau pote… (troll) 🙁

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