Vie quotidienne
Le suicidé du Golden Gate
10 août 2015
2

 

Août 2014

Nous traversons le Golden Gate à pieds car je lui avais promis, des années plus tôt et j’avais trahi cette promesse, achetant des chaussures neuves la veille et les étrennant le matin même, me créant des ampoules mémorables et renonçant à traverser, à mi-chemin, en haut du pont, faisant demi-tour, penaud, il m’en voulait énormément mais n’osait trop rien dire et il attend cette nouvelle traversée, six ou sept ans plus tard, de pied ferme.

Le temps est maussade, j’ai une polaire noire Quechua, c’est l’été mais le vent est glacial.

J’avais oublié à quel point le bruit des voitures est assourdissant sur le Golden Gate pour les piétons à quelques pas d’elles, piétons qui tentent d’oublier le vacarme en se concentrant sur la vue, incroyable. D’épais nuages traversent le pont et le coupent en deux, nous faisant disparaître des gens depuis une rive ou l’autre, quelques instants.

Au milieu, ou presque, nous nous arrêtons. Il prend des photos. Je tourne la tête à droite et puis à gauche quand je vois une silhouette tomber (mais j’ai à peine le temps de la voir, c’est plus une ombre dans mon champ de vision qui s’effondre) alors qu’une jeune adolescente blonde hurle puis part se réfugier en larmes dans les bras de sa mère qui n’a rien vu :

– Il a sauté ! Il a sauté ! Il a sauté !

Je me penche. Nous nous penchons tous. Son corps flotte, des dizaines de mètres plus bas. Ma gorge se noue, mon estomac est prêt à renvoyer son contenu. Sur ma gauche, il prend des photos avec son appareil si puissant, utilisant le zoom. Un voilier qui passe non loin fait un détour et jette une fusée de détresse à l’eau, près du cadavre

Et j’apprendrai plus tard que non, ce n’est pas un cadavre, 80% des suicidés du pont ne meurent pas immédiatement mais flottent, la nuque brisée, tétraplégiques, pendant vingt minutes, mourant lentement, se noyant petit à petit mais conscients tout du long

du jeune homme qui nous regarde, les yeux tournés vers le ciel mais heureusement je suis bien trop loin pour voir ses yeux, les cris de la jeune fille se sont calmés, tout le monde ne fait que ça, se pencher, se pencher, se pencher, regarder ce corps et puis se pencher de nouveau pendant qu’une vedette grise des gardes-côtes arrive lentement au loin pour venir le repêcher.

Je repense alors à cet hiver 1996 et à cette histoire racontée par ce jeune professeur d’Italien qui avait deux ans de plus que moi et qui mourrait du S.I.D.A dans ce service aux murs fushias de l’hôpital de P. où j’étais stagiaire infirmier, ce professeur qui perdait la vue, les cheveux et tout espoir de vivre et qui m’avait dit que son petit ami, franco-américain, avait pris son vélo deux semaines plus tôt et s’était jeté du pont, après avoir appris qu’il avait le virus et qu’ils ne se reverraient jamais, l’un comme l’autre étant trop faibles pour traverser l’Atlantique.

J’avais visualisé vaguement le pont et m’étais juré de prier pour lui si d’aventure, un jour, je devais le traverser mais je ne le fis pas ce jour-là, nauséeux et mal en point, considérant qu’un suicide devant mes yeux ou presque gâchait mes si belles vacances et lisant ensuite sur internet, des histoires de suicidés du haut du pont et comment la ville comptait recouvrir de grillage toute la zone piétonne pour éviter les morts qui se comptaient par dizaine.

A genoux, en pleine nuit, dans la salle de bains de l’AirBnB hors-de-prix que nous avions loué pour la semaine, je me vidais enfin, pleurant et secoué de spasmes, en colère, presque.

Je détestais cette ville, je détestais cette journée et je la détesterai encore plus en apprenant, deux mois plus tard, que Ronan m’avait croisé quelques minutes après le suicide, sur le Pier, et qu’il n’avait pas voulu me saluer pour je-ne-sais quelle raison alors que nous étions lui et moi, en France, si connectés. Se croiser là, dans ces circonstances, si loin de chez nous.

Ce jeune professeur d’Italien se prénommait Ange, je crois. Je n’ai pas osé effacer les photos de la carte mémoire, pensant (assez bêtement) que quelqu’un, un jour, voudra peut-être les voir et ce corps flottant se trouve toujours dans mon fichier Images/Photos/USA 2014 de mon iMac, en sept clichés, dont un en très gros plan.

 

About author

Related items

/ You may check this items as well

IMG_1527

Gigi, c’est toi, là-bas dans le noir ?

<div class="at-above-post addthis_tool" data-url="...

Read more
Fichier_009(2)

Moi je veux mourir sur scène

<div class="at-above-post addthis_tool" data-url="...

Read more
IMG_3486

Les années

<div class="at-above-post addthis_tool" data-url="...

Read more

There are 2 comments

  • sandrine dit :

    Le sujet est plus que poignant et votre plume si fine….j’en ai la boule à la gorge…
    Bonne journée à vous.
    Une lectrice depuis…pfffiouuu…je ne compte plus 🙂

  • christine dit :

    Un point positif : le jeune homme de la photo a été sauvé et vit maintenant heureux, marié et papa… un pour tant qui n’auront pas eu cette chance…
    http://www.dailymail.co.uk/news/article-2323468/Kevin-Berthia-Emotional-reunion-suicidal-man-hero-police-officer-Kevin-Briggs-talked-Golden-Gate-Bridge.html

  • Laisser un commentaire

    Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *