Vie quotidienne
Si loin, si proche
9 avril 2018
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J’habite en proche banlieue, depuis quelques mois, j’ai acheté ce grand appartement climatisé (j’insiste, je le dis et le redis comme si c’était pour moi du dernier chic et quelque part, ça l’est, je me souviens encore de cette ancienne  belle-mère qui m’avait dit un jour, en 1999, “La pauvreté, c’est le froid, c’est se laver à l’eau froide, c’est remettre une cinquième couverture, c’est compter les jours avant avril” et moi d’imaginer que le luxe, c’est donc d’avoir 21 degrés dans son salon quand il en fait 32 dehors ou de partir en Guadeloupe au coeur de l’hiver), je vous l’ai dit mille fois mais je m’y sens tellement bien et depuis j’ai mis des couleurs, j’ai une chambre pour moi que je vais bientôt repeindre et puis une autre pour ceux de passage (même si Antoine a insisté pour dormir sur le canapé…), j’ai un immense salon bleu Klein, une cuisine assez moche que j’aime chaque jour un peu plus et puis on m’a offert un tapis unique, ce matin, un tapis réalisé à la main, en Inde, une création d’un artiste que je respecte tant, je l’ai posé dans le salon à la place du précédent et je me l’approprie doucement tant il dégage quelque chose, ce soir, ça se sent, ça se voit, ça s’entend.

Florence, au téléphone, après l’avoir vu en photo, s’exclame :

– Ce tapis, il a une signification évidente, il vous ouvre la clef de quelque chose, ça saute aux yeux.

What ??!! Vous êtes sûre ? Vous y voyez quoi, vous ?

– Cherchez, William, cherchez !

Ah, cette manie des gens de vous laisser faire tout le boulot ^^

Ce matin, en pleine grève, je me suis pris dans la figure ce que signifie réellement que de vivre en banlieue, aux portes de Paris ou plus loin. Pour la première fois de ma vie, en fait. En province, j’avais une voiture et hormis une fois, il y a des années, lors d’une panique nationale sur la pénurie d’essence, je ne me souviens pas réellement avoir été impacté par une grève des transports. Puis j’ai vécu dans Paris pendant douze ans. Mais ce matin, devant me rendre à Paris pour récupérer le tapis, tôt, en arrivant sur le quai, je vois des dizaines de personnes essayant de rentrer dans le wagon. En panique. Je ne vais pas vous décrire la scène, vous la connaissez bien. J’ai marché, alors, quelques kilomètres, pour traverser le périphérique et prendre le métro, presque vide, puis un autre, presque vide aussi, sortant dans le 5ème arrondissement, quasi-désert, rejoignant dans un beau bar une bande d’amis insouciants prenant le café chaque matin après avoir emmené les enfants à l’école. Deux salles, deux ambiances.

“Amazon Prime ne livre pas chez vous” “SOS Médecins ne passe plus dans votre ville” “La fibre, faut voir, vous êtes sur quelle avenue, déjà ?” “Un magasin bio ? Oui, à 7 kilomètres !”

Etc. C’est chez moi, ça.

La violence du truc quand toute votre vie ne tient qu’à un quai en attente d’un unique train et pas de plan B sauf les pieds, quand vous êtes résumé à un code postal (je l’ai vu pour la première fois dans les yeux d’un chasseur de tête, en décembre…), quand tout n’est béton, laideur et cache-misère autour de vous. Je parcours sur mon vélo les villes aux alentours et…Wow…Que d’inégalités…

J’ai choisi de vivre ici. Je ne le regrette pas un seul instant. Je m’y sens bien. Il y a évidemment trop de béton et pas assez de sable pour mes yeux de gars du Sud-Ouest mais je suis loin du Bataclan, des immeubles Haussmanniens que je déteste, d’une certaine vacuité, aussi, du moins je me plais à le croire. Sans tomber dans quoi que ce soit, rien n’est meilleur d’un côté ou de l’autre, je constate juste des différences/inégalités qu’avant je ne connaissais pas ou n’imaginais pas, ne vivant que d’un seul côté, justement. Dimanche, ce fut encore une épreuve, prenant mon vélo pour rejoindre une collègue dans le 92.

21 kilomètres entre nous. Quittant donc ma petite ville de banlieue et traversant Paris d’Est en Ouest, par les hauteurs, avant de rejoindre le luxe, le calme et la volupté de son département ultra-riche. Deux mondes qui se côtoient et font mine de s’ignorer. La richesse bloquée, stockée, distillée d’un côté et la Lutte de l’autre. Un mur entre les deux. Hallucinant. Il faut voyager en surface pour s’en rendre compte et traverser les rues pour passer d’un monde à l’autre.

Je n’ai pas vu grand chose, jusqu’alors.

Je vivais dans mon monde depuis douze ans et dans une bulle hors de toute réalité depuis cinq ans, chez mes deux derniers employeurs, en toute quiétude…J’ai pris des avions pour Moscou Montréal New York Pointe-à-Pitre comme si c’était normal, j’ai dormi plusieurs fois dans un Palace avec vue sur le lac Léman, vidant le mini-bar et le passant en note de frais comme si c’était normal, je me suis endetté chaque mois un peu plus comme si c’était normal, je n’ai pas regardé le prix des étiquettes comme si c’était normal, j’ai fait les soldes pour ne pas porter les vêtements ensuite comme si c’était normal,  j’ai acheté des légumes que j’ai laissé pourrir dans le frigo comme si c’était normal, je laisse courir un abonnement à une revue que j’ai gratuitement par ailleurs comme si c’était normal, j’ai voté pour un homme, même, comme si c’était normal. J’ai traversé ces trois dernières années, depuis ma rupture, sans vouloir m’arrêter, vivant sur la réserve des dernières gouttes de l’essence de ce que j’étais avant : un homme pressé, qui revenait se poser dans les bras de l’Autre, avant de repartir aussi vite. Sauf que l’autre n’est plus là et que j’ai couru trois années dans une piste de stade, revenant sans cesse sur moi-même au départ. Depuis trois ans, j’ai couru pour attraper des taxis, des avions, j’ai sauté de réunion en réunion, j’ai construit tant de châteaux qui se réduisaient en sable et j’ai prononcé tant de noms qui n’avaient aucun visage, étreint bien trop de corps, consommé trop de tout.

Je me pose, là.

Je ne vous dis pas tout ce soir, je ne vous dis même presque rien, je ne raconte pas l’essence de mes journées, c’est juste l’écume, ici, vous le savez, mais je me pose, enfin, un peu, depuis quelques mois, sans Lui et j’envisage désormais d’être seul sans angoisse, sans amertume et sans projection sur un Autre. Je m’en fiche un peu d’être à deux. Je n’y crois plus trop. Avant, ça me pesait, maintenant, c’est un sentiment parmi les autres, une idée qui traverse la tête et en ressort aussi vite.

Il n’y a plus d’attente. Je commence à vivre pour moi. Il était temps, non ?

 

46942 lectures pour cet article. Merci pour votre fidélité.

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There are 9 comments

  • Ryuonna dit :

    Oui, il était temps.
    Vous êtes la seule personne avec qui vous êtes sûr de passer le reste de votre vie. Alors il faut s’aimer soi-même et vivre pour soi, avant tout, au lieu de vivre pour (et par les autres).

  • La femme de 40 ans dit :

    C’est vrai qu’il est splendide ce tapis.

    Pour le reste, j’ai tellement honte de ma vie de parisienne privilégiée que je répète à tout va que je viens de la banlieue, j’ai fait du bénévolat au centre des migrants porte de La Chapelle ( qui vient de fermer malheureusement) et je continue de m,habiller chez H&M parce que je ne veux pas dépenser plus….. cette réalité dont tu parles j’ai conscience de ne plus la connaître même si j’essaie. 2 mondes je suis tellement d’accord.

    Oui vraiment splendide ce tapis….

  • Myster.i dit :

    Il se passe vraiment quelque chose de “cosmique” en ce moment… À Pâques, je suis allé voir “Croc-Blanc” au cinéma – une merveille, soit dit en passant – et depuis j’ai commencé à écrire un article dont le titre sera : “Il est temps de croire en toi”… Donc oui, il semble bien que le temps soit venu !
    D’ailleurs, il parait que la pleine lune de ce fameux week-end de Pâques avait quelque chose de particulier… Possible 🙂
    En tous cas, c’est vrai que ce tapis est aussi une merveille… Tiens, à propos de Pâques…

  • cathclaire dit :

    Oui il était temps, mais tu en as encore du temps.
    Alors ce futur avec toi même sera riche de ces années passées à te comprendre et t’accepter.

  • yotsuya dit :

    Oh et bien moi il me semble évident ce tapis… Et super lisible (explicite je dirais) dans ton cas.

  • yotsuya dit :

    M’enfin… Tous ces +, ça ne te dit rien ? Appelle-moi, je t’expliquerai !

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