Vie quotidienne
Le terroriste qui nous fit bien rire
21 août 2012
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Un jour, j’ai treize ans et…

(Mon collège était situé à flanc de coteaux, dans la campagne, on y accédait par une route en lacets qui donnait l’impression de ne mener nulle part. Il n’y avait pas de grilles, pas d’entrées. On posait son vélo sur un des trois plateaux, le collège comptant un bâtiment imposant par plateau, et on montait ou on descendait là où le premier cours commençait. J’ai passé mon adolescence à gravir des marches.)

C’est une image dans ma tête, très forte, que je n’ai jamais pu oublier.

Je suis assis à ma place habituelle, au premier rang (on me surveille mieux) en cours d’histoire-géo, je suis en quatrième, je prends des notes la tête en l’air, ce qui agace prodigieusement toujours mes enseignants. Je peux écrire proprement sans regarder ma feuille. C’est comme ça. Je sais faire deux choses à la fois. Je me souviens de la prof, précisément, de son visage, tourné vers nous. Elle parlait, parlait, le programme n’était pas bien fascinant, probablement la fin de la révolution française.

Soudain je vois sa mâchoire tomber mais tomber vraiment, comme dans les films et le temps s’arrête. Pendant une seconde qui dure une éternité. Son regard semble fasciné par quelque chose derrière nous, dans la cour. Notre classe, au rez-de-chaussée, donne sur la longue cour de récréation au sol tapissé de petits cailloux gris, entourée d’une forêt en contrebas, d’une autre forêt qui grimpe vers le troisième plateau et, sur notre plateau intermédiaire, des autres bâtiments dont le réfectoire.

Venant de la route, une moto tunée jaillit dans un bruit de fin du monde, saute le talus et semble flotter dans les airs un long moment puis dérape lourdement sur les cailloux (ce qui fait tourner la tête des 32 autres élèves), fait jaillir son moteur et traverse la cour comme un tabanasse avant de plonger dans le sous-bois, disparaissant aussi vite qu’elle est apparue.

Nous n’avons même pas le temps de glousser (ou de nous pincer pour y croire) qu’une ou deux secondes après des 4L bleu marine de la gendarmerie, à la même vitesse folle (mais probablement beaucoup moins vite) débarquent à leur tour dans la cour, un bon paquet et puis une estafette et puis des motards de la même gendarmerie nationale et…enfin, deux gendarmes, en nage, qui, sans frapper, entrent dans la salle de cour en donnant des ordres secs :
– ON EVACUE ! DANS LE CALME. RAPIDEMENT. DANS LE CALME. TOUT LE MONDE. DEHORS. PREMIER RANG DEBOUT.

Les ados que nous sommes, hilares, ne se pressent pas trop. Le spectacle est clairement dans la cour, à quelques mètres, où les gendarmes se positionnent derrière leurs véhicules, en embuscade, arme à la main. Le silence est stupéfiant, d’un coup, l’air pèse des tonnes. Chic, chic, chic, il va y avoir une fusillade et nous sommes au premier rang. Protégés, la chance, par les immenses baies vitrées. Bien sûr. En droite ligne derrière les pandores. Je me souviens très, très bien du visage des profs : livides. Et de notre amusement à tous, alors qu’on nous faisait sortir en rasant les murs, inclinés en avant, interdiction de ralentir, plus vite, plus vite, plus vite, pouffements, chuchotis, pinçage de fesse, cris de protestations, agacement des enseignants, tout le bâtiment se retrouve évacué ainsi vers le premier étage où on nous fait assoir, profs et élèves, par terre, la tête entre les jambes, en nous intimant le silence. La situation semble fantastiquement drôle.

La prof de maths a les larmes aux yeux.
Moi, j’ai treize ans, je suis immortel, je le sais, je me fous d’elle.
Blessée, elle me menace d’une gifle :
– Mais tais-toi donc, idiot, tu ne vois donc pas le danger ?

Non. Les enfants sont des ânes face au danger. C’est comme ça.

Nous apprenons un peu plus tard que le fameux terroriste en cavale recherché par la moitié des flics de France nous est passé devant le nez.
La semaine suivante, ils installent une barrière un peu inutile sur la route (un peu comme celle barrant les anciennes voies ferrées, qu’on active à la main). Elle restera le nez en l’air toute l’année, pointant vers le ciel et ne se refermant que fin juin, après le brevet des collèges. Pour deux mois.
Vingt années se passent.
Revenant par hasard (ou pas) l’an passé devant le collège, je constate qu’ils y ont placé des grilles devant les entrées, protégeant tous les accès. Le garage à vélo a été refait à neuf. C’est là qu’ils achètent leur drogue. De mon temps, on y trouvait surtout des…vélos et quelques 103 SP. Les plus hardis fumaient des clopes. Et les vrais durs des bières.

Le terroriste s’est fait attraper, finalement. Puis il est ressorti. La vie continue. Les morts ne se plaignent pas. Et, moi aussi, un jour, plus personne ne se souviendra plus de moi.

Philippe Bidart, 53 ans, dont dix-neuf de prison et six de clandestinité, a été condamné deux fois à perpétuité (en 1992 et en 1993) pour le meurtre de deux policiers en 1982 et celui d’un gendarme en 1983, et une fois à vingt ans de réclusion pour avoir participé à une fusillade ayant entraîné la mort d’un gendarme en 1983. Relâché sous un régime de liberté conditionnelle, le 14 février 2007, Philippe Bidart a commencé à travailler, lundi 19 février, comme animateur social à la Cimade (service oecuménique d’entraide) de Béziers.
De ces années de violence meurtrière puis de prison, il ne regrette rien. “Jamais pendant ma détention je ne me suis dit que j’avais eu tort de lutter de manière illégale contre l’Etat français. Lorsque j’ai fait ce choix, je savais les risques que j’encourais. J’ai assumé la prison ; c’était pour moi une poursuite de la lutte”, explique-t-il calmement. Et les morts ? Philippe Bidart répond sur le même ton monocorde. “En vingt-cinq ans de lutte violente, il y a eu deux affrontements fortuits avec les policiers et les gendarmes. Ça a été très grave puisqu’il y a eu des tués des deux côtés. On a essayé de les éviter tout en sachant que c’était inévitable.” Voilà. C’est tout. Philippe Bidart n’en dira pas davantage sur ce chapitre. Il n’a pas de remords à exprimer aux familles des policiers et du gendarme tués, parce que “dans tous les conflits il y a des victimes”. “Toutes les victimes sont regrettables”, lâche-t-il toutefois, mais ses premières pensées vont “à (ses) camarades”.
L’homme, tellement sec qu’il en paraît fragile, assis dans un café de la cité biterroise, en train de remuer lentement son thé, est entré dans l’illégalité en 1973. Revendiquant la défense de la langue et de la culture basques, il a mené sa première opération violente en décembre de cette année-là. Son objectif était un pharmacien de Saint-Etienne-de-Baïgorry (Pyrénées-Atlantiques) d’où est originaire la famille Bidart. Le notable qui s’occupait d’une maison pour enfants handicapés fut agressé par un groupe alors inconnu : Iparretarrak (ceux du Nord).
Très vite d’autres actions suivront. Des attentats contre des syndicats d’initiative, des bombes contre des agences de travail temporaire, des opérations spectaculaires et toujours violentes pour dénoncer la “touristification” du Pays basque. Jusqu’au mitraillage – nié par Bidart lors du procès de 1992 – de deux CRS en mars 1982 à Saint-Etienne-de-Baïgorry.
En 1981, après un braquage de banque, le chef nationaliste basque “du Nord” passe à la clandestinité, et devient un dangereux fugitif pendant six ans. Il ne sort jamais sans un revolver dissimulé dans sa ceinture. Quand des policiers ou des gendarmes croisent son chemin, il n’hésite pas à faire feu. “Des accrochages qui ont fait des morts de part et d’autre”, se justifie-t-il. Le “patriote” basque dont le portrait est resté placardé de 1981 à 1988 dans toutes les gendarmeries et les commissariats de France et de Navarre revient sur cette période marquée au sang. “Je n’ai jamais recherché la mort de qui que ce soit, assure-t-il. On s’est toujours attaché à contrôler les actions. A aucun moment nous n’avons délibérément voulu porter atteinte à des vies. Une seule fois, nous avons décidé de tirer une balle dans le genou d’une personne qui n’était ni un gendarme ni un policier, parce qu’elle s’en prenait à la mère d’un de nos camarades qui était recherché. C’était une action très violente.”
Le 20 février 1988, au Boucau (Landes), le GIGN a mis un terme à la cavale meurtrière de Philippe Bidart. Ni les longues années de centrale à Clairvaux ni les vingt-six mois d’isolement à la Santé, Fleury-Mérogis et Fresnes au début de la détention n’ont entamé la détermination de cet ancien séminariste, père de deux filles aujourd’hui adultes. A l’écouter, il semble avoir traversé ces presque deux décennies d’incarcération comme une conséquence logique de son engagement.
Les risques du métier, en quelque sorte. “Quand je suis tombé, je savais que j’allais prendre le maximum”, dit-il simplement. Philippe Bidart ne renie rien : la création d’IK en 1973 et la violence qui l’a accompagnée étaient, selon lui, un choix nécessaire. “L’identité du peuple basque était menacée par la politique de l’Etat français, qui s’employait à détruire notre culture”, estime-t-il.
Sur son expérience carcérale, il ne s’étend pas trop, préférant évoquer le sort de ses quatre “camarades” basques de Clairvaux qui n’ont pas fini d’exécuter leurs peines. Des commentaires sur les réactions hostiles qu’a provoquées sa libération, Bidart n’en fera pas. “Ici, on me regarde normalement. Les gens se retournent quand ils me reconnaissent mais je n’ai ressenti aucune agressivité à mon égard”, se contente-t-il de remarquer.
Pendant les sept années à venir, il n’a pas le droit de se rendre au Pays basque ni dans aucun département du Sud-Ouest. Rien ne lui interdit de s’exprimer, mais il souhaite surtout se consacrer prioritairement à son emploi. Pour lui, le moment n’est pas à renouer avec “l’engagement”. Le travail au service des femmes et des hommes en difficulté qui se tournent vers la Cimade lui suffit. “Je vais réapprendre à vivre en honorant ma dette vis-à-vis de cet organisme qui m’a tendu la main”, assure-t-il.
S’il n’envisage pas de s’impliquer directement “dans la lutte”, Philippe Bidart n’en observe pas moins l’évolution de la situation au Pays basque “sud”. Il place ses espoirs dans la poursuite de la trêve et le développement du dialogue tout en reprochant au gouvernement socialiste espagnol de José Luis Rodriguez Zapatero de ne pas reconnaître la légitimité du mouvement politique Batasuna. Lui qui a si longtemps brandi armes et menaces parle aujourd’hui de “favoriser le processus de paix”.
Côté français, il attend de “l’Etat” que celui-ci reconnaisse “l’existence du peuple basque”. Selon lui, la lutte armée, mise en sommeil de ce côté-ci des Pyrénées depuis 1998, “n’est pas à l’ordre du jour”. “On demande du respect, alors que pour l’heure nous sommes méprisés”, déplore-t-il en relevant non sans ironie que “lorsqu’il s’agit du Québec les responsables politiques français se prononcent en faveur de l’autodétermination”.

Depuis mai 2012, Philippe Bidart est autorisé à habiter au Pays Basque.
Yves Bordenave

Source : Le Monde

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There are 2 comments

  • Fanny dit :

    Ce portrait presque complaisant me file la nausée

  • Cécile - Une quadra dit :

    Ah Philippe Bidart, un de mes potes ressemblait pas mal à son portrait robot, à l’époque nous étions sur Dax, je ne te dis pas le nombre de fois où lorsqu’on se baladaient la voiture était suivie, arrêtée pour des contrôles de routine ou autre. C’était assez chiant, sans compter la fois où ils étaient un peu plus nerveux que d’habitude et qu’on retrouvés, lors d’un “contrôle de routine” cerclés de flics en grande tenue de combat et mitraillette à la hanche. Ce jour là le pote a décidé d’aller chez le coiffeur se faire teindre en blond ça n’a pas changer grand chose, à part nos fou rires quand on le voyait débarquer 😉

    A part ça oui Iparretarrak a toujours tenté, dans la mesure du possible, de ne pas faire de victimes innocentes lors de ses actions, pas que je cautionne mais à comparer avec ETA ils étaient ultra soft, les attentats visaient majoritairement les biens et non les humains, ensuite lors des échanges avec les forces de l’ordre bien évidemment c’était différent.

    Mais bon il a mené ses actions, fait des erreurs, s’est fait prendre, a purgé la peine qui lui a été octroyé par la justice, il a droit à une chance de vivre “normalement” comme toute personne ayant été condamné et et en ayant terminé, mais ça en France c’est compliqué semble-t-il, y a qu’à voir les réactions dés qu’un certain chanteur tente de reprendre son boulot…

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