Sexe Vie quotidienne
Le trophée
7 avril 2014
12

Il a 19 ans encore pour quelques jours, la première fois qu’il me parle.
Je ne crois pas un seul instant que ce soit lui derrière la photo sublime, glacée, en noir & blanc.
Je lui en demande d’autres. Il les envoie.
C’est bien lui.

La beauté du diable, s’éternisant sur des dernières années d’adolescent, entamant une mue que j’estime délicate vers son visage d’adulte. Il y a deux types de beauté masculine : la flamboyante des jeunes hommes, gênante à regarder parfois et la force de la maturité, quand le visage ressemble enfin à ce qui a été dit et fait pendant quatre décennies.

Hadrien est beau comme un soleil, luisant encore pour quelques trimestres. Il ne le sait pas. Ou du moins il fait mine de l’ignorer. Il ressemble trait pour trait au fantasme absolu de mes vingt ans à moi, moi qui en ai désormais presque le double. Je ne manque pas de lui dire, la première fois que nous prenons un verre dans ce bar bruyant près de Pigalle. Il hausse les épaules :
– Tu n’avais donc pas mieux à rêver ?
– Tu es sublime.
– Moi ? (Il arrondit les yeux, totalement surpris). Allons, allons, tu plaisantes.

Il parle un français parfait qu’il massacre pourtant à chaque fois qu’il m’écrit un SMS.

– Même dans mes rêves les plus fous, à vingt ans, je n’aurais jamais imaginé qu’un garçon comme toi puisse s’intéresser à un garçon comme moi.
– Tu as une bien mauvaise opinion de toi.
– Je suis épaté que tu en aies déjà une aussi forte de toi.
– C’est le sport de très haut niveau. J’ai beaucoup appris.
– Ah, en plus du reste ? Tu as fait quoi ?
– De l’athlétisme.

Je n’avais jamais vu un corps aussi parfait de ma vie, un sourire aussi parfait de ma vie et une manière aussi douce de voir les choses. Il était évident dès la première minute que j’allais tout faire foirer par angoisse de tout faire foirer mais, avant cela, j’avais eu droit à une leçon de vie pas piquée des hannetons.

Nous sortions ensemble.

Je trouvais ça indécent : cette différence d’âge me gênait énormément mais ne gênait que moi, lui le vivait super bien, bien plus mature que moi sur tant de sujets (mais où donc avait-il appris tout ça et moi, quel temps perdu durant ses années affectives, visiblement).

Au théâtre, un soir, l’ouvreuse nous plaça, s’excusa en voyant nos billets et me dit que mon fils aurait droit au strapontin et moi au fauteuil.
Je rougis de honte et décide en un instant de rompre tellement je trouve la situation ridicule mais Hadrien rit, spontanément, et glisse sa main sur mon avant-bras en souriant à l’ouvreuse :
– C’est mon compagnon et il est très, très susceptible.

Je passe la pièce entière à fulminer.

Une semaine après, alors que nous marchons dans le quartier gay, nous croisons des hommes qui regardent Hadrien puis me regardent, regardent de nouveau Hadrien, de manière insistante et finissent une nouvelle fois sur moi, avec une certaine curiosité, voire un mépris affiché. J’en fais part à Hadrien qui soupire :
– Oui, ça me faisait pareil avec mon ex. Dès que je suis avec un homme, les autres hommes me veulent. Je suis comme un trophée de chasse à collectionner, c’est d’une bêtise. Personne ne s’intéresse à moi
(“à mon âme”, je crois même qu’il avait dit)
et à ce que je pense, ce que je vaux ou ce que j’aime. J’incarne quelque chose qui me dépasse.
– D’extrêmement violent.
– Ce n’est pas moi. C’est juste mon apparence. N’y prête pas attention.

Mais, évidemment, je ne voyais que ça et je ne pensais qu’à ça. J’avais autant peur de le perdre que de le garder, ma colère et mon angoisse augmentaient de semaine en semaine et nos disputes surgissaient pour des broutilles, souvent pour des histoires de jalousie que je suscitais, dans l’espoir de pourrir plus vite encore la situation ou, décidément plus bête, pour l’entendre me jurer qu’il m’aimait et ne voulait que moi.

Un soir, alors que nous dinions dans un bar, Hadrien se décomposa, croisant un couple d’amis de son ex, dans le fond, à une table et tentant de faire comme si de rien n’était, me supplia de quitter les lieux aussi vite que possible. Je dus passer aux toilettes et l’un des deux hommes me suivit, hasard ou non.

Il n’y avait que du malsain dans son regard. Hadrien attirait les hommes aimant la possession et n’ayant pas de limites quand un objet leur plaisait. Il était un token, une pièce de collection, un timbre rare : il n’était qu’un prix sur une étiquette, pour eux, au final, et moi je n’avais pas compris que notre couple m’attirait plus que des regards et de la jalousie, j’avais aussi droit désormais à des ennuis au boulot, de vagues menaces pour l’instant, l’ex d’Hadrien, travaillant dans les médias (et bien plus âgé que moi…) ne supportant pas notre relation pourtant fort discrète.

L’homme “de main” me salua par mon nom et mon prénom. Il savait qui j’étais.

En quelques phrases, il me fit comprendre que je n’avais rien à faire avec Hadrien. Ce n’était pas un ordre, à peine une information, non, rien d’autre qu’une simple constatation : Hadrien appartenait à son ex et moi, si je tenais à mon travail, je devais le quitter rapidement.

En me rasseyant à table et en contemplant vraiment Hadrien avec une intensité et une angoisse folle, évaluant ce que j’étais prêt à perdre ou à garder, je compris alors pour la première fois de ma vie que la beauté absolue avait un prix, prix que je n’étais pas prêt à payer.

309 lectures pour cet article. Merci pour votre fidélité.

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There are 12 comments

  • arthur dit :

    ne va pas nous dire que tu l’as laissé tomber suite à cette rencontre? ce n’est pas ton genre…mais je suppose que tu nous prépares une chute pas piqué des hannetons!!

    • William dit :

      Non, pas de chute, on n’est pas dans les premières années du blog.
      Nous nous sommes séparés. Et j’ai rencontré G. dont j’ai déjà parlé ici deux fois, avant que je ne le quitte aussi pour…Ohlàlà quelle aventure 🙂

  • Snail87 dit :

    Et intellectuellement, c’était comment avec lui ?

  • The B. dit :

    Voilà qui sent le n°7 ou le n°8 🙂

  • plom dit :

    “j’allais tout faire foirer par angoisse de tout faire foirer”…..cette expression est parfaite, elle colle exactement à ma situation.

  • Article interessant même si je ne suis pas d’accord à 100%

  • laurence (@lopalomita) dit :

    difficile dans ces situations de savoir à quel degré “l’objet de l’attention” est complice ou pas de cette situation anormale… il participe peut être activement à cette situation hystérique de possession… alors effectivement … il vaut sûrement mieux l’éviter

  • Marc dit :

    J’ai déjà connu cela, la différence d’âge, le “pourquoi il s’intéresse à moi?” Je l’ai connu dans les deux sens, en fait. On s’habitue à tout, William, surtout au regard des autres. Au bout d’un moment, on s’en fout, même. Ou on en rit. Après quelques années, on ne voit plus la beauté physique de son compagnon, mais simplement ce qu’il est, ce qu’on aime chez lui.
    Aimais-tu véritablement Hadrien? Si c’est le cas, je suis sincèrement surpris car le William que je connais ne l’aurait pas quitté. Enfin, le William que je connaissais il y a presque 10 ans de cela, celui qui était un peu (beaucoup) fou, drôle, angoissé, rêveur, plein d’imagination et débordant d’espoir. Celui qui lors de sa tournée m’appelait au dernier moment pour qu’on aille manger des sushis ensemble parce qu’il était dans mon coin. Celui qui me disait que j’étais stupide de l’encourager à écrire un bouquin.
    Tout le monde change, je le sais: toi, moi, les autres. je ne suis pas parfait, loin de la. J’ai fait de bons choix et de moins bons. Notre dernière rencontre, complètement due au hasard, m’a fait l’effet d’une douche froide: le William que je connaissais et que j’aimais n’était pas celui que j’avais en face de moi. Il était si occupé, un peu imbu de sa personne, il me semble. Ou je ne l’intéressais plus du tout. Ce n’est pas grave, après tout: ce son des choses qui arrivent. Tu m’avait promis de m’appeler pour qu’on “prenne un verre ensemble”, cela fait plus de deux ans. Aucune nouvelle. Et pourtant tu me manques, avec tes défauts et tes qualités.

  • Il y a trois quatre ans j’ai eu une assez longue histoire avec un jeune homme (presque 30 ans de moins que moi, mon record) très très beau. Un véritable Adonis. Un pâtre grec dont beaucoup rêveraient. Quand on s’est rencontrés, il ne connaissait pas sa beauté, il était d’ailleurs mal fagoté et assez enfantin dans son approche des choses. Et puis, quelques nuits et quelques révélations sexuelles plus tard, il a découvert son potentiel sexuel. Dans le Marais, il faisait tourner les têtes ce qui le faisait beaucoup rire. Et quand je repense à lui, dont je n’ai aucune nouvelle, je pense à sa démarche légèrement chaloupée de grand sportif et à ce sourire éclatant et malicieux…

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