Vie quotidienne
Le vieux fusil, la tentative de meurtre.
21 janvier 2013
2

 

Un chateau qui accueille des accidentés de la vie.

Louise, ma collègue infirmière, a trente ans de maison derrière elle. Elle habite à quatre cent mètres du centre et vient à pieds tous les jours. Elle n’a connu qu’un seul travail et un seul lieu de travail : les murs du chateau lui appartiennent ou presque comme la plupart des salariés sur qui elle exerce un fascinant mélange de séduction/répulsion et de crainte. Sa langue est acérée : un seul mot d’elle et les plus vaillants des aides-soignants passent du côté obscur, laminés par le on dit et le pouvoir de nuisance de Louise. Elle décide de qui est In, qui est out, elle décide de qui est sain d’esprit ou pas, elle décide de qui travaille correctement ou pas. Louise est l’infirmière du chateau, elle n’est pas la coordinatrice (c’est Antoine, quinze ans plus jeune, à qui revient cet honneur) mais elle agit comme si c’était le cas, brandissant les textes de loi qu’elle interprète à sa sauce quand Antoine tente de lui imposer un changement mineur ou refusant catégoriquement de laisser tomber le mercurochrome tant qu’elle peut en trouver.

Elle mélange des produits et ça me fascine : une noix de pommade + quelques gouttes de tel neuroleptique + je ne sais plus quoi et on tartine sur les rougeurs et elles disparaissent. Au début, ça me répugne et je refuse : je n’ai pas appris ça à l’école. J’ai sept années de pratique et j’applique encore à la lettre les textes de loi : je suis bordé en cas de problème et, surtout, je considère que tout ce que je n’ai pas appris dans les livres ou via mes enseignants “dépasse la DLC” et peut potentiellement mettre en danger la vie de mon patient.

Louise pense que Nina, notre collègue, est folle.
Nina pense que Louise la harcèle.
Louise me met dans son camp, de force, je refuse. Nina m’amadoue en m’offrant du thé chez elle. Tout le chateau se retourne alors contre moi, d’un bloc et je saisis alors le pouvoir de Louise. Je tente quelques semaines de pencher du côté de Nina mais plus je m’approche et plus la vérité me saute aux yeux : Nina est, réellement, folle. Elle a des hallucinations visuelles, auditives et efface des mots du tableau blanc lorsque j’ai le dos tourné. Nina, ma collègue, est psychiatriquement folle.

Je le confie à Louise, un midi. Gêné.
– Louise.
– Ouiiiii.
– Nina est folle, je crois.

Louise s’illumine. Je viens de comprendre que le chateau va m’aimer de nouveau.
Calmement, tout en notant dans le cahier de transmission les évènements du jour, elle me dit, sur un ton neutre :
– Mon petit William, tu as mis du temps à t’en rendre compte mais je suis ravie. Enfin. Enfin. Ah, je ne suis pas une ingrate, tu verras. Tu verras. On va arriver à la dégager. Tu as une alliée dans la place, désormais.

Mais ce n’est pas l’histoire de Nina que je vais vous raconter ce matin (histoire triste qui se termina salement), c’est une autre histoire.

Il y avait un immense placard en fer contenant tous les cahiers noirs de transmission depuis 1981. Ca en faisait un sacré paquet. Nous utilisions des cahiers de comptabilité à cet effet. Louise notait la date sur un autocollant qu’elle plaçait sur la tranche. Les pages numérotées se suivaient et égrenaient la vie de pensionnaires dont beaucoup étaient décédés depuis. Leur (petite) vie (fragile) ne se remettait pas toujours des accidents de la Vraie Vie.

Il manquait le classeur de début 1995.
Tous y étaient, sauf celui de 1995. Les cahiers passaient de novembre 1994 à juin 1995.

Louise et moi, un soir d’été. Dehors.
Les lumières étaient magnifiques sur les montagnes Béarnaises. Nous étions installés à une table en plastique. Je fumais une clope. Louise écrivait son rapport de fin de journée. J’étais de permanence, pas elle. Elle avait été faire la nouba avec son mari en Espagne, avait oublié je ne sais quoi d’important et, un peu ivre, était revenue au Chateau faire ce qu’elle avait à faire. Un dimanche. Louise était chez elle. Je lui donnais tout le pouvoir du monde, je savais que lutter ne servait à rien. Je la craignais et, étrangement, ce sentiment ressemblait à de l’amour tant je guettais la moindre parcelle d’assentiment dans chacun de mes actes. Je voulais lui faire plaisir, je voulais qu’elle m’aime. J’aurais donné n’importe quoi pour la faire rire, pour qu’elle m’écoute et qu’elle m’estime. Parfois elle m’accordait ce privilège, souvent quand j’étais entré dans un de ses plans diaboliques pour faire virer Nina, parfois quand j’avais pris sa défense devant Antoine, le coordinateur infirmier, qui bouillait de me voir pencher du côté obscur alors que nous avions presque le même âge (je me demande encore à ce jour comment il avait pu obtenir le poste).

– Louise, pourquoi il manque un cahier, en haut ? Celui de 1995 ?
– Il est chez le juge. C’est une pièce à conviction.
– Une pièce à conviction ? Il s’est passé quoi ?
– Tu vois Caubert, le chef de service ? Il était marié à une pauvre fille, vraiment, une pauvre fille du village, je l’aime bien, mais il faut dire ce qui est, c’était une pauvre fille. Elle était belle mais pas très intelligente. Madeleine. Il l’a engrossée assez vite, ils se sont mariés mais Caubert était un coureur et surtout il ne voulait pas d’une femme et d’un enfant. Tu sais, ici, dans le village, tout le monde travaille au chateau. Tout le monde. Caubert y est entré comme homme d’entretien et Madeleine comme femme de ménage. Tu as vu son parcours, il a fini chef de service. Il a bien manoeuvré. Mais la pauvre Madeleine, elle, est restée femme de ménage toute sa vie. Son mari montait les échelons et elle, elle, elle nettoyait les sols. Caubert ne l’aidait pas vraiment : pour aller voir ses copines, il imposait les plannings à sa femme. Elle travaillait le soir, les dimanche, les jours où lui voulait avoir la paix. Elle a commencé à boire. Beaucoup. Et puis un jour, Caubert s’est dit que sa femme n’était plus assez intéressante, plus assez belle aussi pour qu’il fasse semblant alors elle est devenue invisible à ses yeux. Il draguait partout et ne s’en cachait plus. Il ramenait des copines chez lui et sa femme partait dormir sur le canapé. Elle fermait les yeux tant qu’il ne quittait pas la maison.
– Dingue.
– Mais début 1995, une jeune nana a débarqué au chateau et Caubert en est devenu dingue. Il l’embrassait dans les coins, ne jurait que par elle, la tenait par la main dans les allées, mangeait à table le midi avec elle. Elle était auxiliaire de puériculture mais il voulait l’imposer comme responsable au bout de deux mois. J’ai commencé à élever la voix mais Caubert était dingue d’elle. Elle savait y faire, je peux te dire. Un soir, nous étions tous les deux Caubert et moi dans l’infirmerie (Louise se retourne et, d’un coup de menton, désigne la pièce derrière nous, fenêtre grande ouverte, traversée par le courant d’air apaisant du soir) quand Madeleine, ivre morte, est entrée dans le centre avec le fusil.
Madeleine hurlait.
Elle a ouvert la porte de l’infirmerie, maladroitement. Caubert et moi étions assis au bureau, on parlait. Il ne m’a jamais rien proposé d’ambigu, je te le précise de suite, je suis mariée et fidèle (dit-elle avec un peu trop d’empressement). Madeleine a hurlé je ne sais quoi et elle a levé le fusil vers nous. J’ai levé le cahier noir pour me protéger quand le premier coup est parti. Il a traversé le cahier et j’ai senti la balle passer à côté de mon oeil. Elle a frôlé mon visage. Je me suis levée sans réfléchir parce que dans ses moments-là, tu sais, tu ne penses à rien et tu penses à tout, je voyais mon mari, mes deux filles, je voyais les gens que j’aime et je me disais, Louise, si tu dois mourir maintenant, et bien cela ne sera pas sans avoir essayé de te défendre. Tu ne vas pas te faire canarder comme ça, comme un animal. Caubert s’était planqué sous le bureau (mais tout ça dure en vrai quelques secondes, c’est tellement plus court à vivre qu’à raconter, tu ne peux pas comprendre, c’est comme un rêve, comme un accident de voiture quand tu glisses sur du verglas, le temps est élastique, c’est d’un seul coup trop long et trop court, tu es acteur et tu te vois agir et en même temps tu ne crois pas à tout ce qui t’arrive) et moi je me suis jetée sur elle, empoignant le fusil dans un corps à corps terrible car, même ivre, elle avait toute sa force. Nous avons chacune tiré dessus en essayant de l’arracher à l’autre et le second coup est parti dans le mur. J’ai fini par lui prendre des mains et, en tirant vers moi, elle a fini par lâcher et glisser en arrière où elle s’est éclatée l’arcade sourcilière sur le lavabo. Le sang a pissé, elle était sonnée.

J’ai couru à la fenêtre et j’ai jeté le fusil dans l’herbe. Caubert s’est levé, livide, et il est allé mettre un coup de pied à sa femme. Dans le ventre. J’ai crié qu’il arrête mais je téléphonais à la gendarmerie en même temps. Ils sont venus en quelques minutes et Caubert n’arrêtait pas : il crachait sur sa femme, il la giflait et moi je criais “Patrick, arrête, mais Patrick arrête”. La pauvre Madeleine était sonnée, elle pleurait. Le sang avait arrêté de couler mais son corsage était trempé.

Je me suis écroulée, au bout d’un moment, longtemps après le départ des gendarmes. Caubert est parti avec sa poule et moi mon mari est venu me chercher.
On ne faisait pas de thérapie, dans le temps. Et puis je suis forte.

Au procès, ils ont tous défilé pour accabler Madeleine. J’étais outrée. Outrée. Caubert me demandait de témoigner contre elle, de dire qu’elle était en colère, qu’elle ruminait son plan depuis des mois mais ce n’était pas vrai. La pauvre fille subissait le harcèlement et n’avait rien dit, jamais, rien. J’ai su après que Caubert était en train de manigancer pour promouvoir la soeur de sa poule à un poste similaire à celui de Madeleine, mais au-dessus d’elle.

L’avocat a plaidé la jalousie. Au procès, Madeleine pleurait, tout le temps, elle s’excusait sans arrêt du tort qu’elle avait causé aux uns et aux autres, elle m’a envoyé une lettre, même, écrite comme elle a pu. Elle me demandait pardon. J’avais répondu que tout était pardonné et depuis bien longtemps. Depuis bien longtemps. Elle a pris six ans.

Je suis allée la voir en prison deux fois mais ce n’est pas un endroit pour moi et ça me déprimait réellement. Et puis, je vais te dire, oui, je lui pardonnais mais, dans le fond, ma colère était toujours là. Je me disais qu’elle avait osé vouloir me tuer et que mon mari et mes filles auraient pu perdre leur mère. Et ça, je ne le digérais pas. Si j’avais été seule, passe. Mais là, non. Je pensais à mes proches.

Elle est sortie de prison. Et la vie a repris son cours.
– Qu’est-elle devenue ?
– Mais tu la connais. C’est Madeleine, la dame qui sert à la boulangerie du village. Tu la vois tous les jours. Et elle emmène le pain, le matin.

Je reste interdit, une longue minute. Les pièces du puzzle se remettent en place.
– Et Caubert…
– Et Caubert est toujours là. Et il vit avec sa poule, que tu connais aussi. C’est Maria. Elle bosse ici, aussi.
– Ils habitent ensemble dans le logement de fonction.
– Oui. Et Madeleine a gardé la maison, dans le village.
– A 200 mètres.
– Oui.
– Mais…Mais comment vous faites pour supporter tout ça, tous ?
– C’est un petit village. Tout le monde connait tout le monde. On ne met pas les gens à la rue comme ça. Et puis Madeleine est heureuse, à sa façon, elle passe devant l’appartement de Caubert tous les matins. Et elle lui laisse le pain pour le Chateau, devant sa porte. Et c’est lui qui signe les bons de commande. Et même, parfois, il l’appelle pour lui demander quelques baguettes de plus, quand on a trop consommé.”

Dans ma première version de cette histoire, je me souviens avoir raconté un détail atroce sur Maria et Madeleine, Maria humiliant encore la pauvre femme. J’ai oublié ce détail. J’aimerais juste conclure en ajoutant une explication : lorsque le chateau avait ouvert, tous les habitants du village avaient postulé pour y travailler et la plupart avaient été embauchés, sans diplômes ou presque. Autres temps, autres manières de faire. Il y avait 250 habitants dans le village et une trentaine travaillait au Chateau. Tout le monde connaissait tout le monde. Et tout le monde habitait à moins de deux kilomètres du Chateau.

Louise a pris sa retraite en 2008.

157 lectures pour cet article. Merci pour votre fidélité.

About author

Related items

/ You may check this items as well

IMG_3186

Goethe, la CIPAV et moi.

<div class="at-above-post addthis_tool" data-url="...

Read more
Grande muraille de Chine, mai 2009

This is the end

<div class="at-above-post addthis_tool" data-url="...

Read more
Capture d’écran 2018-05-31 à 20.30.07

La troisième année.

<div class="at-above-post addthis_tool" data-url="...

Read more

There are 2 comments

  • Murielle dit :

    Polar du matin en attendant le RER qu’est-ce que c’est bien écrit ! J’ai plonge dans l’histoire !

  • Hélène dit :

    Merci pour cette anecdote. Ah, il en faudrait plus, des comme ça. (des anecdotes de la vraie vie, je veux dire)

  • Laisser un commentaire

    Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *