Sexe Vie quotidienne
Le voyage suspendu / Lui
20 juillet 2016
23

Bien sûr, qu’il y a un homme. Il y a forcément un homme pour arrêter ainsi le voyage.

Mais revenons un peu en arrière.

J’ai trouvé le Sud, comme dans la chanson. Avec du linge étendu sur la terrasse et c’est joli. Le temps dure longtemps et la vie sûrement plus d’un million d’années (mais toujours en été).

J’ai trouvé un de ces lieux qui ne parle qu’à soi, un endroit comme il en existe peu dans le monde où tout nous semble à sa place, tout nous semble juste. Chaque rue, chaque arbre dans les rues, chaque fenêtre ouverte avec une femme fumant accoudée regardant sous l’arbre les passants dans la rue. Des cafés. Des terrasses. Un doux brouhaha de conversations apaisées, quelques cris d’enfants mais pas trop.

Je suis assis dehors, en tee-shirt, la nuit tombe et je mange une glace. Je n’ai pas de 4G, sans portable à Paris je me sentirais mort, mais ici, ça me va, j’ai tout ce qu’il me faut pour rassasier mes yeux et mes oreilles.

Je crois que je vais rester ici un peu plus, je n’en suis pas tout à fait sûr mais je le crois, oui, je devrais rester. Je ne m’écoute pas assez puisque le lendemain je pars tôt, traverse la frontière Hongroise et me sent immédiatement moins bien, plus au Nord. Je passe une nuit terrible, à me retourner dans tous les sens. Et puis je reviens. Je repasse la frontière. Retrouve les premières maisons de la ville. Les premières rues. Je prends à droite, à gauche, je me gare. Je n’ai même pas réservé d’hôtel car j’en avais repéré un, derrière la grande place, qui me plaisait bien. A tout hasard. Je n’avais pas noté son nom, juste la manière d’y arriver à pieds, juste en partant de la mairie et en tournant à droite.

Il leur reste une chambre.

– Vous êtes là pour le festival ?

– Non, il y a un festival ?

– Oui, oui.

Je réserve un massage. Je m’endors sur le lit, me réveille en sursaut pour descendre. J’arrive pile à l’heure, on me tend un peignoir, me montre le vestiaire.

De dos, il se change.

Je ne vois que ses épaules larges. Il fait tomber son bermuda et je ne peux détacher mes yeux de ses jambes superbes et ses fesses moulées dans son boxer. Cheveux grisonnants. De dos, je lui donne 35 ans.

Il se retourne et sursaute, il ne m’avait pas entendu arriver. Son téléphone tombe, glisse entre mes pieds, je me penche et lui tends, parlant français par réflexe. Il sourit. Il est juste superbe. Le mec absolu. Le mec que je veux dans ma vie. Le torse bien dessiné d’un nageur. Le ventre à l’américaine, pas moche avec les abdos secs saillants, beurk, non merci, non, gonflé mais ferme, un beau ventre rond qu’on a envie de caresser.

Nous rions ensemble sans raison, nerveusement, au même moment et puis nous rions encore d’avoir ri ensemble. Il fait plus jeune. Il a 32 ans, en vrai. Je ne vois que ses yeux derrière ses petites lunettes.

Et nous savons.

Nous savons sans même nous parler. Nous savons. Alors, sans la moindre gêne, comme dans un rêve, je lui dis :

– J’en ai pour 90 minutes. On se retrouve au bar ?

– Oui ou chambre 506. Euh…Pardon…C’est un peu abrupt…Je ne fais jamais ça ! Je…

Et nous rions encore. Très naturellement, tout en me déshabillant, je lui dis :

– Chambre 506, ok pour moi. A tout à l’heure. Bon soin.

Il a cette beauté Serbe incroyable (les Perses et les Serbes, si vous voulez mon avis, sont les plus beaux hommes sur Terre) : massif, carré mais avec un regard très doux, mélancolique, viril et sensible. Un très bel homme.

Nous ne sortons plus de la chambre 506 pendant 38H.

Nous nous faisons livrer. Room service, serviettes, pizza.

Il n’y a pas besoin de rentrer dans les détails mais s’il le fallait, je ne dirais qu’une chose : perfection.

Je le fais beaucoup rire. Il sait m’écouter. Il me répond avec une justesse incroyable. Je lui parle de son métier comme si je ne connaissais que ça et il hoche la tête : « oui, c’est très bien vu, tu as raison, je devrais faire comme tu dis…« . Je parle en Français, il le comprend, il me parle en Serbe, je ne comprends rien. Nous décidons que l’anglais est une langue de merde pour les histoires comme la nôtre, que c’est la langue du travail, que les choses importantes se disent à l’oreille dans la langue qu’on maîtrise le mieux. Fuck l’anglais.

Bien sûr, à un moment, dans la nuit, la fenêtre ouverte, nus sur le balcon, alors que nous ne parlions plus depuis de longues minutes, nous serrant la main, frissonnants un peu, je tente d’en savoir plus :

– Tu as quelqu’un à Belgrade ?

Il  soupire…Et je prononce les mots en même temps que lui, ce qui nous fait rire une fois de plus. Il reprend :

– Oui, c’est ça, c’est compliqué…Ahaha…Tu comprends ? Tu me comprends ? C’est compliqué. Et toi ?

– J’ai eu quelqu’un. C’est compliqué aussi mais pas tous les jours. Aujourd’hui avec toi, ça ne l’est pas.

Il se relève. Me tend la main pour que je me relève aussi. Je vois sa silhouette, de dos, je fonds. C’est tout ce que j’aime chez un garçon, tout, des pieds à la tête, le nez, le sourire, l’intelligence, la sensualité, la masculinité, la grâce aussi. La taille. 1M85. D’une humilité incroyable. N’ayant aucune conscience de ce qu’il provoque, ni de sa beauté, ni de son charme, ni de la finesse incroyable de ses propos.

– Viens, on rentre, j’ai froid.

Nous nous endormons.

Comme dans les films, tout pareil, au petit matin je me réveille tardivement et je ne le trouve pas. Je n’ai pas son portable. Pourquoi lui aurais-je demandé ? Nous ne nous sommes pas lâchés d’une seconde.

Comme dans les films, en pire car là c’est de ma vie dont je parle, je descends à l’accueil et demande s’il est passé. On me répond que oui, qu’il a fait son check-out, que je dois libérer la chambre dans moins de vingt minutes et la mienne, par la même occasion. Comme dans les films, je demande s’il y a du courrier pour moi mais la dame semble étonnée et me répond « non, rien, pourquoi ? » avant de comprendre que nous avons couché ensemble, ce qu’elle réprouve fortement.

Je remonte dans sa chambre, fait le tour, ne trouve rien pour moi.

Je me penche sur le lit, respire fort, pour tenter de mémoriser les odeurs, en caressant les draps froissés.

Soudain, les pages de mon dernier livre me reviennent, la gare Montparnasse, quand j’avais croisé « par hasard » PH après l’avoir perdu trois jours sans même connaître son nom de famille et je souris jaune. Le Karma me refait le coup une deuxième fois. Ce n’est pas juste. Ce n’est vraiment, vraiment pas juste.

Je suis furieux parce que je sais que je méritais au moins un mot d’adieu mais je tente de rester calme car je sais qu’au fond, pour lui, « c’est compliqué ». Il est avec l’autre depuis cinq ans. Il l’aime. L’autre aussi mais mal. Je n’habite pas dans ce pays, je ne parle pas sa langue, je n’ai pas mon mot à dire dans toute cette histoire. Ces 38 heures collés l’un à l’autre ont été ultra-fortes, puissantes, une connexion parfaite mais je dois voir au-delà : c’est juste un message d’espoir de je-ne-sais-qui me disant de prendre mon mal en patience. Voilà.

Si je l’ai trouvé ici, à 4 heures d’avion de la maison, je peux le trouver ailleurs.

Et je le trouverai ailleurs.

La journée passe alors sans lui, je lis, je dors un peu, je pars manger en terrasse. Les moments que je pensais précis et gravés dans le marbre s’estompent un peu. Un peu.

Un restaurant dans lequel j’étais venu deux jours avant notre rencontre. The day before you came.

Le code du Wifi que j’avais mémorisé actionne ma messagerie alors que je dîne. Mon portable vibre soundain.

Trois lignes, sur Facebook. Message privé.

« Je t’ai googlé, pardon. J’ai lu ton blog, j’ai traduit, je retrouve tout ce que j’aime en toi. Accepte ma demande d’amitié, s’il te plaît, mais je ne pourrai pas donner plus car c’est compliqué. Tu me comprends ? »

Oui.

Et une immense vague d’amour, chaude et caressante, m’enveloppe alors.

Je n’ai même pas besoin de lui répondre. Plus tard. On verra. Je sais qu’il est là. Qu’il a été là, dans Le Sud. Et que je peux compter sur cette petite lanterne, désormais, quand je ne saurai plus quoi regarder ou quand je marcherai dans l’obscurité.

Je sais que je pourrai toujours revenir sur mes pas, toujours, sur le souvenir de cette après-midi, de cette nuit, puis de cette journée, de cette deuxième nuit et de ce matin-là.

Je ne me suis pas réveillé seul, en fait. J’étais enfin avec moi-même. M’accompagnant, me guidant, vivant comme je suis censé vivre, donnant tout ce que je dois donner. Et, à la fin, il me restait Moi. Ce Moi que je ne voulais plus voir depuis des lustres.

Et je suis alors resté dans Le Sud. Interrompant le voyage. Gardant ma chambre. Prolongeant le séjour. Jetant le guide de voyage.  Et souriant, désormais, en me disant que ma vie est sacrément belle en cet été 2016.

 

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There are 23 comments

  • Fannoche dit :

    Je n’ai pas de mots tellement je suis émue.
    C’est un texte magnifique.
    Je vais le relire doucement pour en savourer toutes les émotions.
    Merci William.

    • Will dit :

      Merci. Je ne suis pourtant pas super content de mo texte. Je n’arrive pas à raconter toute la force de ce jour et demi ni sa beauté. Ni notre union parfaite car éphémère.

  • Miss dit :

    P@@@@@ c’est beau…

    Et toujours en été …

  • Mentalo dit :

    C’est beau l’amour, c’est pour pour tout ce qu’il signifie au-delà de l’amour lui-même…

  • agnes dit :

    Wow. Tu m’épateras toujours. Et toujours davantage. Je ne croyais pas ça possible.
    Je t’embrasse.

  • Je suis bien d’accord : les Serbes sont superbes (et oui, ça rime!). Ton histoire fait envie et plaisir à la fois.

  • Pmgirl dit :

    C’est juste magnifique.
    Fort et doux à la fois.
    Merci de nous le partager cet espoir…

  • ZWP dit :

    oh my… magnifique, Magnifique. J’ai voyagé le temps de ces quelques lignes. Merci. Je réalise que j’en avais besoin. C’est beau ce que vous arrivez à faire avec des lettres, certains n’arrivent même pas à former des mots et vous vous créez/transmettez une vie… merci 🙂

    • William dit :

      Merci. Je me trouve pourtant bien fade par rapport à la puissance de ce que j’ai vécu avec lui. Et je m’en veux car chaque jour qui passe estompe encore plus le souvenir 🙁

  • Géraldine dit :

    L’émotion est présente du début à la fin. Merci pour ce magnifique texte.

    • William dit :

      Merci à toi, Géraldine. C’était mardi et j’ai l’impression désormais d’avoir tout rêvé. Il me reste son compte Instagram. Et quelques messages échangés depuis.

  • estèf dit :

    C’est beau et si vrai. Ça m’aidera à vivre avec le silence de Maurice… Merci.

  • Hub dit :

    Quel beau texte…..

  • Arthur dit :

    C est magnifique , oui. Assez exceptionnel aussi, cette rencontre avant ton massage.
    Tu deviens mon écrivain préfèré!

    Arthur

  • Eyck dit :

    Il y avait longtemps. Les larmes aux yeux. Ce saissiment à la lecture d’un blog. Ces mots, ce moment pour dire l’intime et l’universel. C’est magnifique. Merci.

  • pskl dit :

    Quelle beauté ! ton histoire et ce texte que tu partages avec nous. J’ai quasiment senti la douceur de ce ventre qu’on voudrait caresser aussi. Tes mots sont souvent pour moi générateurs d’émotion. Mais là…. Je suis au delà quelle beauté (encore) mais aussi quelle force et quelle douceur.
    Merci merci merci

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