Livres
L’enfant blessé
9 octobre 2018
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L’enfant blessé est aux manettes : il a ses petites habitudes, son petit monde, ses petits réflexes et sa petite réponse toute faite aux problèmes nouveaux qui débarquent; c’est bien simple, il connaît tellement les règles du jeu qu’il ne réalise plus qu’il joue seul et contre lui-même depuis plusieurs décennies déjà, que le plateau de jeu est élimé à force d’y lancer des dés et que les règles y sont totalement obsolètes. Tous les autres joueurs disponibles sont partis en ligne ou dans une autre salle. Certains, lassés, qui ont bien voulu jouer avec lui des années plus tôt, l’interpellent : “Encore ? Mais tu n’en as pas marre ?”

Parfois, néanmoins, l’enfant blessé arrive encore à attirer à lui un nouvel adversaire qu’il séduit par son baratin habituel, mille fois répété, il lui fait croire qu’il veut jouer et que l’autre pourrait même gagner, mais cette partie de petits chevaux n’en est pas une, c’est un sale vieux bonneteau qui se déroule-là et rien de plus. Il se finira de la même manière que les milles fois précédentes, avec un perdant dépité et un peu étonné de s’être fait rouler alors qu’il jouait pour le plaisir et un gagnant tout aussi étonné d’avoir une nouvelle fois le billet de cent euros en main car lui jouait pour perdre, enfin, il jouait pour perdre et il y croyait, cette fois, cette fois-ci, c’était la bonne, il allait enfin être démasqué, la police allait interrompre la partie ou un éclair divin allait le foudroyer, peut-être même que l’autre joueur allait être plus fort, tout simplement et lui donner une bonne leçon mais non : l’enfant blessé joue pour perdre et il est tout surpris de gagner, que son jeu d’escroc prenne une fois de plus et que les deux se regardent en fin de partie sans très bien comprendre ce qui vient de se passer.

C’est pourtant simple : l’enfant blessé lance des trucs, dit des choses et provoque pour vérifier qu’il est toujours vivant et l’enfant moins blessé, en face, répond comme il l’a entendu, compris ou désiré, avec des gestes d’adultes, appris et déposés là en lui par couches successives année après année. L’enfant moins blessé est devenu grand : il n’a pas envie de perdre ou de gagner, il a juste envie d’être serré fort et d’aimer.

L’enfant blessé, lui, ne comprend pas quand la claque ne tombe pas, quand la dispute s’éteint en deux phrases, quand le bonheur s’installe et dure. Tout cela sent bizarre, une odeur de forêt après la pluie qui dérange profondément son être, un apaisement qu’il ne comprend pas et qu’il refuse : l’orage est pourtant si fort et si beau à regarder. Pourquoi donc le monde, son monde, n’est-il pas fait que d’éclairs et de fracas, de danger et de vent fort ? L’accalmie est louche. Le silence est étrange. L’affection est angoissante. Le bonheur ne saurait être aussi simple.

L’enfant blessé lit un livre formidable et réalise qu’il vit en état de stress post-traumatique depuis toutes ces années, tentant d’happer ceux qui l’approchent pour les faire tourner dans sa roue de hamster de malheur avec lui. L’adulte parfois reprend le contrôle et gère désormais seul quelques zones (professionnelles, surtout) mais pour l’essentiel, l’enfant blessé est toujours aux commandes, furieux de découvrir que pour guérir sa blessure et nettoyer ses plaies, il faut en passer par le Yoga et la Méditation alors que tant de pots de Nutella, tant de corps nus offerts et tant de gens à blesser virtuellement d’un simple trait d’esprit lui sont offerts sur un plateau de platine au quotidien.

Qu’elle a l’air chiante et longue, la voie de la sagesse. Je veux tout, tout de suite. Quand je frappe, quand je crie, quand je mange, quand je dépense trop, j’obtiens un résultat IMMÉDIAT, MOI !” se dit l’enfant blessé.

“Si tu pouvais nous lâcher deux minutes, lui répond l’adulte, et me faire confiance. Lâche moi deux minutes, putain”

 

L’enfant blessé poursuit sa lecture et vous le recommande.

1823 lectures pour cet article. Merci pour votre fidélité.

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There are 10 comments

  • Séverine dit :

    Suite à une magnifique rencontre faite il y a quelques mois, tout change et évolue pour moi. J. m’a fait découvrir la technique du MLC que je ne connaissais pas du tout! Cela me fait un bien fou et a débloqué bien des choses qui étaient coincées dans mon corps. La méditation, ou plutôt prendre conscience de moi et me détendre en musique comme je pratique de mon côté, ne me suffisait plus. Et j’avais beaucoup de mal à lâcher prise, voir à diminuer le flot d’informations continues que j’ai en permanence dans la tête. Depuis que je pratique la MLC, mon corps s’est détendu, la protection mise en place (rétention d’eau générale dans le corps) s’en va lentement mais sûrement. Je m’appartiens à nouveau! J’en parle indirectement dans la partie blog de mon site.
    Et pour les infos voici le site suisse (car j’y habite) mais je suis sûre que tu peux trouver pour la France! http://www.mlc-suisse.ch
    Merci pour ton article, quel plaisir vraiment de te lire! Je sens (et sais) que ça fait du bien de coucher par écrit ce que l’on ressent en période d’évolution 🙂

  • Charlotte dit :

    Très contente de lire ces posts , ici.

  • Myster.i dit :

    J’en ai des frissons… Que c’est fort… Merci.
    Ce matin, pour préparer un prochain article de mon blog, j’ai mis ça de côté :
    http://madame.lefigaro.fr/bien-etre/pourquoi-on-se-sent-coupable-meme-quand-on-a-rien-fait-220616-114931
    Quelque chose me dit que ça devrait te parler aussi, non ?

  • Mag05 dit :

    Je n’ose croire que je peux à nouveau te lire “en grand”. Je ressens la fluidité de ta prose. J’adore ces minutes de lecture qui me posent, m’apaisent et me questionnent.
    J’aurais eu envie de lire tes mots partout, sur mon billet de train, sur mes paquets de céréales, à la place des ingrédients. Je fais partie de ces gens qui lisent tout ce qui leur tombe sous la main…alors autant que ce soit bon! J’ai commencé par lire les blogs, puis, twi**er a pris la place, Faceb**k, je n’ai jamais pu. Mais ça a toujours été moins bon que les blogs.
    Ces tranches de vie. La patience, quand il faut attendre une nouvelle publication. Le plaisir, quand, en revenant de vacances, j’avais plusieurs billets à lire… Un régal, comme le petit café d’après le repas de midi, ces minutes suspendues.
    J’apprécie d’autant ces moments que depuis…je ne sais combien de temps que je te lis, parfois tu disparais.

    Merci d’être de retour (et tu devrais te remercier aussi, parce que l’évidence que je lis dans tes mots, c’est pas possible que ça ne soit pas bon pour toi!) .

  • Magaliej dit :

    Quel plaisir de lire ici ce texte… je l’achete demain !

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